Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE QG
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Pièce n°2377
Écrite par Lev
Fait partie de la saga << < Vent de Révolte

J’abats rageusement mon poing sur la table. Le choc me remonte dans le bras, jusque dans mon épaule meurtrie, et je réprime une grimace.

— J’en ai marre de perdre ! Tout le temps ! On passe notre temps à perdre !

Mon geste ne suscite autour de moi qu’une très légère agitation. Benezet me jette un regard circonspect du coin de l’œil puis se replonge dans sa tâche, absorbé par la lecture des transmissions radios de l’Ordre réceptionnées pendant la nuit. Il surligne distraitement les informations qui lui semblent importantes avec un feutre rose pastel, langue coincée entre les dents. Gus considère sa tasse de café dont le liquide a, sous l’impact, débordé légèrement sur les côtés. Il doit juger qu’elle se situe trop près du bord de la table puisqu’il la repousse de quelques centimètres vers le centre. 

Seule Maelie — toujours moins patiente que les autres — lève les yeux au ciel, laisse échapper un soupir exaspéré. 

— Caem, écoute, ta mauvaise humeur… 

Elle se lance dans un long sermon dont je n’écoute pas un traître mot. Trop la flemme. Trop l’habitude. 

Je les regarde tous les trois, tour à tour. Je ne comprends pas comment ils font. 

À chaque fois, on se raconte la même chose. Cette fois, c’est la bonne. Cette fois, le danger est plus grand encore, la lutte plus urgente, plus importante. Alors on donne tout. On se bat, comme dans un dernier souffle, comme une bête acculée, comme une armée livrant son ultime bataille. On se réconcilie avec les vieux camarades, ceux qui ont pris des chemins différents. On tracte, on toque aux portes jusqu’à en avoir les poings meurtris. On déballe nos éléments de langage, les mains tremblantes, de peur de se prendre des coups, de peur de se faire prendre. On note des contacts et des numéros sur des bouts de papier, qu’on fourre dans nos poches, qu’on se dépêche de mémoriser et de détruire. On ne communique que sur nos réseaux téléphoniques cryptés, dans un langage codé dont on peine à se souvenir.

FlammeNoirOwO : cc @nrjvertedu12 t as sorti le chien ? avc @greyhound on rentre bientot a la maison dites a mamie de mettre la tarte au four pr 40 min a 120 degres

nrjvertedu12 : euh… le chien ? 

xX_F0UDR3_3M3R4UD3_Xx : Les gars, pour la dernière fois, vous êtes dans la mauvaise boucle !!!!!!!! >:^(

Puis vient le jour de l’Action. On est levés bien avant le soleil. Fatigue de plomb et odeur de café brûlé. On a tout laissé derrière nous — cellulaires, papiers — qui pourrait leur permettre de nous identifier, de remonter jusqu’à Nous. Dans nos poches, il ne reste que l’essentiel. 

L’essentiel est lourd. Il sent le métal et la nitroglycérine.

On avance la tête baissée, noirs comme des ombres. On rampe dans les conduits d’aération, on glisse entre les parois, on progresse à tâtons dans les entrailles de béton, de pierre et de rouille du Château. Parfois, l’eau nous monte aux chevilles dans les canalisations. Parfois, ce n’est pas de l’eau. On ne se parle presque pas. Nos cœurs tambourinent dans nos poitrines. 

Arrivés sur le lieu de rendez-vous, l’obscurité dense et moite absorbe nos silhouettes, avale nos pas. On ne voit pas à cinq mètres, mais on sait qu’on est moins que ce qu’on pensait. Pas grave. Tant pis. On fera avec. 

L’Action ne se déroule jamais comme nous l’avons prévu, entassés autour d’une table au fond d’un de nos bars-QG préférés — on en change régulièrement pour ne pas attirer l’attention — serrés les uns contre les autres autour d’une vieille carte volée aux Servers du château. En fait, il se passe toujours quelque chose au début, avant même l’étape 2, qui fait complètement dérailler notre plan d’action.

Choc, explosion, pénombre lourde, poisseuse, épaisse comme un rideau tombé sur nos yeux. Violents éclats de voix, bruits de bottes là, juste derrière nous, sueur, peur, adrénaline, fumée âcre de grenades lacrymogènes, toux, larmes, sueur. On crie qu’il ne faut pas courir, courir c’est dangereux, mais on court quand même, on cavale, même, sueur, peur, crépitement des flammes, détonations, tintement de métal. Bousculade, chute, genoux écorchés, paumes en sang, on se relève pour ne pas se faire piétiner, ça court encore derrière, ça court devant aussi, mais surtout ça nous court après derrière, ça nous poursuit. Une masse sombre nous talonne, elle grouille de bottes et de matraques et de casques muets et aveugles. On crie qu’il ne faut pas courir et qu’il faut rester groupés, ne pas céder à la tentation de s’échapper par un embranchement de tunnel ou une porte dérobée. Il faut faire corps, il faut rester Nous, car si nous ne sommes plus Nous, nous sommes seuls, et nous sommes faibles, et nous nous laissons attraper par la chose terrible qui nous poursuit. 

On finit par se disperser quand même, et, plus tard, on compte ceux qui manquent.

Et l’Action n’a servi à rien — ou pas grand-chose, si ce n’est à perdre certains des nôtres, ce qui relativise franchement son impact car Nous sommes déjà si peu. 

Mais ça, on ne se le dit jamais franchement. Se l’avouer serait trop terrible.

— Caem ? 

Je secoue la tête, humecte mes lèvres sèches, détourne le regard. 

Gus termine son café en faisant une grimace, puis se lève pour se resservir. La semaine dernière, Benezet a cassé notre vieille machine à capsules en forçant sur le mécanisme. Depuis, le temps d’en retrouver une, nous nous contentons de café instantané en sachets que Gus nous rapporte de son travail — il est veilleur de nuit dans un hôtel miteux situé au dernier étage d’un bâtiment de la quatrième aile Est-Sud-Est, non loin du Monoprix.

Silencieux, j’écoute le soupir de la bouilloire qui se remet en marche.

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