Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE OÙ LE MAGE PERSONNEL DU PR. PLUMEFER M’A SOIGNÉ
LA PIÈCE OÙ LE MAGE PERSONNEL DU PR. PLUMEFER M’A SOIGNÉ

LA PIÈCE OÙ LE MAGE PERSONNEL DU PR. PLUMEFER M’A SOIGNÉ

Pièce n°2485
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Selen

– Entrez, Selen, me dit le mage. Vous pouvez laisser vos chaussures ici.

C’est un très bel homme à la peau vert sauge. Il me semble jeune, mais le panneau sur la porte de son atelier indique “Le mage Aninga – 175 d’expérience”. Il est plus grand que moi. Lorsqu’il se penche vers moi, je remarque ses yeux. L’un est vert, l’autre, argenté. Il y a des paillettes dans ses yeux. Son regard est intimidant, il donne l’impression de pouvoir lire mon âme à travers ma chair. Je détourne le regard.

La pièce est circulaire, un peu l’image qu’on se ferait d’une tour de magicien. Un manteau en fourrure est accroché derrière la porte. Au centre de la pièce, il y a un tapis tressé de brins de laine de couleurs différentes. Des guirlandes de plumes sont accrochées le long des murs. Le plafond semble pouvoir s’ouvrir, mais il est fermé. Y sont peintes des constellations. Le mage semble remarquer ce que je regarde, car il dit : 

– Pour pouvoir voir la lune.

Je hoche la tête, même si ça ne m’avance pas particulièrement. Après, en y réfléchissant, c’est le mage personnel du Pr. Plumefer, et le sort dont est victime le Professeur est très lié au cycle de la lune. Enfin, je pense. Il devient humain tous les 29 du mois. Peut-être les recherches de son mage ont-elles un lien avec la lune.

Le mage Aninga recouvre d’un morceau de tissu un cadavre d’oiseau disséqué sur la table. Je ne l’avais pas remarqué auparavant, mais j’ai envie de vomir maintenant. Il prend un bol, y met un brin de romarin et quelques feuilles de sauge, et y verse de l’eau. Le bol semble chauffer dans sa main. Je sais que j’évolue dans cet univers magique depuis quelques mois, mais c’est la première fois que je suis aussi proche de la magie. Il me tend le bol.

– Détendez-vous, Selen. Vous pouvez vous asseoir.

Il me désigne le tapis. Je m’assois péniblement, ma cheville me faisant toujours un mal de chien. Je bois une gorgée de son infusion pour me donner une contenance.

– Merci, mage Aninga, je bredouille.

Le mage sourit. Il est vraiment très beau. Il a une présence très intimidante, ou peut-être que c’est cette pièce où je m’attends à voir surgir un crapaud à tout moment. Je ne suis pas à l’aise. Le mage a l’air de s’en amuser.

– Vous pouvez m’appeler Anin, il dit d’une voix très douce.

Je hoche la tête. Il prend un carnet à la couverture recouverte de plumes brodées. Ont-elles été arrachées aux sujets de ses expériences ? Il écrit avec un stylo bic.

– Pourquoi êtes-vous ici, Selen ? Normalement, on m’envoie des avis pour mes recherches, mais votre souffle m’indique qu’il n’y a pas la moindre plume en votre âme, dit le mage.

Je déglutis et je m’étouffe avec ma salive. J’ai l’impression qu’il y a de la fumée. Un bouquet d’herbes brûle dans un bol sur la table. Les volutes semblent former des motifs compliqués. J’ai mal à la tête. Je ne sais pas ce qu’il insinue quand il parle de mon souffle. J’ai pensé un instant qu’il parlait du spirit ocean mais je n’ai pas encore été connecté. Il faut une certaine maîtrise du système et les personnes qui en sont capables ne courent pas les rues. Il y a plus urgent à connecter. Aucune date n’a encore été fixée. Peut-être l’année prochaine.

– Je ne suis pas un avis, je dis. Vous en voyez beaucoup ?

– Un peu moins d’une dizaine parmi les membres de l’Ordre. Parmi les prisonniers, une demi centaine, dit le mage Aninga.

Il penche la tête sur le côté en me regardant, et son regard me transperce. Mon ventre se serre.

– Le Pr. Plumefer m’envoie pour faire soigner ma cheville, je souffle.

Il referme son carnet et s’accroupit à côté de moi. Je relève mon pantalon pour lui montrer ma cheville qui affiche une belle teinte violette. Le mage l’inspecte un instant et secoue la tête.

– Je ne suis pas médecin, mais comment avez-vous pu marcher sur ça ?

– Vous allez pouvoir me soigner ? je m’inquiète.

Évidemment que je vais pouvoir vous soigner. Je trouve juste votre abnégation de la douleur particulièrement inquiétante, dit le mage.

Tem me le fait souvent remarquer, mais ça doit être le fait d’entendre un étranger, quelqu’un que je ne connais pas du tout, et une figure d’autorité de surcroît, me dire que je ne fais pas assez attention à moi qui me fait réaliser qu’ils ont tous raison. Les larmes me montent aux yeux.

– Je suis désolé, je bredouille.

– Ne vous excusez pas auprès de moi, dit le mage. Je ne voulais pas vous faire pleurer.

Il a l’air vraiment embêté. J’essuie mes larmes. Deux fois en une matinée, c’est peut-être mon record de larmes depuis plusieurs mois. Je ne compte évidemment pas mon rapt par l’Ordre.

– Je suis désolé, je répète.

– Arrêtez de vous excuser, Selen, dit le mage d’une voix douce mais perplexe.

Il s’éloigne un instant mais revient avec un bol dans lequel il y a une pâte verdâtre. Il commence à l’appliquer sur ma cheville. Ses doigts sont gelés. C’est comme s’il n’y avait rien de vivant en lui, mais en même temps sa compassion me semble plus qu’humaine. Je frissonne. Ceux qui incarnent la magie sont inquiétants. Les mains du mage sont calleuses.

– C’est un cataplasme. C’est juste de l’argile verte, ne vous inquiétez pas. Pour la suite, en revanche, vous allez devoir fermer les yeux. Je vais vous mettre un bandeau, par sécurité, dit le mage.

– Pourquoi ? je demande.

– Pour préserver mes secrets. Je n’ai pas encore déposé de brevet, dit le mage et je comprends qu’il plaisante.

Anin, j’insiste. Pourquoi ?

Le mage s’arrête un instant, et il sourit. Mon cœur rate un battement. Il est vraiment beau. Il y a un éclat de tendresse dans son regard.

– Le processus pourrait vous faire peur. Et la lumière pourrait abîmer vos yeux roses, dit le mage. Tenez.

Il me tend un morceau de tissu en soie vert sapin. Je le noue sur ma tête. Il a raison, même en gardant les yeux fermés sous le bandeau, la lumière est si vive qu’elle me coupe le souffle. Ses mains froides se posent sur ma cheville, et elles deviennent si froides que c’en est douloureux. Je me mords la langue pour ne pas crier. Finalement, la pièce redevient sombre et le mage soulève le bandeau.

– Essayez de marcher un peu, Selen.

Il m’aide à me relever. Lorsque je pose le pied par terre, je n’ai plus mal du tout. Je suis si heureux que je pourrais sauter de joie. Je ne voulais pas me l’avouer, mais je croyais presque que j’allais devoir rester dans le plâtre pendant des mois ou me faire amputer tellement c’était douloureux. Je pourrais lui sauter dans les bras.

– Merci, Anin ! C’est merveilleux !

– Évidemment, je suis le meilleur mage sur lequel vous auriez pu tomber, dit le mage Aninga.

Au moment de partir, le mage me retient un moment.

– Le temps s’écoule parfois différemment ici. Il doit être déjà 18h dehors. Vous devriez rentrer vous reposer directement.

Je hoche la tête.

– Et, Selen ? Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez venir ici. Je vous aiderai, sans compensation financière, dit le mage.

– Pourquoi êtes-vous aussi gentil avec moi ? je m’étonne.

Le mage m’ouvre la porte et il sourit : 

– Pardonnez les lubies d’un vieux mage, dit-il.

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