Pièce n°1937
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris > >>
Nous arrivons dans une pièce sombre. Abnar me guide vers un lit dans un renfoncement du mur. Je suis tellement fatiguée que je le laisse faire. Je m’endors presque aussitôt après avoir touché l’oreiller.
Pour la première fois depuis sept ans, je dors d’un sommeil sans rêves. Souvent, mes souvenirs profitent de mon endormissement pour revenir et se déformer, devenant cauchemars et me laissant l’esprit embrouillé au réveil. Au fil des années, je n’arrive plus à démêler le vrai du faux. J’ai décidé d’abandonner les quelques bribes de souvenirs qui ne sont aujourd’hui plus que des rêves.
Je me souviens de mon âge, et de l’ombre de mon prénom. Ifa. Mais je ne sais même pas s’ils sont vrais.
Lorsque je me réveille, j’ai les idées un peu plus claires. J’entrouvre les yeux. Je suis allongée sur un lit aux draps blancs. Les murs de l’alcôve sont peints en bleu roi. Il y a des dessins à la peinture dorée de fleurs et d’oiseaux. Des colibris. Des rideaux séparent l’alcôve du reste de la pièce. Ils sont légèrement transparents, comme des voiles, de couleurs différentes. Lorsque je me redresse et les écarte, il y a un petit air musical, provenant de fils agrémentés de perles nacrées. Abnar lève les yeux. Il est assis à côté d’une table en acajou.
Il fait jour. Je me lève et m’approche d’une fenêtre. Le vitrail capte le soleil et projette des ombres bleues sur les murs. Lorsque je l’ouvre, je peux voir les pentes escarpées du château, et la brume rouge. Il fait froid dehors. En refermant la fenêtre, je vois mon visage dans le reflet. J’ai l’air fatiguée. Mes cheveux se sont échappés de ma tresse et sont poisseux de cendre. Je me suis coupée sur la joue. Ça ne saigne plus. Et mes deux yeux jaunes, des yeux de serpent, à la pupille verticale. Je bats plusieurs fois des cils, tente de les faire disparaître. Ça ne fonctionne pas. Je sens mon cœur inquiet s’emballer.
Je n’ai les yeux jaunes dans aucun de mes rêves. Il y a quelques aspects de moi qui reviennent souvent dans mes cauchemars. L’odeur du citron vert. Les flammes. Mais les yeux jaunes, c’est complètement nouveau.
– Comme deux soleils, dit Abnar, interrompant mes pensées.
Je me retourne. Il s’est levé.
– Tu n’as pas à avoir peur, Ifa. C’est une part de toi, endormie depuis toujours, qui se réveille enfin.
– C’est une des prophéties de tes Lames ? je raille.
Il affiche un visage neutre.
– Ce n’est pas un hasard si nous nous sommes rencontrés, Ifa. Tu ressembles beaucoup à quelqu’un que je connais. A vous deux, vous êtes une arme contre l’Ordre.
L’Ordre. Je devrais me souvenir mais je ne me souviens pas.
– Je ne te crois pas, Abnar. Et même si c’était vrai, je ne veux pas me retrouver mêlée davantage à tes sales histoires.
– C’était toi qu’ils cherchaient, Ifa. De tout le village, tout le monde est mort, sauf deux personnes. Elles ne pourront plus jamais rentrer chez elles. Tu peux essayer de fuir, tu peux essayer de trouver un coin calme où tu pourras rester quelques mois à enfiler des perles, mais ils te chercheront toujours. Et ils brûleront tout sur leur passage.
– Pourquoi est-ce qu’ils me chercheraient moi ? Pourquoi ce ne serait pas toi qu’ils cherchaient ?
– Tous les chevaliers sont morts peu de temps après que quelqu’un soit arrivé dans la pièce où ils étaient, cherchant refuge. Moi, personne ne m’a tué, mais la seule personne qui soit arrivée au village pendant cette vague de meurtres, c’est toi. Tu penses que c’est un hasard ? Tu ne te souvenais de rien et tu avais l’air inoffensive à première vue, mais juste à ta manière de marcher, à ta manière d’analyser le monde qui t’entourait, j’ai vu que tu étais capable de tout réduire en cendres.
– Tu aurais pu te débarrasser de moi.
Mon ton est sec, irrité. Je n’ai pas envie d’y croire, mais il y a un peu de vérité dans ses paroles. Je ne sais pas d’où je viens, je suis arrivée au village perdue et terrorisée, mais dans mes cauchemars il y a toujours des images, des mots, des visages qui reviennent. Sa voix.
Abnar continue de parler, toujours du même ton doucereux.
– Tu étais une enfant perdue. Je t’ai donné ta chance, et tu l’as saisie. J’ai senti que tu étais différente de ceux qui avaient assassiné froidement mes chevaliers, que cette perte de souvenirs avait éveillé en toi quelque chose d’autre, quelque chose de plus humain… Et tu ressemblais trop à la petite fée pour que ce soit une coïncidence.
– La petite fée ?
– Je ne peux pas tout de dire maintenant, mais il y a une enfant qui te ressemble comme deux gouttes d’eau. Vous êtes comme deux facettes d’un miroir. Je pense que la rencontrer te permettrait d’enfin savoir qui tu es. De devenir celle que tu aurais toujours dû être.
– Et ça me permettrait d’éviter qu’ils- que cet Ordre me poursuive ?
– Non, dit Abnar. Cela te permettrait de leur faire face. De ne plus jamais mettre une vie innocente en danger.
J’évite son regard, je laisse mes yeux se balader puis se fixer sur les rideaux de perles près du lit. Abnar ne me dit pas tout. Il a l’air de savoir exactement qui je suis, qui j’étais avant de venir au village. Pourrait-il être celui qui brouille mes souvenirs ? Ou est-il ce chef bienveillant qui m’a accueillie et m’a sauvé deux fois la vie déjà ? Je sens que l’attaque de l’Ordre sur le village n’était pas une coïncidence non plus. Pourquoi maintenant ? Et que cherchaient-ils ? Était-ce moi ou Abnar ? Ou quelque chose d’autre encore, en sa possession ?
Mais il a raison sur un point. Je pourrais fuir, m’inventer une nouvelle vie auprès de nouveaux compagnons, mais je les mettrais toujours en danger et ne pourrais jamais les protéger. J’ai l’opportunité d’en apprendre plus sur celle que j’étais et d’affronter enfin les cauchemars de mon passé. Une nouvelle vie. Une nouvelle moi. Et je veux savoir pourquoi mes yeux deviennent jaunes par moment.
J’ouvre la porte de bois sombre de la pièce.
– D’accord. Je vais t’accompagner. Mais à partir de maintenant, tu me dis tout ce que tu sais.
Il hoche la tête. Ses yeux ne sont pas sincères.
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Tant de questions! Hâte de lire la suite :)!
Humm très mystérieux tout ça. Je ne sais pas si c’est censé être évident si on a lu les pièces d’avant la perte de mémoire de Ifa mais j’aime bien découvrir en même temps qu’elle des bribes de son passé !