Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE SENTIER DU SEMI-MARATHON
LE SENTIER DU SEMI-MARATHON

LE SENTIER DU SEMI-MARATHON

Pièce n°2332
Écrite par Didou

On est tous sur la ligne de départ. Un millier de coureurs et presque autant de supporters. Ça fait beaucoup de monde. Beaucoup de couleurs aussi. Entre les t-shirts flashys et les baskets qui le sont tout autant, j’ai l’impression d’être entouré d’une multitude d’arcs-en-ciel.

Je frotte mon pouce contre mes doigts.

Je suis habillé de noir de la tête aux pieds. Le vendeur avait plus que ça pour les chaussures et je me suis dit que ça ferait discret. C’est pas le cas. Tout le monde me remarque, moi, le sans couleur.

Vivement que ça commence. Entre la peur et l’excitation, je vais me pisser dessus sinon.

Le signal retentit enfin.

Devant, ça s’élance à toute vitesse, de véritables fusées. Ça n’a pas commencé qu’ils m’ont déjà mis plusieurs centaines de mètres d’avance. Mais je m’en fiche. Ma montre est réglée sur 6 min au kilomètre, c’est le temps que je me suis fixé, que ça monte ou que ça descende, et je compte bien le tenir.

Je le tiens pas.

La première montée, après 4 kilomètres de plat, me coupe les jambes. Mes battements de cœur grimpent avec mon rythme. 170 pulsations, 12 min au kilomètre. 180, 13 min au kilomètre. 190…

Ma poitrine est sur le point d’exploser, mes jambes sont si raides qu’on dirait des bâtons. J’ai la vision trouble, le souffle court. Impossible de continuer. De toute façon, mes appuis sont rendus si glissants par le chemin boueux que poursuivre reviendrait à me tordre la cheville.

Autour de moi, ça me dépasse. Certains m’encouragent, la plupart m’ignorent. Un vieillard m’exhorte à ne rien lâcher. Un enfant me hurle de me décaler avec pour seule injonction :

— Gauche !

Petit con. Si je le pouvais, je le rattraperais et lui apprendrais la politesse. Mais il disparaît bientôt au milieu du sentier.

Je jette un regard en arrière. Personne. Devant. Personne. Plus un seul coureur. Que moi. Bon dernier à quinze kilomètres de l’arrivée. Arrivée que je ne verrais jamais. Ça me déchire le cœur de me l’avouer, de faire demi-tour mais j’ai pas d’autre choix.

J’imagine déjà la réaction de ma famille, de mes amis, de mes collègues. Peut-être que je pourrais leur mentir. Ils se sont pas déplacés alors qui saura jamais la vérité ? 1h56. C’est le temps que je vais leur annoncer. Personne n’ira jamais vérifier de toute façon.

1h56. Un chouette temps, bien sûr que j’en suis fier. Pour le prochain semi ? Je viserai la barre des 1h50.

Un sourire étire mes lèvres juste avant que je ne fronce les sourcils. Que la montée soit interminable ok, mais pourquoi c’est le cas de la descente ? Je consulte ma montre.

7 km. J’aurais dû avoir rejoint la route depuis longtemps. Alors je suis où là ? Perdu ? Comme si on pouvait se perdre dans un sentier si petit.

15 km. Toujours pas la moindre trace des autres coureurs, de supporters ou de la ligne de départ. Il fait froid et si sombre que je jurerais que la nuit est tombée. On est pourtant partis à 8h30 du matin.

20 km. Enfin ! Je distingue un point de ravitaillement au loin. Je savais pas qu’il y en avait un si près du départ. Je vais pouvoir m’y reposer. Boire. Manger. Je tuerais pour une bière, je l’ai bien méritée après tout. J’espère juste que l’anecdote de ma disparition arrivera pas aux oreilles des organisateurs. Sûr que ma famille, mes amis et mes collègues finiraient par l’apprendre. Mais, pour l’instant, je m’en fous. J’ai bouclé mon semi et ça, personne ne pourra me l’enlever !

Personne sauf peut-être ces bénévoles aux visages blafards qui lèvent leurs armes dans ma direction en me remarquant.

— Vous pénétrez dans une zone non autorisée ! Au nom de l’Ordre, je vous somme de vous arrêter !    

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