Pièce n°2329
Écrite par Didou
Je ramène mes skis parallèles, force sur mes genoux et m’arrête à l’entrée du télésiège. Les alentours sont déserts. Les autres skieurs sont partis en même temps que le soleil, abandonnant les pistes pour se regrouper dans les bars, restaurants et autres refuges chaleureux.
« Quels idiots. »
Je secoue la tête avant de m’engager seul sur un télésiège six places. S’ils savaient ce qu’ils manquent. C’est maintenant que la montagne est la plus belle, tandis qu’elle est invisible, masquée derrière une épaisse couche de brume. Quel meilleur moyen de faire corps avec elle que de se jeter tout entier entre ses mâchoires béantes, de la deviner à chaque virage et de se laisser surprendre par ses bosses ? Comment ne pas apprécier le saut dans l’inconnu que cela représente, comment ne pas être grisé par cette sensation d’être seul au monde ?
J’en tremble d’impatience. Prenant garde à ne pas lâcher mes bâtons, je jette un œil à ma montre. Le télésiège met très exactement dix minutes et trente-deux secondes à atteindre le sommet. Sept se sont déjà écoulées. Huit. Neuf. Dix.
Onze ?
Je claque ma langue et tente de discerner l’arrivée au loin mais la brume est trop épaisse. Enfin, peut-être me suis-je trompé d’une minute ?
Douze. Treize. Quatorze.
À quoi est-ce que cela rime ? Le télésiège se fait-il plus lent à cause de la météo ? Mais non, non !
Vingt. Vingt-sept. Trente-cinq.
Je grelotte de froid. Sans doute aussi de peur. Mon voyage ne semble jamais devoir s’arrêter et j’ai épuisé toutes les hypothèses pouvant expliquer la situation.
Cinquante. Cinquante-cin…
Une salle immense. Je manque de basculer de mon siège alors que je me penche en avant. Mais pas d’erreur possible. Tandis que la brume se disperse enfin, je distingue une salle de réception aux murs sombres dont les fenêtres ouvertes laissent entrer un vent chargé de flocons. Le télésiège, tel un ventilateur de plafond, y tourne autour sans fin.