Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE À L’INTÉRIEUR
LA PIÈCE À L’INTÉRIEUR

LA PIÈCE À L’INTÉRIEUR

Pièce n°2385
Écrite par Lev

Cela fait un certain temps que j’ai cessé de regarder vers L’EXTÉRIEUR. L’EXTÉRIEUR est immense, bruyant, perpétuellement agité. Il recèle des choses terribles : les asticots grouillant dans la poubelle qu’on a pas sortie depuis longtemps ; l’odeur de l’urine, de la sueur ; les bouches se tordant en rictus, projetant de la salive, hurlant comme des sirènes ; la chaleur moite, les insectes bourdonnant incessamment autour des têtes, s’agglutinant près des auréoles laissées par les verres sur la nappe ; la misère et l’abondance, les pièces vides et les personnes, sales et muettes, qui dorment affalées dans les ruelles ; les soldats, les armes qui transpercent la chair, le sang, la mort ; la maladie, la famine, la mort, de nouveau ; les fruits qui pourrissent sur les étagères, mous et suintants.

La laideur de ce monde m’effraie. Je m’y sens étranger. Chaque conversation est pour moi une épreuve : je me vois, depuis L’INTÉRIEUR, remuer mes lèvres, mes bras, agiter mon corps dans l’espace comme un pantin désarticulé. Je m’observe reproduire, en pantomime, les gestes de mes interlocuteurs — rire lorsqu’ils rient, m’exclamer lorsqu’ils s’exclament, hocher la tête ou bien la remuer selon les circonstances. 

Rien n’y fait, pourtant. L’EXTÉRIEUR ne me perçoit pas comme l’un des siens. L’EXTÉRIEUR est indifférent à mon existence.

J’ai donc préféré me réfugier à L’INTÉRIEUR. Ici, le silence m’apaise. Je n’ai rien à faire sinon laisser mon esprit divaguer. Dans cet isolement, mes pensées s’étendent librement. Je philosophe, je médite. Les secondes s’égrènent paisiblement, l’une après l’autre ; le temps s’écoule en silence. Il ne se passe rien. 

Seulement, depuis peu, il me semble que L’INTÉRIEUR a rétréci. 

Je dois avancer voûté pour ne pas cogner contre un plafond dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Mes pensées manquent soudainement d’espace : elles ne peuvent plus se déployer sans heurter ses parois. Ainsi limitées, elles hésitent à naître, peinent à grandir. Se font moins complexes. J’éprouve des difficultés à articuler la moindre réflexion philosophique, à comprendre les remous de ma propre vie intérieure. 

L’étau se resserre encore davantage. 

Prises au piège, mes pensées tournent en rond, butent contre les murs, s’entrechoquent les unes contre les autres. Elles ne vont nulle part. Plus rien n’entre. Plus rien ne sort. 

Je comprends alors que j’ai laissé L’INTÉRIEUR se refermer sur moi. Il n’y a plus rien à consommer alors L’INTÉRIEUR est contraint de se digérer lui-même. Mon esprit se cogne contre ses frontières invisibles comme un poisson dans son bocal, ballotté dans le bouillonnement de l’acide gastrique. Il tente de trouver une issue mais il n’y a plus de sortie, plus d’ouverture sur L’EXTÉRIEUR. 

Incapable d’exercer une pression suffisante pour repousser la matière vers L’EXTÉRIEUR, L’INTÉRIEUR s’effondre sur lui-même. Il s’affaisse, se comprime, se contracte jusqu’à devenir un point fixe dans l’espace, sans structure, sans dimension, infiniment petit et infiniment lourd.

Puis, dans une gigantesque implosion, ce point disparaît à son tour et il ne reste plus rien.

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4 commentaires

  1. Waouh quelle magnifique pièce ! J’ai énormément apprécié cette lecture, la précision de ce que tu dépeins et la façon dont on sent la pièce se resserrer sur le personnage. Même si tu écris en commentaire que c’est classique je trouve ta pièce assez originale, en tout cas dans la minutie qu’elle emploie pour décrire le phénomène et dans la façon dont elle renvoie à l’intériorité du narrateur !

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