Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
L’ÉCURIE DE LA TAVERNE DE L’ENTRE-TROU
L’ÉCURIE DE LA TAVERNE DE L’ENTRE-TROU

L’ÉCURIE DE LA TAVERNE DE L’ENTRE-TROU

Pièce n°2310
Écrite par Harry Queaut

OBSERVATION III. – DIX-NEUVIÈME JOUR DANS L’ENTRE-TROU 

Je me suis réveillée après un cauchemar, plus paniquée à l’idée que mon autre oeil soit ruiné qu’à cause de mon mauvais rêve. Ça n’était pas la première fois que je me réveillais avec cette panique. Heureusement, mon œil gauche est toujours intact. 

Tout de même, je n’arrivais pas à me rendormir. Dans la pénombre, j’ai décidé de ne pas mettre mon cache-oeil, pour éviter tout accident ou maladresse. J’ai roulé, doucement, sur mon matelas de paille et, faisant de mon mieux pour ne pas réveiller Juve en marchant sur une planche qui aurait craqué plus fort que les autres, je me suis glissée hors de la pièce. Dans le couloir – la chambre que nous partageons est au bout du couloir du premier étage de la taverne – j’ai hésité puis ouvert la fenêtre. J’ai regardé, d’abord au loin (les arbres immenses qui encerclent la clairière, la lumière étrange dans l’espère ce ciel, au-dessus de nous, qui ne semble pas avoir de source particulière) puis plus près. Toutes les lampes semblaient avoir été éteintes autour de nous, aucune lumière de l’intérieur n’éclairant les alentours, à part… Je ne l’avais pas remarquée lorsque nous sommes arrivé·es mais il semble qu’à l’arrière de la taverne… 

Je suis retournée dans la chambre récupérer une sacoche contenant mes essentiels, histoire d’avoir sur moi de quoi me défendre, au cas où, et ai descendu les escaliers, vers le rez-de-chaussée, avant de trouver, par la lumière qui filtrait sous une porte, l’écurie adjacente au bâtiment principal. 

Ma première impression en fût qu’elle n’était pas très spacieuse, mais que ça ne semblait pas être trop problématique parce qu’elle n’avait pas l’air d’être trop occupée ; bizarre, alors qu’elle soit si complètement illuminée au milieu de la nuit. Ma deuxième impression corrigea rapidement la première ; un âne, une ânesse, brayant, étendue sur la paille. Je l’avais entendue, c’est ça qui m’avait mis la puce à l’oreille que la dépendance soit une sorte d’écurie, ses cris se rapprochant avec mes pas, mais je ne m’attendais pas à la trouver, là, comme ça, derrière quelques planches en bois séparant l’espace en deux box au lieu d’un. Je me suis demandée à qui elle était, ce qu’elle faisait là, pourquoi elle faisait tant de bruit, pourquoi à cette heure-ci et j’ai vite remarqué qui je supposais deviendrait rapidement la source de mes réponses – dont la présence n’a pas manqué de me tendre, et de faire sauter ma main sur le manche d’un long couteau à ma ceinture. Tâches de peintures, même salopette, même vieilles bottes, la seule différence étant qu’il est accroupi, le front couvert de sueur, l’homme étrange de la veille. 

Il a sursauté en entendant mes pas dans la paille, et grommelé dans sa barbe (j’ai reconnu au moins un juron). 

“Qu’est-ce que tu fais là ? C’est pas le moment !” 

Sa voix était rude, presque méchante mais surtout sévère, comme le froncement de ses sourcils. C’est là que j’ai remarqué qu’il avait l’air hors d’haleine. J’ai réfléchi à comment répondre, à rebrousser chemin et ai presque sauté vers l’arrière quand il s’est levé et avancé dans ma direction. Il a grogné d’un coup et prit mon poignet dans une de ses mains, me tirant vers l’ânesse. 

“Elle va mettre bas, d’accord ? Le problème c’est que son imbécile de petit n’est pas tourné dans le bon sens, OK ? Si je l’ouvre pour faire sortir le petit, je vais la perdre. Si je l’ouvre pas et qu’on fait rien, je perds le petit, pour sûr, et je la perds elle aussi, possiblement. Tu comprends ?”

Mes yeux sont restés fixés sur l’ânesse, ses oreilles qui battaient, sa tête qui se renversaient pour braire encore. Comment se faisait-il que personne ne soit réveillé par tant de bruit ? 

“Tu comprends ?,” a-t-il répété, plus durement, tirant sur mon poignet pour que je relève la tête vers lui. “Hoche la tête si tu as compris.”

J’ai hoché la tête, effrayée par son ton et son expression. 

“Avec ton oeil, là, tu serais pas une sorcière ? Tu pourrais pas l’aider ? J’ai pas grand chose, mais je pourrais-”

J’ai secoué la tête, vigoureusement. Il a grogné à nouveau, presque grondé, cette fois-ci. Il a remarqué la douleur sur mon visage quand son cri s’est accompagné d’un resserrement autour de mon poignet et m’a presque aussi relâché, un peu trop repoussée et j’ai atterri contre les planches qui les avaient dissimulé·es lorsque j’étais rentrée dans la pièce. 

“Pardon, petiote, pardon, je-” 

Un braiement plus désespéré que les autres a attiré nos deux attentions vers l’ânesse. 

“Tu n’as pas… Tu n’as rien de magique, sur toi ? Rien que je pourrais…” 

Je n’ai pas entendu la suite, plongeant immédiatement la main dans ma sacoche. J’ai d’abord senti, dans ma main, la pochette du rêve où j’avais retrouvé Lulel. J’ai su, presque immédiatement, que c’est exactement le genre de chose dont l’homme aurait eu besoin. J’ai hésité un instant. Non, je ne pouvais pas. L’expression de Myrtel m’était revenue en tête, sa demande d’en prendre le plus grand soin… J’ai hésité, et l’homme a lu dans mon arrêt que j’aurais pu avoir quelque chose à lui donner. Il a avancé d’un pas dans ma direction, main tendue, urgente. J’ai secoué la tête avec force, et continué à chercher dans ma sacoche. Je l’entendais divaguer, dire qu’il n’avait pas assez d’énergie à lui tout seul, puis il m’a pris par les épaules et m’a secouée avec force. 

“-m’écoute ? Donne moi de ton énergie. Donne moi de ton énergie, tu m’entends ?! Avec un peu de la tienne et de la mienne, ça suffira !”

J’avais l’impression d’être une poupée de chiffon, incapable de réfléchir. J’ai probablement autant hoché la tête consciemment qu’il m’a tellement remuée que ma tête a fait aurait fait le mouvement quoi qu’il en soit. Il m’a encore une fois saisi le poignet, tombant à genoux à côté de l’ânesse et m’entrainant avec lui. Impulsivement, j’ai tiré mon couteau et tranché quelques mèches de mes cheveux pour les lui donner, me rappelant d’une vieille superstition que m’avait raconté maon Paman. Je lui ai donné la touffe rousse et ses yeux, j’aurais pu jurer que ses yeux se sont remplis de larmes, tout à coup. Il a dégluti avec difficulté, lâché mon poignet et reçu mes cheveux de ses deux mains, tendues devant lui. D’une voix tremblante, il m’a dit, comme s’il voulait que ce soit une plaisanterie : 

“Tu vois bien, que tu avais quelque chose de magique.”

Presque aussitôt, il s’est tourné vers l’ânesse, me sommant rapidement de la rassurer, qu’il s’occupait du reste, et a séparé mes cheveux en deux mèches égales, une dans chacune de ses mains, qu’il a posé sur le ventre de l’ânesse avec douceur, paumes les premières. 

L’écoutant, je me suis déplacée à genoux vers la tête de l’animal, et ai posé mon front contre le sien un moment. L’homme murmurait toujours, immobile à part sa bouche. J’ai commencé à respirer profondément. L’ânesse brayait toujours, mais moins. J’ai ouvert les yeux et les ai plantés dans les siens, grands yeux sombres, mes mains caressant le dessus de sa tête, entre ses oreilles, le dessous de sa mâchoire. Ses oreilles battaient moins, ses cils suivant presque – en tous cas j’en avais l’impression – le rythme de ma respiration. 

Pendant quelques minutes, il n’y a eu que ça, l’ânesse, moi, les murmures de l’homme étrange et la paille, partout. 

J’en ai presque oublié l’urgence qui avait étouffé la pièce quelques instants auparavant. 

L’homme s’est finalement levé, mais je n’ai pas payé attention à ses mouvements. 

J’aurais voulu pouvoir chanter une berceuse à l’ânesse ou lui chantonner un air calme, au moins. J’avais l’impression simultanée et particulièrement antithétique de ne pas en faire assez pour elle et de faire tout ce qui était nécessaire. Des caresses, toujours, au pelage gris. “J’aurais dû plus lire sur la santé animale,” j’ai essayé de lui dire télépathiquement. Elle n’a pas réagi, et j’ai souri en supposant que ça ne la touchait que très peu. Même si elle avait entendu mes pensées, nous ne parlions certainement pas la même langue ! 

Alors que mes pensées commençaient à divaguer, j’ai été distraite, complètement, par un braiement étouffé qui ne provenait pas de l’ânesse, suivi par une sorte de glapissement trop grave. 

Victoire !,” j’ai pensé, sans savoir sur quoi. Sur les circonstances ? Sur la panique de l’homme ? Qu’importe ; victoire

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Un commentaire

  1. Oh bah je ne m’attendais pas à ça ! J’avoue ne pas avoir réussi à comprendre d’où venait la magie dans les cheveux de Phaene. Mais boh, du moment que ça permet à une ânesse et son petit de survivre, ça me va ^^

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