Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE VILLAGE AUX CHAMPS DE COQUELICOTS
LE VILLAGE AUX CHAMPS DE COQUELICOTS

LE VILLAGE AUX CHAMPS DE COQUELICOTS

Pièce n°2169
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris > >>

Pièce du Casteltober 2025 - Jour 8 : enchanteresse

Je me réveille en sursaut.

Je suis en nage. J’ai toujours cette sensation de fièvre, d’avoir froid mais de mourir de chaud, qui s’apaise peu à peu. On aurait dit un rêve, mais je porte toujours le jean et la marinière à rayures rouges. Abnar est penché au-dessus de moi. Je tourne la tête. Nous sommes dans un champ de coquelicots. La brise fraiche porte des odeurs de romarin et de terre humide. Des gens sont penchés et tendent aux fleurs.

– Un village sous la protection des Lames de Péridot, me murmure Abnar. Nous sommes en sécurité ici.

Je ne peux m’empêcher d’y voir une cruelle ressemblance avec le village aux champs de lavande où j’ai passé sept ans, où j’ai été si heureuse et où pour la première fois de ma vie j’ai eu envie de vivre. C’est dans ce village que j’ai trouvé ma petite perle sombre et déformée, où j’ai aimé le soleil, où j’ai rencontré Abnar.

Je savais qu’il y avait d’autres villages comme le mien, où les Lames s’étaient implantées. Je me demande…

– J’ai soif, je souffle à Abnar.

Il m’aide à me relever et m’emmène vers le petit ruisseau que j’entendais. Je bois un peu d’eau et lave mon visage. Mon reflet me renvoie l’ombre de yeux jaunes un instant, très vite remplacés par leur couleur habituelle. Et sur le lit de la rivière, de petites perles rougeâtres.

C’est une certitude maintenant. Il y a quelque chose qui ne va pas du tout. J’ai essayé de taire ces doutes-là, trop concentrée sur mes propres inquiétudes, sur la petite fée et sur notre avenir à toutes deux, mais il y a bien quelque chose de bizarre avec l’obsession des Lames de Péridot pour les perles.

Je repense au regard étrange qu’avait eu Abnar lorsque j’avais cueilli la fleur à la perle, et l’intonation de sa voix lorsqu’il m’a demandé de la lui donner. De l’urgence. De l’impatience. De l’excitation. J’aurais dû écouter mes instincts, je n’aurais jamais dû la lui donner. Je ne lui fais pas confiance.

Mes yeux se posent un instant sur sa poche, où je sais qu’il a rangé la perle. Est-ce que ce serait si difficile de la reprendre ? Je ne pense pas. J’ai l’impression que par le passé, j’ai subtilisé beaucoup de choses sans jamais être remarquée. Comme si j’avais été entraînée pour ça. Je relève les yeux.

– Je crois que j’ai rêvé. C’est possible que l’Ordre ne soit pas loin, dis-je.

– Est-ce que tu as vu quelqu’un de menaçant dans ce rêve ? demande Abnar.

Je t’ai vu toi dans mon rêve, je pense. Mais je ne peux pas lui dire ça. Pas maintenant.

– Non, mais c’est possible que je n’aie pas remarqué le danger.

– Si tu n’as rien vu, alors tout va bien, dit simplement Abnar.

Son ton léger confirme mes craintes. Déjà, la dernière pièce avec les capybaras à béret rouge était bien un rêve. Ensuite, l’Abnar que je connais ne laisse jamais rien au hasard et fait toujours preuve de prudence. Je me souviens encore de sa réaction lors de mon dernier rêve. S’il n’est pas inquiet, c’est qu’il sait que personne d’autre ne m’a rejointe dans mon rêve. Et s’il sait ça, c’est qu’il y était.

– Est-ce que tu sens un appel de ton âme ? demande Abnar.

Je ferme les yeux un instant. Oui, je le sens. C’est faible, mais je le sens.

– Non, je ne sens rien.

Je prends un air déçu. Je suis une brillante menteuse. Je préfère ne pas savoir où j’ai appris ça. Abnar pose une main sur mon épaule qu’il veut réconfortante.

– Ça viendra peut-être plus tard, lorsque tu te sentiras mieux. Nous pouvons rester ici quelques jours. Nous serons en sécurité au village.

Je prends un air perdu et je hoche la tête. Abnar m’entraîne vers un groupement de tentes où des villageois nous accueillent avec des bras ouverts et des exclamations enjouées. Le magicien se mêle aisément à la foule. Il a toujours eu ce pouvoir sur les autres, cette voix enchanteresse, cette faculté d’envouter et de séduire. Je n’ai jamais aimé ça chez lui. Ça me rappelait trop… Non, ça aurait dû me rappeler de mauvais souvenirs.

Quelque chose mijote sur un feu. J’accepte un bol de ragoût et m’éloigne un peu. Je savais très bien que je ne pouvais pas avoir confiance en Abnar et qu’un jour nos routes se sépareraient, mais mes récentes découvertes compliquent un peu les choses.

Déjà, je dois récupérer cette perle qu’il m’a prise. Je ne sais pas pourquoi elle était si importante, mais je préfère l’avoir avec moi plutôt que la lui laisser. Ensuite, je dois retrouver la petite fée, et sans lui. Il est peu probable que ce soit Abnar qui ait manipulé mes rêves et mes souvenirs toute ma vie. Je pense que c’est plutôt quelqu’un de l’Ordre qui a fait ça : peut-être l’homme aux yeux de chat d’un de mes rêves. Mais maintenant, je sais qu’Abnar est un magicien suffisamment puissant pour entrer dans un rêve et le contrôler.

Et si ce que j’avais vécu, la petite fée l’avait vécu aussi ? Et si Abnar avait manipulé la petite fée, qu’elle avait réussi à s’arracher de son emprise, et qu’il m’utilisait pour la retrouver ? Désormais, je ne peux que supposer qu’Abnar n’a pas de bonnes intentions à son égard.

– Tu sembles inquiète, souffle Abnar en s’asseyant à mes côtés.

Je ne l’avais pas entendu arriver. Ses pas sont souples, comme les miens. Son regard est vide d’émotions mais sa voix est chaude et emplie de sollicitude. Nous nous ressemblons dans notre duplicité.

– Tu ne restes pas avec ton fanclub ?

Il rit. Sa voix se fait presque tendre.

– Tout le monde a besoin d’un peu de quiétude. Et toi, tu sembles avoir besoin de te confier. Ces derniers jours ont été intenses. Nous avons à peine eu le temps de souffler. Tu dois être pour la première fois depuis longtemps seule avec tes pensées.

– J’ai juste peur de ne pas trouver mon âme à temps, je murmure. Que l’Ordre me trouve, qu’il trouve la petite fée…

– Tu y arriveras, dit-il.

Je ne réponds pas. Je ravale un sanglot. Abnar me prend dans ses bras. C’est la première fois qu’il se permet un geste aussi familier. Il est tendu. Il semble mal à l’aise. Ça ne doit pas être dans son script.

– Tu as le soutien et la protection d’un magicien à la tête d’une organisation suffisamment importante pour ennuyer l’Ordre, Ifa. Je ne laisserai personne te faire du mal ou se mettre en travers de ton chemin.

Je m’apprête à le remercier quand des cris nous interrompent. Les champs de coquelicots sont en feu. Abnar reconnait aussitôt le mode opératoire de l’Ordre. C’est exactement ce qu’il s’est passé dans le village aux champs de lavande. Pourtant, l’Ordre n’est pas là. Mais ça, Abnar ne le sait pas encore.

Il accourt vers les tentes, dans une tentative de rassembler ses ouailles et d’organiser une évacuation comme la dernière fois. J’essuie sèchement mes larmes, range dans ma poche la perle que j’ai empruntée à Abnar lors de son étreinte, et m’approche du seul arbre qui surplombe la plaine.

Dans le creux de son écorce, je retrouve l’appel de mon âme que j’ai entendue tout à l’heure. Je n’ai pas beaucoup de temps. Abnar doit déjà avoir compris ce qu’il s’est passé. Je pose ma main sur le tronc de l’arbre, et le laisse m’emporter vers mon âme.

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Un commentaire

  1. Bah crotte, je ne m’attendais pas du tout à ça ! Je suis trop content qu’Ifa se libère enfin de l’emprise d’Abnar. Et au passage, elle réussit même à récupérer la perle ! J’espère juste que son geste n’aura pas de fâcheuses conséquences pour elle.

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