Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE DU COURS DE FRANÇAIS PARTICULIER
LA PIÈCE DU COURS DE FRANÇAIS PARTICULIER

LA PIÈCE DU COURS DE FRANÇAIS PARTICULIER

Pièce n°2330
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Balthazar

– Eh vous, le jeune homme très beau avec son chat ! Vous êtes en retard !

A peine éjectés du musée étrange où mon pauvre chat a été effrayé par une dame très méchante et où nous avons hélas perdu notre tortue bien aimée, voilà que nous nous faisons de nouveau crier dessus. C’est une femme en robe à paillettes rouge, avec un boa en plumes turquoise et des lunettes aux teintes rosées et aux montures en plastique vert pomme. Un rouge à lèvres – ou plutôt un bleu à lèvres – complète le look.

– Pardon Madame, nous cherchons un vétérinaire… je bredouille, intimidé par cet ensemble de couleurs.

– Pas d’excuses ! Allez vous asseoir avant que je n’appelle le proviseur ! s’écrit le caméléon à lunettes.

Je prends place au troisième rang, près du radiateur. Nougat se blottit contre la source de chaleur. Il est vraiment mignon… Ma voisine me regarde d’un air jaloux. Peut-être est-ce le ballon énorme que je me trimballe à cause de mon chat qui attise sa curiosité. Je pourrais m’amuser de la situation si je n’étais pas entouré de collégiens. Mais où suis-je ? Quel étrange château !

– Bien, la semaine dernière nous avions analysé le motif récurrent et mélancolique du capitalisme dans l’œuvre de Winnie l’Ourson. Y a-t-il des questions avant que nous commencions un nouveau chapitre ?

Une sorte de soupir collectif répond à la professeure. Même moi je me surprends à grogner un peu. Je regarde l’heure. Ce cours s’annonce particulièrement long. L’horloge semble penser comme moi. Elle baille, et les aiguilles arrêtent d’avancer, comme endormies. L’horloge… a baillé ?

Je branche discrètement mon téléphone portable. Je n’ai pas encore trouvé le vétérinaire de Nougat, et ce n’est pas le moment de tomber en rade de batterie. La dame ne semble pas le remarquer. Elle dégage un enthousiasme un peu inquiétant. En fait, elle s’en fiche que les élèves lui répondent ou non. Tant qu’ils ne bavardent pas, elle continue de parler.

Les avis sur internet mentionnent que le vétérinaire est au troisième étage le mardi et le jeudi, et au cinquième tous les autres jours de la semaine, sauf le vendredi une semaine sur deux où il est au deuxième sous-sol. Il est déjà un peu tard. Le temps que ce cours de français soit fini, le vétérinaire aura fermé son cabinet. Ce château est tellement grand que nous devrions pouvoir trouver une chambre d’hôtel sans trop de soucis. Par chance, on est lundi. Demain, on n’aura qu’à aller au troisième étage !

Je signe distraitement la feuille de présence. Je choisis un faux nom, pour éviter les ennuis. La dame n’a pas l’air très nette. Nougat pique un petit somme. J’hésite à faire pareil. Le soleil couchant par la fenêtre me fait un peu somnoler. Je me réveille en plein sursaut quand une exclamation de la prof de français est un peu plus virulente que les autres.

– C’est là tout le génie de Gims ! s’écrit-elle avec enthousiasme. Tenez, prenez le temps de vous imprégner du brillantissime texte suivant : « Les habits qui brillent tels Les mille et une Nuits / Paris est vraiment ma-ma-ma-magique ». Qu’est-ce que ça vous inspire ?

Je ne sais pas ce qui m’angoisse le plus : la performance musicale en a capella que je viens de subir, le silence plombant qui en a résulté, ou le fait que je cherche vraiment ce que ça m’évoque. Le caméléon ne semble pas s’en inquiéter et reprend de plus belle :

– C’est évidemment une référence très astucieuse au grand couturier Paul Poiret, connu pour ses créations inspirées d’Orient et notamment pour sa soirée mythique de la mille et deuxième nuit, où tout le Paris bourgeois s’est pressé ! Ce motif de la haute couture se retrouve dans toute la suite de la chanson : « Coco Chanel, Louboutin… ». Une véritable ode à la mode et aux arts décoratifs. Bien, poursuivons avec d’autres hommages très émouvants que l’on peut retrouver dans la plume de Gims. Je pense cette fois-ci à deux extraits de chansons différentes mais qui se répondent avec finesse. Ici, dans « PARISIENNE » l’artiste mentionne « Artificielle, tire les ficelles », qui fait écho avec le passage « T’es mon oasis dans cette capitale aride » de « SOIS PAS TIMIDE ». C’est avec une douceur infinie que Gims fait une révérence aux Paradis Artificiels de Baudelaire. Et-

Heureusement, une sonnerie stridente interrompt la dame. Je vis l’instant comme une sorte de rêve fiévreux. Les élèves se lèvent tous d’un bond et rassemblent leurs affaires dans leurs sacs avec précipitations. Je fais pareil. Je prends mon chat et mon ballon et quitte la salle sans un regard en arrière.

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