Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE BUREAU DE SA GRÂCE
LE BUREAU DE SA GRÂCE

LE BUREAU DE SA GRÂCE

Pièce n°2223
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
En compagnie de Ama'
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris > >>

Pièce du Casteltober 2025 - Jour 21 : nécromancien-ne

– Lord Glaciem.

Le lieutenant s’incline, et me force à faire de même. Je n’arrive pas à lui résister. Il est trop fort. Ou est-ce moi qui suis trop faible ? Mes jambes tremblent. J’ai mal à la tête. Et surtout, je crève de chaud. Il me fait m’asseoir sur une chaise en face du bureau et s’éclipse de la pièce. Le général n’a toujours pas relevé la tête. Il agit comme s’il n’avait pas remarqué que j’étais là. Il est plongé dans ses documents, les feuillette et raye certains passages.

Ça devrait m’inquiéter, mais curieusement ce bref répit me permet de reprendre mon souffle. Je ne sais pas pourquoi je suis épuisée comme ça. Sans doute les « interrogatoires ». La fenêtre est ouverte. Ça me fait du bien. Mon cœur ralentit et cesse de résonner jusque dans mes tempes. L’air sent l’eau de Cologne. Le parfum est entêtant mais rassurant.

– Aifé.

Il m’a parlé. Je relève la tête. C’est l’homme aux yeux de chat, celui qui m’a poursuivie dans mes rêves. Mais ses yeux ne sont plus les mêmes. Ils sont bleus, durs et froids. J’étouffe un rire amer. C’était lui lors du bal. Lui avec qui j’ai dansé. Il semblerait que je ne sois pas la seule à avoir des yeux qui changent de couleur.

J’ai été si naïve. Je n’aurais jamais fait ça d’ordinaire. Ce doit être l’influence d’Ama’ sur moi. J’ai tant cherché à le fuir, et lui a tissé sa toile autour de moi pendant des mois, des années peut-être. Et je suis tombée droit dans le piège.

– Aifé, il répète.

Il a l’air de savourer le mot, sans pour autant quitter son air froid et indifférent. Il le fait jouer dans sa bouche avec la satisfaction d’un chat qui jouerait avec une souris encore vivante. Ça m’écœure. Ça ressemble à « Ifa », une oreille inattentive ne ferait peut-être pas la différence. Mais moi, je sais. Celle qu’il appelle, c’est celle que j’étais avant. Quand j’appartenais à l’Ordre. Je voudrais ne plus l’entendre, ne pas être là.

– Ta capture était… intéressante. Sais-tu que dix-sept personnes travaillaient à temps plein à te retrouver ? Ta fuite a été créatrice d’emplois. Sais-tu encore que j’ai dû dépêcher trente-quatre vampires pour te traquer ? Tout ça à cause d’une prophétie mineure…

Il prend une gorgée de café. Pour l’instant, il n’élève pas la voix. Tout est dans le contrôle et la mesure. Il ne manifeste pas d’enthousiasme excessif et ne fait preuve que d’une curiosité moindre à mon égard. Il m’évoque l’image d’un reptile.

– Sept ans que l’Ordre déploie des moyens importants pour te retrouver… Sept ans que tu es septième sur la liste des dix personnes les plus recherchées par l’Ordre… Et quelques mois que tu es quatrième. Enfin, maintenant nous t’avons et tu n’es plus sur la liste. Je dois avouer que c’est une performance exceptionnelle, même si certains ont fait bien mieux que toi.

Il reprend une gorgée de café. Son calme m’irrite.

– Que sais-tu des perles de vie ? demande-t-il.

Je ne réponds pas. Je sens l’air de la pièce s’alourdir. C’est ce dont devaient parler les gardes de la prison. L’aura. Ça devient plus difficile de respirer, pourtant la fenêtre est grande ouverte et je sens un courant d’air. J’ai l’impression de mourir. Les gardes n’avaient pas vanté parmi ses nombreuses qualités des compétences de nécromancien, mais j’ai la sensation qu’il pourrait me tuer puis me ranimer pour continuer l’interrogatoire.

– Regarde-moi quand je te parle, dit-il sèchement.

Il n’a toujours pas élevé la voix. S’il est en colère, il n’en montre rien. Je relève la tête. Contrairement à tous ceux que j’ai croisés jusqu’à présent, il n’éprouve aucun mouvement de recul en voyant mes yeux jaunes. Au contraire, il ancre son regard froid dans le mien. J’ai l’impression qu’il lit en moi et ça me déplait.

– Que sais-tu des perles de vie ? répète-t-il.

– Rien, je souffle.

– Rien ?

Il feint un air surpris mais nous savons tous deux qu’il n’est pas surpris du tout. Son sarcasme léger me donne l’impression que tout est déjà écrit et qu’il sait déjà comment ça va se terminer. C’est un monstre.

– Tu avais pourtant deux perles avec toi. Et tu avais l’air d’y tenir. Elles sont examinées par nos experts à l’instant où nous parlons. Tu es sûre que tu ne sais rien ?

Je secoue la tête. Deux perles ? Je devrais en avoir trois. A moins que celle que j’ai prise dans le rêve ne m’aie pas suivie au réveil ? Ses yeux semblent lire en moi. Ils lisent que j’ai des questions, des suppositions, mais pas de réponses.

Il se lève. Il ferme la fenêtre. Il pose sa main sur ma nuque, relève ma tête de force et plante son regard dans le mien.

– A l’avenir, je te suggère d’éviter de me mentir. Et je te suggère d’éviter de me faire perdre mon temps.

Je retiens à temps le sourire désabusé qui me venait aux lèvres mais il semble le lire dans mes yeux.

– Tu penses peut-être que je vais te tuer à la fin de notre entrevue, que tu n’as pas d’avenir à proprement parler, mais ce n’est pas mon intention. Vois-tu, je sais que tu as avalé la fée. Amayelle, c’est ça ?

Je repousse sa main et tente de me relever, mais son aura m’écrase et je retombe sans force sur la chaise. Il se rassoit de l’autre côté du bureau.

– Ce n’est pas vrai.

– Je croyais t’avoir dit de ne plus me mentir ? dit-il.

Sa voix prend de nouveau une fausse intonation étonnée. Je le déteste.

– Normalement, la procédure voudrait que je détermine ton niveau d’instabilité et que je respecte le protocole scrupuleusement. Pour un niveau 4 comme toi, je devrais me débarrasser de toi sans y repenser, mais vois-tu… ? Certaines personnes haut placées ont un faible pour toi. Et ce serait du gâchis de te tuer maintenant alors que tu as retrouvé ton âme.

Il soupire.

– Qu’est-ce que je vais faire de toi ?

Il semble réfléchir, mais il a déjà tout choisi. Il joue aux échecs tout seul et il s’étonne de gagner.

– La logique voudrait que je t’envoie sur le front, que tu retrouves ta place parmi les Echos, mais je ne pense pas que cela me conviendrait. Je préfère garder un œil sur toi, plutôt que de t’envoyer au Fils.

Il écrit quelque chose sur une feuille. Il y a une photo de moi en haut. Il a une écriture fine.

– Tu aimes la lavande semble-t-il… Très bien, c’est décidé. Lavandière à l’essai. Si tu ne conviens pas pour le rôle, je te trouverai quelque chose d’autre. Ecoute-moi bien quand je te dis ça, Aifé, tu ne m’échapperas jamais.

Je pleure, mais ce n’est pas moi qui pleure, c’est Ama’. Pourtant, je suis presque soulagée. Lavandière, je peux le faire. Je veux juste une vie paisible. Je pense qu’il veut m’éviter le front et les combats pour me garder sous son contrôle, mais ça m’arrange. Je ne veux pas montrer à Ama’ de quoi je suis capable. Je ne veux pas qu’elle voit le monstre en moi. J’essuie mes larmes d’un geste rageur. Il me regarde, impassible, comme s’il ignorait la violence de ce qu’il venait de se passer. Je crois que je peux encore m’en sortir, que je peux encore être heureuse avec Ama’. Je crois que c’est la petite fée qui me donne encore envie de vivre pour de vrai. Ama’, c’est la petite étincelle d’espoir qui brille encore en moi.

– Tu es trop faible pour supporter le rituel d’assimilation à l’Ordre pour l’instant. Je viendrai te chercher pour le réaliser dans quelques semaines. A ce moment-là, le spirit ocean te liera à moi et le lien ne pourra être rompu que par ma volonté. Tu entends, Aifé ? A ce moment-là, tu seras à moi pour toujours.

So long pour la petite étincelle d’espoir.

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Un commentaire

  1. Haaaaa c’était donc avec lui qu’elle a partagé une danse ? Mais terrible TT_TT
    Il fait peur. J’avoue que le job de lavandière m’a un temps fait espérer que ce ne serait pas si pire que ça mais ses derniers propos sont terribles TT_TT

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