Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE DÉPARTEMENT DES ÉTUDES ET STATISTIQUES NUMÉRIQUES DU CHÂTEAU – DÉLÉGATION À LA DONNÉE BRUTE – CELLULE DES OCCURRENCES LIÉES AUX EXPLORATEURS
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LE DÉPARTEMENT DES ÉTUDES ET STATISTIQUES NUMÉRIQUES DU CHÂTEAU – DÉLÉGATION À LA DONNÉE BRUTE – CELLULE DES OCCURRENCES LIÉES AUX EXPLORATEURS

Pièce n°1963
Écrite par Lev
Explorée par Alden
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques > >>

Un vacarme dense règne dans la pièce : cliquetis et claquements secs, soupirs de pistons, bourdonnement de ventilateurs et ronronnement de turbines, sifflement de courroies, grincements d’engrenages. À cette cacophonie mécanique s’ajoute celle du papier traité, perforé, froissé et craché par les machines. L’air est saturé de chaleur sèche, d’électricité crépitante et de l’odeur astringente de l’encre fraîche. 

De grosses machines — partiellement encastrées dans le mur et plus hautes que moi — impriment en continu de longs rubans grisâtres, quadrillés, larges de trente centimètres environ. À mesure que les bandes s’échappent des fentes étroites des machines pour s’étaler, frémissantes et tièdes, dans l’air, un homme en blouse de travail grise, le dos voûté par le travail, les enroule méticuleusement autour de longs fuseaux en bois. Chaque rouleau complété est empilé dans un chariot à roulettes placé à côté de lui.

Je m’approche. L’homme ne réagit pas, ne lève pas les yeux. Il enroule. Ses mains fines et sèches, sans âge, guident adroitement le papier autour des fuseaux. Je me penche au-dessus de son épaule. Une âcre vapeur d’encre et de papier chaud me prend à la gorge, m’envahit les narines. J’avale une quinte de toux. À première vue, il me semble que le papier est entièrement noirci de monotones enfilades de uns et de zéros. En m’y attardant de plus près, néanmoins, je remarque que les séquences de chiffres sont entrecoupées de fragments de phrases. J’arrive à lire, à mesure qu’il enroule le ruban autour de son fuseau : 

01001100 01101111 01110010 01100101 01101101 00100000 01101001 Λ287-YLLIB vient de passer la porte de la pièce dans laquelle il mourra dévoré par des piranhas 01110000 01110011 Α608-LOAN erre toujours en quête de la danseuse Ξ517-ALAISTAIR-OSWALD-LISTER est interrogé par le Bureau concernant un formulaire B-87 qui n’a pas été correctement complété selon les procédures établies 01110101 01101101 00100000 01100100 01101111 01101100 01101111 01110010 00100000 01110011 01101001 01110100 00100000 01100001 01101101 01100101 01110100 Τ245-IRIS est prise au piège dans une nepenthes géante 00101100 00100000 01100011 01101111 01101110 01110011 01100101 01100011 01110100 01100101 01110100 01110101 01110010 00100000 01100001 01100100 01101001 01110000 01101001 01110011 Λ670-MUSERAG-LE-PULVÉRISATEUR-DE-PLANÈTES et Κ812-LILI se marient devant l’autel de Sotragh, divinité oubliée de la septième micro-saison du calendrier tarique correspondant à la période précise durant laquelle la terre se gorge d’eau après le bourgeonnement des lys mais avant le retour des oies sauvages 01100011 01101001 01101110 01100111 00100000 01100101 Λ774-HECTOR cherche son fils sur LE NAVIRE FANTÔME 01101100 01101001 01110100 00101100 00100000 01110011 01100101 01100100 00100000 01100100 01101111 00100000 01100101 01101001 01110101 01110011 01101101 01101111 01100100 00100000 01110100 01100101 01101101 01110000 Π333-LLEI-D-EZIM découpe un grand bœuf et en dispose les parts devant la Confédération divisée et courroucée par les troupeaux rongés par la peste et un climat implacable, apaisant ainsi le conflit naissant et calmant l’esprit à double tranchant d’EZI 01101111 01110010 00100000 01101001 01101110 01100011 01101001 01100100 01101001 01100100 01110101 01101110 01110100 00100000 01110101 Γ149-BRAN est vaincu par LA BÊTE de LA PIÈCE DE LA BÊTE et succombe à ses blessures 00100000 01101100 01100001 Β2725-Μ6970-ENTITÉ-CONJOINTE-BLERA est réuni.e pour la troisième année des célébrations de la Bénédiction des Yeux Éteints 01100010 01101111 01110010 01100101 00100000 01100101 01110100 00100000 01100100 01101111 01101100 01101111 01110010 Ω420-ESTROGIUS échoue de nouveau à métamorphoser les châteaux en femmes 01100101 00100000 01101101

J’interromps ma lecture, sonné. 

— Qu’est-ce que c’est ?

L’homme ne me regarde pas. Ses yeux demeurent rivés sur le ruban qui file entre ses mains. Après une poignée de secondes, il parle, sans interrompre une seule seconde sa besogne, sans la moindre variation dans sa cadence : 

Ce sont les flux

Son visage ne traduit aucun agacement. À vrai dire, son visage ne traduit rien du tout. Son regard est parfaitement vide. Ses yeux ne suivent même pas les données qui défilent.

— Les flux ? je répète, incertain.

Toutes les occurrences en cours de réalisation dans le périmètre spatio-temporel observable du Château Les occurrences non advenues mais dont la survenue avait été envisagée calculée ou anticipée Les occurrences survenues bien que non programmées La somme de ces informations constitue les flux Vous vous trouvez dans la cellule des occurrences liées aux explorateurs Les segments de flux qui sont traités et enregistrés ici concernent les visiteurs du Château

Sa voix, à l’image de son visage, est sans timbre, sans inflexion, dénuée de toute émotion, de la plus infime trace d’humanité. Je frissonne.

— Et qu’en faites-vous, de ces rubans ? m’enquiers-je en désignant son chariot presque plein.

Les flux émanant des différentes cellules sont soumis à un premier niveau d’analyse automatisée par les algorithmes du Bureau Central des Chiffrages Les éléments reconnus comme Pertinents sont ensuite redistribués selon les grilles de compétence aux Délégations Sectorielles concernées Chaque Délégation assure un traitement des flux conforme à son protocole incluant la sur-numérisation la stabilisation l’archivage l’analyse ou le cas échéant la neutralisation des données transmises

Je murmure un « hmm » approbateur — davantage pour faire taire le débit informationnel que par approbation sincère. Je l’observe en silence un bref instant. À côté de lui, son chariot se remplit à vue d’oeil.

— Qui vient récupérer le chariot, d’habitude ?

Je n’imagine pas les machines se mettre en pause ni l’homme n’interrompre une seule seconde son ouvrage. 

Le titulaire assigné à la fonction de collecte désignation contractuelle Courtier de Transfert Niveau 2 Antenne Nord a chuté dans les escaliers Donnée confirmée dans les flux internes à l’horodatage 07:41:23:08 Aucune directive de remplacement n’a été enregistrée Vous êtes probablement ici pour assurer l’intérim de cette fonction.

— Oui, euh… Cédric ? De la DESNC-3 ? C’est lui qui m’a envoyé ici. Il ne m’a pas donné plus d’indications.

Je retiens une grimace en repensant au savon passé par Cédric à la vue de mon écran. Mes vaines tentatives pour corriger mon erreur de traitement des flux n’avaient fait qu’aggraver les choses en effaçant plusieurs lignes de la base maître. Cédric avait dû passer près d’une heure à fouiller trois niveaux de sauvegardes croisées pour récupérer les données brutes, vociférant tout du long. 

Pas de réponse. L’homme demeure impassible. Dans ses mains, le rouleau grossit. Décontenancé, je jette un regard autour de la pièce. Au fond, je repère un chariot vide. Sans un mot, je m’en saisis et le tire près de lui.

J’agrippe les poignées du chariot déjà rempli et commence à le pousser vers la sortie. Récalcitrantes, les roues émettent un grincement strident et je serre les dents. Le café avalé un peu plus tôt avait temporairement tenu mon mal de crâne à distance, mais déjà la douleur revient, plus sourde, plus tenace, irradiant jusque dans ma nuque et mes mâchoires crispées.

— Au revoir, je marmonne en repassant à côté de l’homme voûté au-dessus de son ruban.

Il ne me répond pas. Il enroule. 

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Un commentaire

  1. Génial !! J’ai un petit faible pour les pièces d’archives du Château et celle-ci se distingue du fait de son côté gestion de données, tu « renouvelles le genre » ! Je me demande s’il y a un service informatique d’écriture des chroniques du Château…

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