Pièce n°2570
Écrite par Harry Queaut
Explorée par Ephrin Rhorrhas
Pièce du Casteltober 2026 - Jour 3 : Évolution
Un fauteuil en cuir se retourne au bureau auquel je fais maintenant face. Si la pièce précédente était peu lumineuse, celle-ci ne l’est pas non plus mais là où l’autre avait l’air… abandonnée ? Celle-ci a l’air plus intentionnelle, tamisée plutôt que sur la voie de l’insalubrité. Le retournement du fauteuil est un peu ridicule, comme le méchant d’Inspecteur Gadget, sans le chat. La personne dans le fauteuil tient ses mains comme l’une contre l’autre mais séparées, ne se touchant que par les bouts de ses doigts (une posture que je prendrais si je voulais parodier un entrepreneur chiant), lunettes encore plus épaisses que la personne de la pièce précédente.
« Tiens, tiens, tiens… »
Je roule des yeux si fort qu’ils risquent même un peu de rester coincés à l’arrière de mon crâne.
« Vous êtes le Professeur… Processeur ? C’est ça ? »
La personne me sourit grandement, et c’est comme si le sortilège était rompu. Le petit monsieur fait quelques mouvements brusques pour faire avancer son fauteuil à roulettes vers son bureau, comme si ses pieds ne touchaient pas le sol, et pose ses bras sur ledit bureau, comme un enfant fatigué. Sa voix même est complètement changée, plus aiguë, un peu nasillarde.
« Exactement ! Qu’est-ce qui vous amène ? Asseyez-vous, je vous prie ! »
« Euh… J’avoue ne pas être certain de qui vous êtes. On m’a juste dit de passer la porte, alors j’ai passé la porte. »
« Ouuuuuuuh ! Excellent ! Venez, prenez la chaise, là. Vous voulez un cookie ? »
« … Non, merci. Vous êt-«
« Je suis médecin. Entre autres. Beaucoup, d’autres. Vous êtes là pour…, » il me regarde de haut en bas, plisse les yeux et fronce les sourcils. « Ahah ! Bahahahahahaha ! Oh la la ! Ça fait longtemps… Une entrée volontaire dans le Château… Et maintenant, un petit penchant obsessif qui vous picotte ? »
C’est à mon tour de froncer les sourcils, et le nez. Comment sait-il… ?
« Vous avez encore suffisamment de vous médicaments ? »
Sourcils toujours froncés je grimace de surprise, paupière tressaillant.
« Oui, bien sûr… Je vais vous refaire une ordonnance. »
« Quoi ? Mais comment …?! »
« Vous croyez qu’on ne nous apprend rien, avant de nous donner le titre de Professeur ? »
Je ne sais pas quoi répondre et le laisse gratter de son stylo à plume sur une ordonnance comme en avait mon généraliste la dernière fois que je suis allé chez lui. Il tire un deuxième bloc d’un tiroir, et gribouille à nouveau :
« La ritaline c’est sur ordonnance sécurisée, vous savez bien. Vous la prenez tous les jours ? J’imagine que maintenant que vous êtes dans le Château, vous n’en faites pas forcément le même usage… »
« Euh, non, je… pas toujours, je comptais rationner… »
« Hmhm ! Vous savez quoi, je vais vous mettre double dose, pour la pharmacie. Vous, ne doublez pas la dose, mais comme ça ça vous en laisse pour deux fois plus longtemps, vous voyez ? »
« Je… Oui ? »
« Je ne ferais pas ça dans n’importe quelle situation, mais dans ce Château… »
« Hmhm… Oui… »
Je suis confus. Une seconde plus tard, je suis allongé ; je pousse un petit cri de surprise, et il reprend.
« Pardon, j’oublie toujours de prévenir ! J’ai juste mis votre chaise en position « divan », pour la partie thérapie. Allez-y, je vous écoute… »
« Euh, je… »
« Hm… Un peu timide, n’est-ce pas ? Bien, commençons par une question… Pourquoi êtes vous entré dans le Château ? »
Je ne réponds pas tout de suite, interloqué, sentant presque que je me recroqueville vers l’intérieur, concave dans la cage thoracique.
« Euh, je… Je… J’en ai eu marre. »
« Hm, hm hm…!«
Là, je déteste le vieux monsieur, sa condescendance de psychanalyste.
« Je sais pas, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? » Je monte d’un ton, mais c’est un peu ridicule, toujours allongé, mains croisés contre ma poitrine, ne relevant qu’à peine la tête. « Je voulais… Que les choses change ! Je ne voulais plus… Je ne voulais pas ! »
« Hm!Hm! Est-ce que vous diriez que vous souhaitiez une … ÉVOLUTION ? »
Sa voix résonne dans le bureau, tonnante et… étourdissante ?
« Je …? Oui, oui, je suppose, oui ! » Très surpris, un peu désorienté. « Une évolution. »
« Parfait ! »
La voix du professeur et revenue à son volume et ses modulations précédentes. En même temps que sa quasi-onomatopée, j’entends un petit Ding ! et une seconde plus tard, un téléphone se met à sonner. J’entends les roulettes de son siège partir vers l’autre bout de son bureau et il décroche. Beaucoup de « Oui. Oui. Hmhm. ». Il est en train de hocher la tête quand je me redresse. Je ramasse mon sac, que j’avais posé en m’asseyant, le repasse à mon dos, hésite puis me penche sur le bureau pour récupérer les ordonnances. Le vieux est penché par dessus l’un des accoudoirs de son fauteuil, pieds pointés et combiné à l’oreille. Il joue avec le fil du téléphone, l’enroule autour de son index. Je fais un petit geste pour attirer son attention mais il m’interrompt tout de suite de sa main en signe de stop sans équivoque avant d’indiquer le mur à sa droite. Je ne comprends pas tout de suite avant d’y distinguer une porte. Bien… Je murmure un « merci » hésitant, qu’il efface d’un signe de la tête, toujours occupé à « Oui… Oui ! Hmhmhmhmhm ! Oui oui ! » et je m’enfonce dans la pièce suivante. Étrangement, je remaque, je me sens significativement plus léger que je ne l’étais en entrant.
Un sacré personnage que ce professeur ! J’ai peur qu’il en ait fait plus qu’il n’aurait dû. Notamment avec la fameuse « évolution »…