Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
L’ATELIER DE DÉGUSTATION DE THÉ
L’ATELIER DE DÉGUSTATION DE THÉ

L’ATELIER DE DÉGUSTATION DE THÉ

Pièce n°2567
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Selen
En compagnie de Ifa

Pièce du Casteltober 2026 - Jour 10 : Épouvantail

– Et là, il m’a remercié, et il a dit mon prénom. Il a dit “Merci, Selen” !

Ifa et Tem me regardent en sirotant leur thé. Après les avoir convoqués en urgence pour une “réunion de crise”, nous nous sommes retrouvés à l’atelier thé et j’ai passé les quinze dernières minutes à leur raconter ce qu’il s’était passé.

– C’est tout ? demande Ifa.

Tem la pousse du coude en essayant de se retenir de rire.

– C’est la première fois qu’il m’appelle par mon prénom. Et qu’il me remercie. J’ai l’impression que ça avance entre nous deux, j’explique.

– Je t’appelle par ton prénom tous les jours, dit Ifa qui n’a pas l’air impressionnée. Et je te remercie régulièrement.

– Je crois que ce qu’elle essaie de dire, c’est que tes standards sont très bas, dit Tem.

– Au sous-sol, complète Ifa.

– Ou au deuxième sous-sol, ajoute Tem.

J’essaie de ne pas me vexer, mais c’est assez difficile. Je bois d’un coup le thé noir épicé qui vient de nous être servi et je me brûle au passage. Ifa, plus prudente, le laisse refroidir. Elle a l’air d’avoir chaud. J’ai sorti mon écharpe, mais elle ne s’est pas couverte. Ses bras nus me semblent très pâles. Elle a le teint fatigué, presque maladif.

– Tu devrais peut-être voir un médecin, tu m’as l’air épuisée, je souffle à Ifa.

– Qu’est-ce qu’il a de si bien, ce Professeur ? demande Ifa et je devine qu’elle change de sujet.

Je n’insiste pas, et je me lance dans un étalage de ses nombreuses qualités. Tem hoche la tête mais je sais très bien qu’il se moque de moi. Que c’est dur d’être entouré d’amis qui n’arrivent pas à reconnaître votre âme sœur quand vous la leur présentez ! Tem passe sa main dans ses cheveux, mais a l’air d’avoir oublié qu’il a passé la journée avec le Pr. Plumefer dans l’un des labos qui développent les miroirs défensifs du projet A46F2CK et qu’il est couvert de poussière. Il ressemble maintenant à un épouvantail, mais quand il sourit à la personne qui nous amène le thé suivant : un thé blanc aux agrumes et au poivre du Sichuan, il conserve tout son pouvoir de séduction. Je me demande où il en est avec la fille que nous avons rencontrée la fois où nous avons mangé des sushis. Lanéa, je crois.

– Et il m’a sauvé la vie, je conclus. Deux fois.

– Je ne m’en souviens que d’une, commente Tem.

– Il y a eu la fois où il m’a sorti in-extremis du labo avant l’explosion. Et la fois où il a arrêté le protocole de vide d’air dans la bibliothèque, j’explique.

– Ah oui, la fois où tu es allé chercher son putain de radis en courant sur ta cheville cassée. Cette fois-là.

– Quand tu présentes les choses comme ça, aussi ! je boude.

Ifa picore un des quartiers de pomme dans le petit bol sur la table. Nous sommes trois autour d’une table de café en zinc, un peu bancale. Il y a un peu de bruit autour, mais une radio diffuse une playlist de musiques épiques chinoises. J’en reconnais quelques unes de C-dramas que je regarde parfois le weekend, comme Pursuit of Jade. Qu’est-ce que le ML est beau d’ailleurs. pas autant que le Pr. Plumefer, mais quand même.

– Il ne m’a pas l’air si exceptionnel que ça, dit Ifa. Il ne fait même pas le minimum. Il est une sorte de – comment est-ce que tu dis déjà ?

– Un red flag, dit Tem.

– Voilà, un red flag, dit Ifa. Rouge cramoisi.

– Il n’est pas méchant, il a de bons côtés. Et il me remarque de plus en plus, et il est de plus en plus gentil, je dis.

Ifa semble accueillir le thé suivant avec soulagement. Un thé glacé au citron. Elle sourit un instant avant de se reconcentrer sur moi et de me regarder avec sévérité. Parfois, il y a dans son regard quelque chose qui me laisse penser qu’il y a un soupçon de monstruosité derrière ses yeux bleus.

– Selen, il n’y a rien de bon à s’accrocher à un homme qui a trop de pouvoir. D’un mot, il peut influencer ta vie pour le pire. Il vaut mieux ne pas dépendre des puissants. Crois-moi, j’en sais quelque chose, dit-elle avec amertume.

– Bah, t’as une histoire d’amour qui a mal tourné ? demande Tem avec un tact tellement inexistant qu’il en devient légendaire.

Elle sourit, et je reconnais le sourire que j’offre parfois aux autres. Je me suis beaucoup appuyé sur Ifa ces derniers temps. Parce que je la comprends, et qu’elle me comprend. Sauf là. Là, elle ne comprend pas mon attirance pour le Pr. Plumefer. Ou plutôt, elle me comprend, mais elle désapprouve.

Et elle a peut-être raison.

– Non, dit Ifa. Mais je suis liée à un monstre par le spirit ocean, et je ne pourrai jamais lui échapper. Je le déteste, et le sentiment est mutuel, mais il contrôle chacun de mes faits et gestes. Il m’a oubliée, et tant que je reste ici et que je ne fais pas de vagues, tout va presque bien. Mais le jour où on lui rapportera quelque chose qui lui déplaira, je me retrouverai au cœur de la tempête.

Elle pose sa main sur la mienne, et mon cœur se serre. Je voudrais lui demander de qui elle parle, mais elle ne me le dira jamais.

– Je ne suis pas dans la même situation que toi, Selen. Je ne suis pas amoureuse, je ne l’ai jamais été. Je ne suis reliée à cet homme que par la haine que nous nous portons et par le pouvoir qu’il exerce sur moi, mais je pense que tu ne peux pas faire confiance à un homme pour qui tu n’existes pas, qui considère que tout le monde est remplaçable, et qui d’un claquement de doigt peut te faire disparaître. Et même si un jour, par pure magie, il s’intéressait à toi, il suffirait que tu fasses quelque chose qui lui déplaise ou qu’il se lasse de toi pour que ta vie devienne un cauchemar. Il vaut mieux être transparent pour les puissants.

Elle boit une gorgée de thé.

– En tout cas, c’est ce que j’aspire à être, elle marmonne.

– Elle a raison. Les office romances avec les patrons milliardaires, c’est sexy que dans les films, dit Tem.

Il ajoute : 

– T’as vraiment vécu des trucs difficiles.

Et même si sa remarque manque cruellement de tact, je pense que la sincérité dans la voix de mon ami touche Ifa, parce que les larmes lui montent aux yeux, et elle se met à pleurer dans son thé. Je rapproche ma chaise de la sienne et la prend dans mes bras.

– Quoi ? Elle aime pas le thé ? demande la dame qui nous amène une infusion, confuse.

– Non, elle est un peu secouée pour d’autres raisons, sourit Tem aimablement.

La dame repart et revient avec un moelleux au chocolat, et les larmes redoublent, sans doute à cause de la gratitude. J’arrive finalement à calmer Ifa, et au moment où nous nous quittons, elle rit même aux éclats, mais ce qu’elle m’a dit me reste en travers de la gorge. Peut-être qu’elle a raison. Je sais qu’elle a raison.

Mais s’il y avait une chance, s’il pouvait me voir et me vouloir, alors je la saisirais.

Et peu importent les conséquences.

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Un commentaire

  1. Qu’on donne une médaille à Ifa ! La voix de la raison. Je suis dégoûté que Selen ne l’écoute pas même si je peux comprendre qu’on ne soit pas raisonnable dans certaines situations et particulièrement en amour. Les conséquences évoquées à la fin me font peur par contre.

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