Pièce n°2522
Écrite par Quokka Cola
Je n’aime pas les jeudis. Le jeudi, c’est juste avant le vendredi. C’est aussi le jour où tout le monde se réveille pour réclamer divers matériels avant la commande du vendredi, pour être certain d’avoir lesdits objets le lundi.
Quand j’arrive dans le bureau que je partage avec Paoul et Fox, toutes les lignes sont déjà occupées. Je décroche un des combinés avant même de poser mon sac en bandoulière.
– Service Collecte des Demande du Département de la Distribution des Fournitures j’écoute.
Une voix nasillarde au bout du fil exige que je commande des stylos quatre couleurs mais avec du violet à la place du vert. J’essaie de lui faire comprendre que ça n’existe pas, mais comme toujours avec ce genre de personnes, c’est peine perdue. Surtout avec ceux qui appellent dès 8 heures du mat’.
La matinée file à toute allure. La pièce est sans fenêtre, mais les ingés qui font des ciels artificiels nous en ont installé un aux couleurs criardes. Aujourd’hui, c’est Fox qui contrôle l’éclairage. Il a choisi un temps orageux. Quand il y a des éclairs, une fois sur deux les lignes téléphoniques sautent, ce qui nous permet de raccrocher sans avoir à rappeler.
Généralement, ce sont eux qui nous rappellent.
La sonnerie prioritaire retentit. Souvent, c’est pour les hauts gradés. Avec un soupçon d’appréhension, je décroche.
– Bonjour, dit une voix doucereuse au bout du fil.
Mon estomac se noue. C’est encore ce salaud de mage qui va nous demander un truc impossible. Je ne compte pas le nombre d’abats d’oiseaux rares qu’il nous a fait commander depuis qu’il travaille pour le Pr. Plumefer. Ou la fois où il nous a pris la tête parce qu’à la livraison, son miroir du Pérou s’était cassé en 7 morceaux, et 7 c’est un nombre désagréable. Je plaque le téléphone contre ma poitrine.
– C’est lui, je souffle.
Paoul et Fox me jettent un regard désolé.
– Oui ? je dis en essayant de garder une voix calme.
– Je souhaiterai passer commande. Rien d’embêtant je vous assure. J’ai besoin d’un canard de cristal. J’ai vu que vous en aviez un en stock.
Je regarde dans le logiciel, et effectivement, il y a bien un canard de cristal dans l’inventaire. J’essaie de ne pas me réjouir trop vite, et je mets le mage en attente, le temps d’appeler le service en question. C’était trop beau pour être vrai, il y a eu un cambriolage il y a quelques jours.
– Seigneur Aninga, je vous prie de m’excuser, mais nous n’avons plus de canard de cristal. Il y a eu un vol il y a quelques temps. Le logiciel n’est pas à jour. Je vais mettre nos agents sur le coup, mais je ne peux pas vous donner de date précise de réception.
– C’est ennuyeux, dit le mage de sa voix douce, et j’ai l’impression qu’il me charcute avec sa douceur. Mais j’attendrai.
– Je vous mets en haute priorité, je dis le souffle coupé.
Il m’a jeté un mauvais sort, je pense. A chaque fois qu’il appelle, j’ai la sensation que je vais mourir. C’est sa voix calme et douce, aussi légère qu’une plume.
C’est un monstre, mais je ne peux pas le prouver.
Je clique sur quelques cases, et fais transmettre un message à toutes les unités pour qu’ils nous trouvent son fichu canard de cristal.