Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA BASE VIE N°5 DU CHANTIER A46F2CK – SALLE DE RÉUNION INTERLOTS
LA BASE VIE N°5 DU CHANTIER A46F2CK – SALLE DE RÉUNION INTERLOTS

LA BASE VIE N°5 DU CHANTIER A46F2CK – SALLE DE RÉUNION INTERLOTS

Pièce n°2495
Écrite par Quokka Cola

– Alors ? je demande à Méor quand il s’assoit.

– Alors je vais trucider les gars du GC.

Pour l’instant, nous ne sommes que deux dans la salle. La réunion aurait déjà dû commencer mais le planning a été perturbé par la visite surprise de l’écologue, qui est venu vérifier que ses directives concernant ces putains de serpents avaient été respectées. Evidemment, on l’avait occupé avec un petit café en salle de réunion le temps de mettre en ordre le chantier. Mais il y a une différence entre coller des affiches sur les portes des vestiaires pour rappeler que l’espèce est protégée et empêcher les gars de faire du serpent-bitume. C’est comme du gigot-bitume, mais avec du serpent. L’odeur se sentait dans la salle de réunion même avec les vitres fermées. Ça, c’est à cause de leur saloperie de système de ventilation simple flux.

La base vie, c’est quand même une forme de petit enfer. Tout ça pour dire qu’il a fallu gérer l’écologue et j’ai eu l’impression de vivre un remake de quand l’inspection du travail était passée il y a deux mois. Ou peut-être que ça ne s’appelle plus l’inspection du travail. Depuis qu’ils ont réformé les services, je m’y perds un peu.

Je me lève et je sers une tasse de café à Méor. Le bon café, celui qu’on garde d’habitude pour les ingénieurs généraux et autres plus élevés. Il doit en avoir besoin. Il est déjà 18h, mais je sais qu’il n’aura pas de problème pour dormir. De toute façon, quand on est de la maîtrise d’œuvre, généralement on enchaîne deux shifts d’affilée. Le 13h-21h et le 21-5h. Trop de merdes à gérer.

– L’OPC est venu me voir sous prétexte que la voie ferrée a accumulé trop de retard et qu’il va falloir que je prenne les bouchées doubles, ou mon gars du département de la conduite de chantier va se prendre des pénalités. OK, le presta voie ferrée est un vrai blaireau, mais vas pas me faire croire que les trois semaines de retard, c’est notre faute ? Peut-être trois jours c’est nous parce que ce couillon a mis sa BML dans les choux, mais je vais jamais l’admettre à l’OPC, sinon il essaiera de nous refiler la responsabilité de tout le retard.

– Tu lui as dit que les gars du CFO nous ont bloqué à l’étape jalon 3 pendant toute une semaine sous prétexte que leur chef d’équipe du S-GOC s’est fait bouffer par un serpent ? je demande.

– Mais complètement ! C’est tellement pas pro, en plus, dit Méor. Et est-ce que je peux avancer sur mon planning pendant leurs essais ? Non, à moins que je tienne à faire électrocuter trois gars. J’avais dit à l’OPC qu’il fallait qu’ils fassent leurs essaies APRES qu’on ait fini de poser la voie mais non, il faut absolument que ça se fasse maintenant !

On baisse la voix, parce qu’il y a du bruit dans le couloir, mais ce ne sont que les ouvriers de la caténaire qui rentrent au vestiaire. Il faudra que j’aille parler à leur conducteur de travaux d’ailleurs. Y’en a marre qu’ils dégueulassent toute la base vie parce qu’ils ne veulent pas laver leurs bottes.

Le ciel tire vers un coucher de soleil. Ils sont très longs ces jours-ci. Plusieurs heures de rouge et d’orange dans le ciel parfois. Il y a un bruit d’explosion plus loin. Je vais vers la fenêtre. Quelqu’un a dû marcher sur une mine de la Résistance. Notre conducteur de travaux, Athos, de l’équipe voie ferrée discute dehors avec son chef d’équipe. Ça n’a pas l’air de le déranger de nous faire attendre, mais vu la tête qu’il tire, je me doute qu’il veut clore un sujet avant la fin du shift. On perd toujours une demi-heure à informer les nouvelles équipes de ce qu’il s’est passé pendant la journée.

Pour les gens qui ne sont pas du métier, on peut avoir l’impression que le chantier est un monde de fous. Et pour ce chantier-là, c’est vraiment le cas. On a tout ce dont personne ne rêverait. Un grand chantier, 12 lots, trop de corps de métiers pour que ça puisse se passer paisiblement, des égos trop gros, des machines très lourdes et très dangereuses, des serpents très lourds et très dangereux et en plus protégés, une emprise sur plusieurs pièces ce qui complique les échanges, et une situation en plein milieu d’une zone de conflits armés.

Que du bonheur.

Le sol de la salle de réunion est dégueulasse, même si le ménage est fait trois fois par semaine. Du moins les sols. Il y a tellement de documents sur les tables que personne ne se risque à les ranger. Le mur est aimanté, ce qui permet d’imprimer les plans en A0 et de les annoter directement. Je ne dis pas qu’on n’utilise pas le réseau, mais une fois en phase travaux, on change rarement les plans et ça lague tellement que tout le monde est bien content d’avoir les plans en papier.

– Non ! Non ! crie Méor au téléphone. Je vous dis que le chantier est sur PLUSIEURS pièces à la fois. C’est une histoire de cadastre. Oui bah je comprends bien que ça vous emmerde d’un point de vue administratif, mais je crois pas que ce soit moi qui fasse le cadastre, hein ? ça a pas l’air de trop vous déranger qu’à la Tour il y ait plusieurs centaines de pièces, non ? Et bah là, c’est pareil. Y’en a même moins, vous devriez être content. Oui, je sais que ce n’est qu’UN désert, mais encore une fois c’est une histoire de CADASTRE. Vous savez lire une carte ? Et bah vous prenez la carte du cadastre et vous regardez. Et si vous n’y arrivez pas, vous pouvez toujours vous foutre la carte-

– Méor ! je m’exclame et je reprends le téléphone. Oui, désolé. Ce qu’il veut dire c’est que vous devez vous approcher du Bureau – Cartes des Pièces. Ils vous expliqueront mieux que nous ce qu’est le cadastre. Pas besoin d’être aussi désagréable, monsieur, bien sûr que le cadastre ça existe et ça n’a pas été inventé par mon collègue. Au revoir, monsieur.

Je raccroche au milieu d’un chapelet d’injures et je rends son téléphone à Méor. Je m’approche de l’étagère où tous les CCTGs, CCTPs, CCAGs, CCAPs, CCYGs, CCYPs, plans et autres sont stockés dans des classeurs. Comme il y en a pour chaque lot, il y a de quoi faire. Le planning général, pour l’ensemble des lots, est accroché sur le mur ouest. Il est tellement raturé qu’on ne sait plus vraiment quoi y lire.

– Et du coup, les gars du GC ? je demande à Méor.

– Ils ont emprunté une de nos pelles-rail-route à l’équipe d’ouvriers de la voie ferrée, et Athos était plus ou moins au courant, mais il n’a pas jugé utile de nous en informer. C’était censé être l’affaire de cinq minutes, juste le temps de déplacer leur gravier d’un point A à un point B, mais manifestement le pelleur n’était pas pelleur. En tout cas, il n’avait pas son certificat. Il a foncé droit dans un taquet dérailleur, ce con, dit Méor.

– Non…

– Si. Le pétard en amont n’était manifestement pas une indication suffisante qu’il quittait la zone chantier. Tout ça pour dire qu’il faut qu’on repose un taquet et qu’il nous manque une pelle-rail-route. Et comme tout ça s’est fait sous le tapis, la MOE du Génie Civil considère que ce n’est pas son affaire et que la responsabilité revient à la Voie Ferrée.

– Mais ils sont chiants au GC ! C’est pas vrai !

Athos choisit ce moment pour entrer. Il dépose son casque et ses lunettes de protection (le sable, c’est une saloperie) sur la table, et son manteau jaune sur la patère.

– On parle des gars du GC ? demande Athos. J’étais en train d’en discuter avec mes gars, mais on pourra pas porter la responsabilité financière ni le retard. Si ça se fait comme ça, on va arrêter le chantier.

On échange un regard avec Méor. J’en peux plus de ces conducteurs de travaux qui menacent d’arrêter le chantier pour un oui ou pour un non. Ils nous tiennent littéralement par les *** et ils le savent.

– Calme toi, Athos, dit Méor. On est dans le même camp ici.

Ce n’est pas vraiment vrai, la MOE sauvera toujours sa peau avant celle de son titulaire. Mais dans le monde complètement jeté du chantier, les MOE de tous les lots se serrent les coudes, sauf si elles ne s’entendent pas avec la MOEx, auquel cas toutes les MOE se soutiennent face à la MOEx. La MOE et la MOA font front commun face aux exécutants, sauf si la MOE n’arrive pas à rejeter la faute sur l’exécutant. C’est essentiellement une question de thunes entre la MOA et la MOE, sauf que la MOA s’appuie tant sur sa MOE qu’elle ne peut pas se permettre de se la mettre à dos. Du moins pour ce chantier ferroviaire là. Et enfin, la MOE de chaque lot soutient son titulaire face aux autres corps de métiers. Entre experts de la voie ferrée, on se comprend. Et tout le monde sait que le job du GC est largement moins intéressant. Du génie civil, il y en a partout. De nos jours, on dirait que tout le monde sait couler du béton. Alors que poser une voie ferrée, c’est une autre paire de manches.

Tout ça pour dire qu’on est dans le même camp qu’Athos, mais dans les faits, ça change à chaque réunion. Le principe, c’est qu’on ne balance jamais son titulaire, on le défend, mais on le défonce en privé ensuite.

Et c’est ce qui va arriver à Athos pour l’histoire de la pelle-rail-route.

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