Pièce n°2563
Écrite par Flominou
Explorée par Pioupiou
Pièce du Casteltober 2026 - Jour 9 : Ventricule
La malformation sur le ventricule gauche du cœur des titanoboa defensis m’inquiète. D’autant plus que l’autopsie du spécimen retrouvé mort ce matin laisse à penser que l’ensemble des individus sont touchés par la malformation. Or la malformation provoque un affaiblissement chronique de la puissance cardiaque des bêtes, ce qui, bien sûr, réduit fortement leur durée de vie. Si on ajoute à ça les dernières nouvelles du chantier, c’est-à-dire l’assèchement quasi-total des douves du fait d’un problème d’étanchéité, c’est l’ensemble du projet qui risque de tomber à l’eau. Ou plutôt, de tomber à sec. Cette espèce était pourtant l’une des plus belles réussites de la division. Un tel revers risquerait de mettre le cardinal en colère… D’autant plus que la cérémonie d’inauguration du projet A46F2ck arrive à grands pas ! J’ai à peine plus d’un mois pour régler le problème. Ma future visite sur place sera efficace, ou elle ne sera pas.
Il n’empêche que je suis anxieux. Je n’ai presque rien dormi cette nuit. Pour tenir le coup, j’enchaîne les cafés et grignote compulsivement.
Comme si cela ne suffisait pas, le D-RA m’annonce aujourd’hui qu’ils piétinent sur le projet des miroirs camoufleurs. Ces derniers sont censés dissimuler les parties aériennes du tunnel ferroviaire du projet A46F2ck, pour éviter toute attaque par la Résistance. Apparemment, mes ingénieurs n’arrivent pas à recréer les propriétés physico-chimiques de la cape d’invisibilité qui se trouve en notre possession. Je me rends donc personnellement sur place pour faire avancer le projet. Tem m’ouvre la porte de leur laboratoire secondaire, celui dans lequel ils travaillent exclusivement sur ce projet.
– Qui est le ou la responsable ici ? Je veux un rapport de situation.
Je répète toujours la même phrase quand j’entre dans une pièce. Un soir, j’ai entendu des agents me caricaturer en prononçant cette phrase. Ça ne m’a pas déplu. Au contraire, j’y ai vu un bel hommage. Je continue donc de répéter cette phrase, toujours de façon plus autoritaire. Un centaure vient à moi en trottinant.
– Bonjour monsieur, je suis le responsable. C’est moi qui mène les recherches sur les miroirs défensifs à camouflage électromagnétique.
– Bien, faites-moi un bilan.
– Suivez-moi, je vais vous montrer. Le principe est assez simple : nous empêchons la lumière de révéler le tunnel. Chaque miroir est légèrement orientable et possède un indice de réfraction contrôlable. Ensemble, ils forment une enveloppe optique. Là où un camouflage modifie ce que l’observateur voit, nos miroirs modifient le trajet que la lumière emprunte autour du tunnel. En quelque sorte, la lumière contourne le tunnel. Mais pas exactement. Si nous faisions simplement contourner la lumière, nous créerions une aberration gigantesque. Une sorte de silhouette noire, une distorsion. Notre œil ne verrait peut-être pas le tunnel, mais il verrait immédiatement que quelque chose cloche. Ainsi, chaque miroir reçoit une portion du front d’onde incident, il l’analyse, puis ajuste son orientation et sa réflectivité pour reconstruire, de l’autre côté, un front d’onde aussi proche que possible de celui qui aurait existé en l’absence du tunnel. Autrement dit, lorsqu’on regarde droit devant soi, on reçoit la lumière provenant de ce qui se trouve derrière le tunnel. Comme s’il n’était pas là.
Il claque des mains et soudain, un gigantesque tunnel apparaît devant nous. C’est assez impressionnant, je le concède. Mais je ne laisse rien paraître.
– Et ce système fonctionne pour toutes les longueurs d’onde et tous les angles d’observation ? Simultanément ?
–Oui, presque. Mais là n’est pas le problème que nous rencontrons.
– Quel est-il ?
– La lumière visible n’est qu’une petite partie du problème. Les infrarouges nous trahissent à cause de la chaleur interne au tunnel. Les micro-ondes peuvent révéler sa structure. Le radar, également, est beaucoup plus difficile à tromper. Et enfin, les ondes sonores provoquées à chaque passage d’un train dans le tunnel nous trahissent aussi.
– Quatre problèmes de taille. Vous avez une solution ?
– Nous travaillons dessus…
– Même pas une petite idée ?
– C’est que…
– Vous manquez cruellement d’imagination. Que pensez-vous d’ajouter une couche secondaire à chaque miroir, une couche qui ne réfléchit pas les ondes vers leur source mais les redistribue.
– Les redistribuer ? Nous pensions plutôt à l’absorption…
– Vous êtes bien limité : l’absorption laisserait une signature. Je pensais plutôt déphaser les ondes sources. Imaginez un peu, si vous le pouvez. Une onde arrive ici. Nous générons autour du tunnel une seconde onde, artificiellement décalée en phase. Les deux interfèrent. Pour un observateur extérieur, la signature résultante devient extrêmement faible, même nulle si vous faites bien votre travail. On fabrique un silence électromagnétique. Et ce système marcherait à la fois contre les radars et les micro-ondes, mais aussi pour le camouflage des températures et sons propres au tunnel.
– Vous avez raison, ce serait remarquable ! Mais nous n’avons pas encore inventé une telle technologie…
– Moi, si. Ou tout du moins, je sais comment la mettre en place.