Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA TOUTE PETITE BOUTIQUE
LA TOUTE PETITE BOUTIQUE

LA TOUTE PETITE BOUTIQUE

Pièce n°1898
Écrite par Sol'stice
Explorée par Loan

 Je me demande qui a eu l’idée d’entasser autant de choses dans un si petit espace. S’il n’y avait pas la porte sur la galerie marchande et la caisse enregistreuse sur ce qui ressemble à un comptoir, contre le mur du fond, entre deux piles d’objets hétéroclytes qui menacent de s’effondrer à chaque instant, je me serais cru dans un placard à balai réaménagé en débarras. Un carillon tintinabulle quand je repousse la porte derrière moi et je m’avance, curieux, entre les étagères à l’équilibre fragilisé par l’amoncellement d’objets qui les recouvrent. On dirait des souvenirs du monde entier, des mondes entiers, étranges, bizarres, captivants. Même si la pièce est plutôt sombre, elle n’est pas du tout sinistre, et il n’y a pas un grain de poussière.
 — Oh ! Un client ! Je t’avais dit que j’en avais entendu un !
 Je me retourne vivement à l’exclamation ravie et aux bruits de pas légers, précipités, qui approchent. Surgissent d’entre deux étagères deux créatures vertes, deux goblins aux oreilles pointues. Ils sourient en m’apercevant.
 — Un client ! Un client ! Que vous faut-il, chez monsieur ?
 — Un peu de poudre de perlimpimpin ?
 — Trois poils de la moustache d’un chat Pristi ?
 — Oh non, je sais ! La délicate brume du lever du jour sur le port d’Amsterdam !
 Leurs propositions me font tourner la tête, autant par la vitesse à laquelle ils les débitent que par les merveilles qu’elles laissent entrevoir à chaque fois. Puis l’un d’eux repère la boîte à musique sous mon bras et plisse aussitôt les yeux, suspicieux.
 — Est-ce que par hasard, monsieur serait venu nous voler ? On n’aime pas trop les voleurs ici…
 — Non ! me défends-je aussitôt. Elle m’appartient.
 — Oh, je sais ! se réjouit l’autre en sautillant et en tapant des mains. Monsieur est venu vendre, c’est ça ?
 Instinctivement, je resserre mon emprise sur la boîte.
 — Non plus… Je suis entré ici par curiosité, mais je ne compte pas me défaire de ma boîte à musique.
 — Alors qu’est-ce qu’est venu faire monsieur ici, s’il ne veut ni acheter ni vendre ? demande l’un des deux – lequel ? ils se ressemblent trop – perplexe.
 — Je ne sais pas trop, mais si je peux, je veux bien observer vos trésors. Et si vous en avez un qui permet de retrouver quelqu’un…
 — On a ça ?
 — Je ne sais pas, laisse-moi réfléchir… Hum… On avait un compas qui pointait vers ce qu’on désire le plus au monde, mais c’est un pirate qui l’a pris en premier, sinon… sinon…
 Celui qui réfléchit à voix haute s’enfonce entre les rayonnages, l’autre trottant juste derrière lui et je les suis. Ils sillonnent leurs merveilles, s’arrêtant parfois devant l’une d’elles, fouillant occasionnellement, avant de repartir sans cesser de marmonner. Jusqu’à l’exclamation victorieuse.
 — Haha ! Je savais qu’elle était là !
 Il brandit fièrement une clé de bois, toute simple. L’autre hoche la tête comme s’il s’agissait d’une évidence en reconnaissant l’objet. Je prends à mon tour le loisir de la détailler alors qu’ils m’expliquent :
 — Cette clé est magique. Si vous l’introduisez dans une serrure, n’importe laquelle, alors la porte s’ouvrira sur le chemin de quelqu’un que vous avez connu. Vous nous avez bien dit que vous cherchiez à retrouver quelqu’un, c’est ça ?
 — Alors il vous suffit de penser à elle ! Mais attention, ça ne vous amènera pas directement à elle, seulement sur son chemin. Il faudra vous débrouiller après.
 — C’est déjà énorme, merci beaucoup ! Que… hum… combien coûte-t-elle ? Parce que… c’est-à-dire… je n’ai pas grand chose…
 Les deux gobelins échangent un rire hilare, comme si j’avais dit la chose la plus drôle du monde.
 — Que voulez-vous que nous fassions de votre argent, monsieur ?
 — Les clients qui entrent ici ne vivent jamais dans le même monde, on serait bien arrangés, tiens, de devoir rendre la monnaie à un voyageur des Zertiques avec les pièces de l’Empire Silencieux.
 — Haha, il en a des bonnes, lui. Non, nous, ce qu’on veut, ce sont des histoires.
 — Des bouts de votre monde, des morceaux d’aventures.
 — Des fragments de souvenirs ! Si vous êtes entré ici, c’est que vous avez voyagé. Vous avez forcément quelque chose à partager.
 Je prends quelques secondes pour réfléchir. C’est à dire qu’à part la boîte à musique – qu’il est hors de question que je laisse ici – les vêtements sur mon dos et mon lutin – comme si je pouvais l’abandonner – je n’ai pas grand chose. Une photo toute fraîche de moi – mais je ne suis pas sûr que ce soit très intéressant – et…
 — J’ai ça, si vous voulez. Est-ce que ce sera suffisant ?
 Je sors les lunettes de la salle des Instants dans ma poche et la leur tends. Ils s’en saisissent avec excitation, l’admirent sous toutes ses coutures et prennent leur décision commune d’un seul coup d’œil échangé.
 — C’est parfait, affirme l’un tandis que l’autre pose la clé dans ma paume.
 Le bois est rugueux contre ma paume, plus lourd que ce que je n’aurais cru. Les tenants de la boutique trépignent encore.
 — Alors ? Alors ?
 — Qu’attendez-vous pour l’essayer ?
 — La porte, vite, retournons à la porte !
 Guidé par leurs pas enthousiastes, je regarde la porte par laquelle je suis entré. De l’autre côté du verre assombri, la foule continue de s’écouler. Sous leurs regards impatients, je glisse la clé dans la serrure, la tourne. J’entends un clic, qui résonne dans toute la pièce et au-delà. J’ai l’impression que la foule est désormais floue.
 — C’est un plaisir d’avoir échangé avec vous, monsieur.
 — Vivez de belles aventures. Et revenez nous voir, nous serons ravis de faire à nouveau commerce avec vous.
 — Plaisir partagé.
 Puis j’appuie sur la poignée et ce que je trouve derrière n’est pas du tout la galerie marchande.

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