Pièce n°2347
Écrite par Harry Queaut
« Il faut bien mourir de quelque chose. »
Quoi ?! Comment est-ce qu’un médecin peut dire une chose pareille ? Je secoue la tête, larmes rageuses s’échappant d’entre mes cils contre mon gré. Il n’est pas censé avoir de l’empathie ? Ce n’est pas censé être une vocation, de soigner les gens ? De les sauver ? Déjà qu’il a mis tellement de temps à arriver… S’il avait été moins en retard…
« Je suis désolé, » ajoute-t-il un peu tard. « Tout ce que je peux vous proposer c’est de la Pitié-des-Nourrices, si vous en avez pas. ‘Fin… ‘Même pas sûr qu’il en ai encore besoin longtemps, je vous avoue. »
Un long silence. Mes yeux s’ouvrent violemment, lui jetant un regard aussi noir que possible. Comment peut-il insinuer… De la Pitié-des-Nourrices ? Quel imbécile, quel immonde créature. Il n’y a que les bourgeois qui appelle toujours ça de la « Pitié-des-Nourrices ». Le genre de personne qui n’a pas eu à perdre d’enfant, à assister à des enfants malades condamnés à mourir d’une « maladie de pauvre ».
Il hausse ses vieilles mains fripées comme si ça allait suffire, comme excuses. Et puis ensuite, il a au moins la décence de se taire. Il attend. Je veux le faire attendre, mais je dois lui poser la question qui suit.
« Vous pouvez au moins être honnête avec moi une seconde ? »
J’ai honte que ma voix tremble. Lui, il hoche la tête.
« Il aurait survécu, si vous étiez arrivé plus vite ? »
Il se gratte sa vieille tête dégarnie, gêné. Je le déteste.
« Peut-être, peut-être pas… Je crois que ses poumons sont trop abîmés par les produits que vous utilisez pour envisager une guérison quoi qu’il en soit. Comme je vous le disais, mon opinion professionnelle c’est que c’est pour ça qu’il a choppé cette merde, même aussi jeune qu’il est. »
« Mais il aurait eu une meilleure chance, hein ? »
Il hésite encore.
« Peut-être, oui. »
Il a au moins la décence d’avoir un peu honte, maintenant. Dommage que ce soit trop tard.
« Très bien. Alors merci, docteur. »
Il hoche la tête, un « Hm. » de finalité à la conversation et se lève, pour commencer à ranger ses affaires. Moi aussi, je me lève, lisse les plis de ma robe noire – essuyant dans le même mouvement mes mains moites. J’attrape le dossier de ma chaise et alors que j’allais la repousser sous la table de fortune, je décide que non. Je la soulève – avec plus de facilité que je n’aurais cru – et l’envoie s’écraser contre l’arrière du crâne du docteur. Il crie un cri étranglé, un peu pathétique, un glapissement presque, et s’effondre.
Avec difficulté, je me tourne vers mon frère. J’hésite une fraction de seconde, et lui embrasse le front couvert de sueur et pourtant froid. Le médecin n’a même pas remarqué qu’il ne respire plus. Je mords mon poing et hurle, aussi fort que je peux. Je suis seule au monde, dans à peine plus qu’un placard à balais que mon frère comme moi avons toujours dit qu’il était trop petit pour nous servir de chambre mais ferait un cercueil particulièrement spacieux. Bien. Je recule doucement, n’osant pas détacher mon regard de son corps, gravant derrière mes iris l’image exécrable de son agonie enfin achevée. Une fois que je m’en détourne, je sais que je ne pourrais plus jamais poser les yeux sur lui à nouveau. J’attrape le manche d’un balais, d’un deuxième, cherche derrière les outils de nettoyage. Ça y est. Le désherbeur thermique. Je le cale sous mon bras, appuie sur la gâchette. Bien, le réservoir est plein. Je chasse la pensée qui rattache mon frère au plein de ce réservoir, après qu’il l’ait utilisé pour la dernière fois et laisse les petites flammes commencer à lécher le papier peint, le bois des étagères. Le tout met un peu de temps à prendre, mais le sort de la pièce est scellé bien avant que le vieux docteur commence à remué à nouveau. Quand je l’entends grogner, je fonce vers la sortie et pêche l’immense trousseau de clef du fin fond la poche droite de ma robe, déverrouille la porte et décide à ce moment de ma fuite. Je vais verrouiller la porte derrière moi et condamner le vieux docteur à brûler avec mon frère qu’il aurait pu sauver et courir, quitter la vieille battisse du comte et être libre, quitte à ce que les loups me dévorent avant la prochaine pleine lune. Désherbeur sous le bras gauche, trousseau de clefs dans la main droite, rage au ventre, je quitte la pièce.