Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE DU RADIS DANS LA BIBLIOTHÈQUE
LA PIÈCE DU RADIS DANS LA BIBLIOTHÈQUE

LA PIÈCE DU RADIS DANS LA BIBLIOTHÈQUE

Pièce n°2448
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Selen

– Alerte ! Alerte ! Intrusion de type 12B !

L’alarme sonne en boucle depuis que ce maudit radis s’est enfui tout à l’heure. Il semblerait qu’il ait trouvé refuge dans la bibliothèque. J’y suis entré juste avant que les portes ne se closent pour de bon. C’est la procédure. Je sais très bien comment ça va se passer. Dès que le radis est entré dans la bibliothèque, l’alarme a sonné pendant 5 minutes pour ordonner l’évacuation. Depuis que les portes se sont fermées, j’ai 5 minutes devant moi avant que le vide soit fait dans la pièce. Le radis, non le bec mystère, est précieux, mais on ne peut pas compromettre l’intégrité de la recherche et de la sécurité de la Tour juste pour un légume qui court vite. Comme il est vivant et qu’il se déplace, c’est une intrusion de type 12. Un peu comme la mousse rapportée par un agent au niveau des gares de STGV. Mais contrairement à la mousse, le radis est de plus gros volume, et seul. D’où le 12B.

Au début, c’est difficile de s’y faire. Surtout que pour chaque alerte, on n’annonce généralement pas ce que veut dire le numéro. Parfois même, on n’annonce pas le numéro et on espère que les gens reconnaîtront la sirène parmi les 200 ou 300 qu’il y a. J’exagère peut-être, mais l’idée est là.

Je n’aurais pas dû rentrer dans la bibliothèque. Pas alors que je savais que dans cinq minutes, non quatre maintenant, j’allais crever à cause de l’absence de dioxygène. Je n’ai pas réfléchi. J’ai pensé à mon job, j’ai pensé au bec mystère, et j’ai sauté au moment où les portes se refermaient.

Je reconnais cette bibliothèque. Elle ne renferme que des bouquins de biologie. De grandes étagères en verre, qui vont du sol au plafond. La lumière a été éteinte (protocole exige), mais d’ordinaire la pièce est très lumineuse dans la partie centrale où des tables en verre permettent aux scientifiques d’étudier les ouvrages. Tous les livres ne peuvent pas être empruntés, certains doivent être consultés sur place. Le reste de la pièce où il y a toutes les étagères est généralement plus sombre, pour éviter d’abîmer inutilement les livres. Comme il y a intrusion, toutes les étagères ont été scellées par de grandes vitres en verre.

J’arrive à me repérer grâce à la lumière verte et rouge des signes d’évacuation entre les rangées. J’essaie de repenser à ce que je sais du bec mystère. Il peut courir et se cache généralement parmi ses semblables. Préparé convenablement, il peut forcer le sujet auquel on l’administre à dire la vérité.

Il se cache généralement parmi ses semblables.

C’est une idée complètement conne, mais il ne me reste plus que trois minutes avant de mourir asphyxié, donc ça vaut le coup de la tenter. Je commence à courir, et ma cheville me fait tellement mal que je me dis que si un mage ne gère pas ça, je ne vais plus jamais pouvoir marcher après. Je crie “Je vais chercher le bec mystère !”. Personne ne me répond, mais je sais que la sécurité m’observe et peut m’entendre. C’est le protocole.

Maintenant, la vie de ce foutu radis et la mienne dépendent de si je vais pouvoir le retrouver. J’ai deux minutes pour l’attraper et interrompre le processus anti-intrusion. J’arrive à la partie centrale de la bibliothèque. Derrière les tables en verre, sur le mur, une immense fresque du monde végétal. Les légumes sont en bas à droite, classés par ordre alphabétique. Et je le vois. Caché devant trois radis colorés. Il doit se sentir suffisamment en sécurité, parce que je l’attrape avant qu’il ne puisse s’enfuir. Il s’agite dans ma main. Il me reste moins d’une minute. Je hurle : 

– Je l’ai ! Interrompez l’alerte ! J’ai le bec mystère !

Mais le bruit caractéristique de la procédure du vide se déclenche. Je vais mourir ici, avec cette saloperie de bec mystère. Je me laisse tomber par terre, contre la fresque. Ma cheville me fait un mal de chien. Je ferme les yeux. Je pense à Tem. Je pense au Pr. Plumefer. Je me dis que j’aurais aimé ne jamais entrer dans cette saloperie de château. J’ai du mal à respirer, mais je ne sais pas si c’est la panique ou l’absence d’air. C’est plus rapide que je ne le pensais.

Puis une voix se fait entendre dans le haut parleur, celui qui sert généralement à dire “Le jeune homme dans la rangée 35G est prié d’arrêter de manger son sandwich au-dessus de ce livre qui vaut clairement plus cher que sa vie”, et elle dit : 

– Je vous ORDONNE se stopper la procédure. C’est MON assistant et la menace est ÉLIMINÉE. Stoppez la procédure IMMÉDIATEMENT.

Puis il y a un petit “clic”, et la porte s’ouvre. Des gens en noir entrent. Ils prennent le bec mystère et repartent. Je me relève péniblement, et je retourne au travail.

J’ai l’impression d’être mort trois fois aujourd’hui.

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