Pièce n°2455
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Selen
En compagnie de Ifa
– Alors, c’est bon ? demande Tem.
C’est vrai que c’est bon. La première fois que j’en avais mangé, je n’avais pas aimé les sushis. Gras, avec du riz collant et dense. Tem a insisté pour m’emmener ici, disant que mes premiers sushis avaient probablement été mal préparés. Il devait avoir raison. Le poisson fond sous la langue.
– Lesquels tu préfères ?
– Ceux avec le radis, je dis.
– Quoi ? s’exclame Tem. Je t’emmène manger du poisson hors de prix et tu préfères manger les sushis vegan ?
Je hausse les épaules. L’air est doux. Le ciel est curieusement vert, sans doute parce que ce n’est pas un vrai ciel. Nous sommes dans une grotte artificielle au plafond si élevé que même en faisant un château humain, on ne parviendrait pas à le toucher. Je le sais parce que tous les deux mois il y a un rassemblement pour faire un castellar. C’est assez amusant à voir, mais les organisateurs n’ont pas voulu de moi. Trop frêle, ils ont dit. Peut-être que je devrais aller à la musculation, si j’arrive à caser ça dans mon planning.
Le ciel est artificiel et piloté par les ingénieurs. Normalement, il est censé mimer le ciel extérieur au dehors de la Tour, mais ils se permettent parfois des excentricités. Surtout parce que Lord Glaciem se préoccupe peu des couleurs du ciel tant que l’éclairage est graduel et à détection d’intensité lumineuse extérieure, et que le « scintillement est sous contrôle ».
Il y a de l’animation autour de nous. Nous sommes attablés au stand de sushis du marché nocturne (techniquement il y a plusieurs stands de sushis, mais c’est le meilleur selon Tem), parce que Tem a décidé que les assistants avaient bien le droit de se détendre un peu. Il a proposé à Réaubal, l’assistant N°1, de nous rejoindre mais il a décliné. J’admire la grandeur d’âme de Tem, moi je n’aurais jamais proposé à ce salaud de Réaubal de venir avec nous. C’est déjà assez pénible de le voir au boulot.
Le vendeur dépose devant nous une nouvelle assiette. Mes sushis préférés au radis. Je lève un regard surpris sur Tem.
– Tu en as recommandé ?
– Tu as dit que c’était ce que tu préférais. La prochaine fois, je t’emmènerai directement manger des radis, dit Tem.
– Techniquement, ce ne sont pas des radis, ce sont des oras, dit la fille blonde aux reflets roses à côté de nous.
Il y a tellement de monde que chacun mange à côté des autres. Ça ne me dérange pas, on fait souvent des rencontres assez intéressantes.
– Laisse les gens manger tranquilles, Lanéa, raille un ado blond.
– Oui, ils s’en fichent de savoir s’ils mangent des radis ou des oras, dit un autre aux cheveux roux.
– Non, moi ça m’intéresse, je proteste.
Tem esquisse un sourire et je sais qu’il est en train de beaucoup s’amuser. La fille blonde s’exclame « Ah, tu vois ! » et elle frappe l’épaule d’un des deux jeunes pour se venger. Elle m’explique ensuite ce que sont les oras, et leur influence dans la gastronomie, surtout dans les terres occupées par l’Ordre. Ça pousse bien, et le goût est bon. Un léger parfum de pamplemousse. Je trouve ça fascinant. Mon rêve secret, ce serait de faire un livre sur l’ensemble des plantes et animaux du château. Dans les faits, si je pouvais au moins le faire pour les terres de l’Ordre, voire même juste de la Tour, ce serait déjà extraordinaire.
Lanéa (elle s’appelle Lanéa) et Tem se ressemblent. Ils aiment tous les deux manger et découvrir de nouveaux horizons culinaires. Très vite, ils s’engagent dans une conversation très animée pour faire le classement des meilleurs stands du marché nocturne. Le mexicain du coin à droite arrive en tête.
Je reconnais la fille à côté de Lanéa. Sa tête a quand même été placardée sur tous les murs de la Tour pendant plusieurs années, d’après Tem. Certaines affiches n’ont toujours pas été remplacées. Top 7 des plus recherchés de l’Ordre. Elle avait les yeux marrons sur l’affiche. Elle était plus jeune aussi. Aujourd’hui, son regard bleu a l’air fatigué mais vif à la fois. Plusieurs fois, elle retient un sursaut (comment peut-on retenir un sursaut ?) mais ses yeux analysent chaque situation et scrutent les alentours. Et me scrutent moi.
Je souris. Elle sourit aussi, mais c’est plus mécanique que sincère. Elle porte une marinière, comme moi. Je me dis que c’est un peu maigre pour engager la conversation.
– C’est un très joli collier, je lui dis.
Elle sourit pour de vrai. Elle porte un rouge à lèvres un peu sombre, assorti à la perle violette qui pend à son cou.
– Merci.
Puis comme, elle aussi, doit sentir que c’est un peu maigre, elle ajoute :
– Je m’appelle Ifa.
– Selen.
– Tu travailles ici depuis longtemps, Selen ? demande-t-elle.
Je hausse les épaules. Elle picore un sushi à l’avocat. J’essaie de répondre avec légèreté à sa question qui semble n’être que polie.
– Quelques mois.
Elle se penche vers moi. La perle pend dans le vide. Peut-être que c’est quelque chose qu’elle a entendu dans ma voix ou qu’elle a vu dans mes yeux, mais j’ai la sensation qu’elle et moi, malgré mon tempérament optimiste, rieur et rêveur et malgré l’impression angoissée et épuisée qu’elle m’a donnée, nous sommes similaires.
– Alors tu sais ce que ça fait de devoir trouver sa place dans un engrenage qui tournait déjà sans toi, dit-elle.
J’hésite un peu mais Tem est trop engagé dans sa conversation avec Lanéa et les deux jeunes pour voir ce qu’il se passe. Je souffle :
– Je sais aussi que c’est difficile de suivre l’impulsion et la direction de la machine.
– Est-ce qu’on y arrive ? elle demande.
Je la vois et je revois le visage jeune de l’affiche, et je vois aujourd’hui cette même jeunesse craintive. On doit avoir le même âge, mais parfois, quand la fatigue est trop grande, quand je dois pour certaines raisons travailler seul et que je ne vois ni M. Plumefer ni Tem, quand je dois exécuter des tâches vides de sens ou dénuées d’intérêt, quand il se passe quelque chose d’important et de dangereux, une opération de nettoyage ou une intervention des forces de l’Ordre, quand je dois m’écraser et m’effacer par défaut pour éviter d’offenser plus grand que moi, quand je trouve refuge dans la routine et le quotidien parce qu’ils sont connus et faciles mais que la routine devient étouffante et le quotidien trop lourd à supporter ; ces soirs-là, quand je rentre chez moi, j’ai parfois envie de pleurer.
Tem ne peut pas comprendre. Il a grandi avec l’Ordre. Moi j’ai été arraché à tout ce que je connaissais il y a peine six mois. J’évolue dans une structure que je découvre encore, avec des règles parfois cruelles et éreintantes. C’est presque un système féodal, et je ne suis clairement pas à la place du seigneur.
– On arrive à trouver des raisons d’avancer et à donner du sens à nos missions, je dis pour tenter de la rassurer.
Et c’est vrai. Toutes les nuits, avant de m’endormir, je me remémore les bons moments de la journée, et quand je n’en trouve pas, je pioche dans mes souvenirs du Pr. Plumefer. La fois où sa main a effleuré la mienne. La fois où il m’a complimenté. La fois où nos regards se sont croisés. Et évidemment, je peux maintenant ajouter à cette liste d’instants de bonheur, quand il m’a sauvé la vie hier.
Elle hoche la tête. Je pense qu’elle a compris ce que je voulais dire, mais elle n’y croit pas encore. Et en toute sincérité, après ce qu’elle a vécu, c’est normal qu’elle n’y arrive pas. Apparemment, elle ne se souvient de rien, et la plupart des archives ont été détruites. Celles qui restent ne sont accessibles qu’aux plus grands. Les gens qui la connaissaient d’avant ont tous été mutés, éliminés ou rendus amnésiques. Ceux qui l’ont déjà croisée ont interdiction de se présenter à elle ou d’évoquer l’avant, au risque que ces bribes de souvenirs ne lui rappellent ce dont elle ne doit pas se rappeler.
Et honnêtement, je pense que juste avoir été traqué par l’Ordre pendant plusieurs années m’aurait rendu fou. Même une journée aurait suffi. Elle gère les choses plutôt bien quand on considère la situation. Ifa et moi parlons un moment mais de choses plus légères. J’ai l’impression que ça nous fait du bien, de nous changer les idées au lieu d’évoquer les moments sombres. De la même manière que je n’ai pas envie de lui parler du rapt que j’ai subi, je ne pense pas qu’elle souhaite évoquer sa capture.
Elle est plutôt normale, en fait. Juste anxieuse. Je serais comme elle si je n’avais pas mon meilleur ami (Tem) ou mon crush (le Pr. Plumefer).
Tem me tapote l’épaule. Il est tard. Il insiste pour payer, y compris pour nos nouveaux amis du tri des Flux. Apparemment, ça paye bien le poste d’assistant N°2. Mieux que celui d’assistant N°3 manifestement.
Le ciel se couche et étire des teintes de vert au milieu d’un violet profond.
Les sushis étaient très bons.
Oh c’est trop bien de voir Ifa se lier d’amitié avec Selen. Le passé de cette dernière parait tout aussi triste en revanche… Elles se sont bien trouvées. Je suis curieux d’en apprendre davantage sur Selen maintenant. Et j’espère qu’on verra davantage d’interactions entre elles !