Pièce n°2583
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
Pièce du Casteltober 2026 - Jour 14 : Voyants
Je suis épuisée. Les journées s’enchaînent et j’ai du mal à tenir debout. J’ai le tournis quand je me lève ou que je me tourne trop vite. Il doit y avoir un problème avec le système de chauffage, parce que je meurs de chaud. Je dors la fenêtre ouverte toutes les nuits. Il neige dehors mais ça compense à peine la température intérieure. Je brûle. L’eau est trop chaude aussi. Je la mets au minimum sous la douche, mais c’est toujours tiède. J’ai arrêté le traitement. Je crois que c’est lui qui me rend aussi fatiguée.
Achilde amène maintenant des croissants tous les matins. C’est gentil, mais ça me fait prendre un deuxième petit déjeuner. Il me trouve trop maigre. Je trouve que ce n’est pas vraiment son problème, mais il est tellement gentil avec moi que je ne proteste même plus. C’est énervant quand même.
Tout le monde est très gentil avec moi. Liodhore est tellement désagréable avec Jérôme qu’il arrive à le faire battre en retraite quand il s’approche de moi d’un simple regard. Ce matin, Achilde m’intercepte alors que j’allais entrer dans la salle. Il pose sa main chaude sur mon épaule, et ça me donne encore plus chaud. Il ne frémit même pas quand il voit mes yeux qui retrouvent peu à peu leur teinte jaune.
– Tu as l’air malade, Ifa, tu devrais rentrer te coucher. Je vais noter que tu prends un jour de repos.
– Je peux pas faire ça comme ça, il faut prévenir, je dis.
Il s’adosse au mur, qui est une sorte de paroi vitrée. Les gens marchent vite derrière nous. Ils ont posé de la moquette la semaine dernière. Meilleures performances énergétiques et acoustiques. Ils ont choisi un vert sombre pour « rappeler la biodiversité ». Quelqu’un me bouscule, je perds l’équilibre. Achilde l’engueule copieusement.
– Ça va, Ifa ? Tu es toute pâle. Tu devrais vraiment rentrer. On dirait que tu as de la fièvre.
Je le crois volontiers. Mon regard accroche le voyant au-dessus de la porte, celui qui indique le taux de CO2 dans la pièce. Je ne l’ai jamais vu vert depuis que je suis arrivée. La couleur est toujours rouge. Je sais que M. Alphicius le fait débrancher quand il y a une visite d’un supérieur. Ça fait un peu tâche. Je ne sais pas si son petit manège passe inaperçu ou si les supérieurs prennent la peine de lui demander les rapports du capteur. Tout serait plus facile si on avait une GTB opérationnelle à tous les étages, avait dit Selen. J’étais trop fatiguée pour lui demander ce que c’était, mais ça avait l’air important.
– Mais je ne peux pas partir comme ça…
– Mais si tu peux. Ifa, en toute sincérité, ils se foutent bien de tes performances ou de si tu fais ton taf. La seule chose qui leur importe, c’est que tu ne causes pas de problèmes.
– Non ! je proteste et je ne reconnais pas la frustration et la peur dans ma voix. Si je ne me rends pas utile, ils vont me tuer, il va me tuer.
– Oh, Ifa…
Et Achilde serre ma main avec douceur, comme s’il avait peur que je me casse en deux.
– Tant que tu restes discrète et que tu ne te fous pas au devant des problèmes, tu peux faire ce que tu veux. Tu pourrais rester couchée tous les jours que ça ne leur poserait pas problème. Enfin, il faudrait quand même que quelqu’un vienne vérifier que tu es toujours vivante et que tu n’es pas en train de fomenter un truc bizarre. Ce quelqu’un, c’est moi, Ifa. C’est moi qui coche la petite case tous les jours pour leur dire que tout va bien et que tu ne causes pas d’histoires. Je peux la cocher si tu viens au travail, et je peux la cocher si tu restes dans ta chambre et que je passe te voir dans la journée. Ne t’en fais pas pour les détails. Moi, ce qui m’importe, c’est que tu sois en bonne santé. Parce que si tu t’effondres au taf, moi je ne pourrais pas cocher la petite case. Et où irait ma prime, hein ? plaisante-t-il.
J’essaie de sourire mais les larmes me viennent plus facilement.
– C’était une blague. Je veux que tu sois en bonne santé, parce que ça me fait plaisir quand tu vas bien. Maintenant, prends les croissants, et va te recoucher. D’accord ?
Et avant que je n’ai le temps de protester, il me fourre dans les mains un sac avec trois croissants.
– Vas-y, insiste-t-il. Et si ça ne passe pas, je vais tanner Alphicius jusqu’à ce qu’il te fasse un mot pour le médecin.