Pièce n°2204
Écrite par Didou
Explorée par Détective Poivre
En compagnie de Ange Santrouille
À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.
— Voilà qui est intéressant.
Lentement, j’effleure le masque que je ne me souviens pas avoir enfilé. Son relief et la large ouverture au niveau de la bouche me permettent sans mal d’en deviner la représentation : celle d’un visage tordu par une expression trop forte, un rire de douleur probablement. Le masque dissimule hélas ma superbe moustache et je dois me retenir de ne pas la lisser. À la place, je tourne sur moi-même pour observer l’immense salle où je me trouve.
Sous la voûte démesurée, des lustres de cristal reflètent une lumière éclatante, projetant des éclats sur le parquet ancien du sol. Ce dernier est si lisse qu’il reflète la centaine de personnes présentes aussi sûrement qu’un lac figé. Au mur, de hautes fenêtres laissent filtrer une lueur nocturne, bleutée, qui se mêle avec harmonie au jaune chaud des lanternes.
— Partenaire ? On est où là ? Pourquoi… whaaaa, t’as vu ça partenaire ?
Cracotte tire sur ma jambe avant de reculer de quelques pas pour que je puisse mieux admirer le costume sombre et le nœud papillon rouge qu’il porte.
— Mon brave, vous n’avez jamais eu autant l’air d’un gentleman, je lui assure. Dommage que le masque à l’allure de carotte vienne tout gâcher.
— J’ai un masque en forme de bonbon ?
L’excitation perce dans sa voix et tandis qu’il admire son reflet dans le parquet, les lumières s’éteignent soudain autour de nous.
Le silence se fait et je note que les rares à avoir retiré leurs masques s’empressent de le replacer devant leur visage. Une tension palpable règne dans la salle qui ne se dissipe qu’à l’ouverture d’immenses portes.
Deux femmes entrent alors.
Malgré la semi-obscurité, leurs robes étincellent davantage que mille joyaux. D’un bleu sombre pour l’une, dorée avec quelques filaments rouges pour l’autre, leurs différences s’unissent dans une harmonie qui n’est pas sans rappeler la rencontre de la nuit et de l’aube.
— De l’élégance à l’état pur, je souffle.
— C’est joli mais je préfère quand même mon masque. T’as vu qu’il était tout orange, partenaire ? On dirait vraiment un bonbon ! Tiens, regarde.
Je grimace alors que Cracotte essaie de retirer son masque et l’en empêche d’un léger coup de canne.
— Cessez donc.
— Partenaire ?
— Il me manque encore certains éléments pour valider mes hypothèses. Mais cet endroit est étrange et ces gens aussi. Interdiction de retirer votre masque jusqu’à nouvel ordre.
— Tu veux dire qu’on fait comme pour Halloween ? C’est une nouvelle enquête du Détective Poivre et du Détective Cracotte ?
— Hum, je réponds distraitement, mon attention attirée par les premiers accords d’une musique.
— Trop chouette !
Cracotte ne contient que difficilement son excitation. Battant de la patte avec un sens du tempo terrible, il observe comme moi nos deux hôtes — car comment douter qu’elles ne le soient pas ? — s’avancer sur la piste.
Leurs pas sont souples, leurs démarches envoûtantes. Côte à côte, leurs doigts se frôlant sans jamais se toucher, elles se tournent autour avant de finalement s’arrêter face à face.
Celle à la robe bleue tend sa main devant elle, paume vers le ciel. Sa cavalière lui répond en plaçant sa main au-dessus de la sienne.
Et la danse commence.
Leurs corps trouvent un rythme commun. Elles s’approchent d’un pas souple, s’éloignent en décrivant de larges cercles, le regard ancré l’un dans l’autre, comme si chacun de leurs gestes devait d’abord être consenti. La distance entre leurs mains se resserre puis s’étire, fil invisible qui les relie sans jamais les unir.
Leurs robes accompagnent la danse avec une grâce silencieuse. Le bleu nuit ondule tandis que l’or s’embrase à chaque pivot, accrochant la lumière des lustres.
Le parquet murmure sous leurs pas, témoin de ce dialogue muet avant de se joindre plus encore au spectacle. Les lames s’illuminent désormais à chaque contact et projettent des myriades d’étincelles qui voltigent dans l’air et retombent comme une poussière d’étoiles sur les convives.
Du bout du doigt, j’attrape l’une d’elles et m’étonne de la chaleur intense qu’elle émet. Mais déjà, je dois revenir vers la piste où la retenue cède la place à l’élan. Les mains des deux danseuses se touchent enfin, contact fugace mais chargé de promesse. Le cercle qu’elles dessinent se rétrécit. Elles glissent, s’entrelacent, se séparent. Leurs épaules nues imitent bientôt leurs mains.
Leurs corps s’inclinent, se cherchent. Un souffle échappe à la foule lorsque les deux silhouettes n’en forment plus qu’une et que leurs masques se collent l’un à l’autre.
L’échange de regards, de promesses, d’avenir, se prolonge. La danseuse à la robe d’or pose sa main sur la joue de sa cavalière qui l’imite avec douceur.
Un instant durant, je crois les voir échanger un baiser. Geste rendu impossible par leurs masques, par la rapidité de la chose. Pourtant, l’image ne me quitte pas et continue de me hanter tandis que les lumières se rallument.
Des applaudissements fusent. Comme à regret, les danseuses se séparent avec une lenteur infinie puis s’inclinent brièvement devant leur public.
La magie se brise. Le temps reprend son cours et les conversations emplissent de nouveau la salle.
Je regarde les deux danseuses s’éloigner vers une vasque admirablement sculptée et Cracotte choisit ce moment pour tirer sur mon pantalon.
— Ça m’a donné faim. Tu viens avec moi Partenaire ? Il doit bien y avoir des bonbons quelque part.
— Mon brave, vous oubliez que nous sommes ici pour enquêter. Un gentleman ne se laisse pas dicter ses actions par son estomac mais par sa raison seule et je…
Je soupire tandis que Cracotte, après avoir reniflé l’air à trois reprises, s’éloigne sans me laisser terminer.
— Ne comprenez-vous donc pas que cet endroit est peut-être dangereux ? je marmonne.
Je n’aime pas ce qui est en train de se produire ici. Les hypothèses qui fusent dans mon cerveau mènent toutes à de funestes conclusions. De nombreuses observations, telles le déconcertement d’un important groupe de convives ou le comportement d’un serveur agité de soubresauts réguliers et que je soupçonne fort d’être un zombie, me laissent craindre le pire quant à la suite des évènements. Et au lieu de chercher des indices avec moi, mon partenaire préfère chasser la carotte.
Mais peut-être est-ce un souhait trop grand que de demander à un lapin de se comporter comme un véritable détective. Peut-être aurais-je dû séparer mes pas des siens après Halloween.
Un pincement au cœur, je m’élance derrière Cracotte, écartant d’un léger coup de canne la foule qui s’amasse sur mon chemin. Ma poitrine anormalement lourde ne m’empêche pas de noter chaque détail, de scruter chaque convive.
Ici, un couple de personnes âgées, elle sous un masque de chat, lui borgne, son visage d’emprunt barré par une immense cicatrice à l’œil gauche. Là, un trio constitué d’un homme avec trois doigts de cire, un autre avec des étincelles argentées sortant des trous de son masque au niveau des yeux et une femme pieds nus à l’Ombre indépendante. Ailleurs, un barbare à la longue barbe rousse portant une clé en guise de main gauche. Plus loin, assise en tailleur contre le pied d’une table, une poétesse aux cheveux frisés qui clame ses vers à mesure qu’elle les note sur un carnet.
Je grogne et reporte mon attention vers Cracotte qui s’arrête soudain, les oreilles dressées. Je le vois tourner la tête à droite puis à gauche et juste au moment où je le rejoins, il bondit en direction d’un convive au masque bleu nuit orné de cercles jaunes et d’étoiles blanches.
Celui-ci est occupé à parler à son dictaphone et sursaute lorsque Cracotte, avec une agilité que je ne lui ai jamais connue, grimpe sur le dossier d’une chaise et se penche vers lui.
— C’est du jus de bonbon, pas vrai ?
Malgré la distance, il faudrait être sourd pour ne pas l’avoir entendu. Les yeux brillants de gourmandise, Cracotte fixe le verre orange que l’autre tient dans une main et enchaîne :
— Tu l’as trouvé où ? Hein ? Dis ? Je pourrais en avoir un aussi ?
Je vois l’invitée hésiter mais se reprendre rapidement et, d’un ton qui ne marque pas la moindre surprise, répondre :
— Ce n’est pas un jus de bonbons mais un smoothie à la carotte. Excusez-moi, vous êtes… ?
Le lapin se gorge d’assurance et relève sa tête vers le ciel.
— Détective Cracotte. Avec mon partenaire, on a déjà résolu trois enquêtes !
— Oh, enchantée cher confrère, lance son interlocutrice avant de désigner d’un geste du menton une grande table couverte de mets où nombre de convives s’agglutinent déjà. Le smoothie à la carotte se trouve là-bas.
— Comme frères ? T’es une détective aussi ? Mais alors… mais alors…
De ma position, j’ai une vue privilégiée sur le dilemme qui s’empare de Cracotte. Ses oreilles sont inclinées vers la soi-disant détective tandis que ses yeux sont rivés vers la table. L’une de ses pattes bat nerveusement contre le dossier de la chaise sur lequel il est perché. Un convive avec deux smoothies entre les mains le force finalement à faire son choix.
— Ils vont pas m’en laisser ! glapit-il.
Il se propulse alors en avant et se faufile entre les invités avec une vitesse épatante. Oubliant toutes les règles qui siéent à un gentleman, il bondit sur l’épaule d’un homme agenouillé pour le dépasser puis s’arroge la première place dans la file d’attente du buffet. Je m’efforce de le suivre.
— Du jus de bonbons, ah non, un smoothie de bonbons ! je l’entends se corriger.
Comme le serveur, celui-là même agité de soubresauts, lui lance un regard aussi vide que son crâne, Cracotte perd patience et se sert lui-même.
Il vide d’un trait un premier verre puis s’en empare de deux autres qu’il tient amoureusement contre sa poitrine et qui lui tirent un sourire béat.
Satisfait, il semble alors se rappeler ma présence et revient vers moi, sa démarche sur ses deux pattes arrière rendue maladroite par son chargement.
— Je t’en ai pris un partenaire ! affirme-t-il sans me tendre le verre. Je le boirais à ta place si tu veux pas. Ah et tu sais quoi ? J’ai rencontré une autre détective ! Elle a dit qu’on était comme frères. Tu te rends compte ?
— Confrères, je corrige. Et j’ai bien peur que vous ayez été abusé, mon brave. Elle n’a rien d’une détective.
Le fait que celle-ci soit en train de parler à un dictaphone et son accoutrement, si éloigné de l’élégance qui est l’apanage de notre profession, me confirment dans mes soupçons.
— Venez, j’ajoute en me dirigeant vers notre fameuse confrère. Allons démasquer cette impostrice puis nous reprendrons notre enquête.
Nous voyant approcher, l’autre range son dictaphone et je hausse un sourcil en la dévisageant de bas en haut.
— Détective, uh ?
— Monsieur, je crois que nous n’avons pas été présentés.
— C’est mon partenaire, s’empresse d’intervenir Cracotte. On est de grands détectives tous les deux et on vit tout plein d’aventures. Même qu’on a résolu Halloween ensemble !
— Oh, je vois. Bravo à vous ! Si je comprends bien, ajoute notre interlocutrice en se tournant vers moi, vous êtes le chaperon de ce jeune lapin ?
— Un chaperon ? Un chaperon ? je répète.
— J’en ai connu un une fois, répond Cracotte avec sérieux mais il était rouge et…
— Je suis un gentleman ! je coupe. Un gentleman détective. En aucun cas je ne m’abaisserai à être le chaperon de qui que ce soit.
Sentant le rouge monter à mes joues et conscient que cela ne s’accorde guère avec mon statut, je frappe ma canne contre le sol et m’efforce de retrouver mon calme.
— Très chère, je vous pardonne votre insulte. Détective Poivre, j’ajoute en m’inclinant légèrement, pour vous servir.
— Pardonnez-moi ma méprise. Ange Santrouille, se présente-t-elle à son tour, détective en vadrouille, comme vous avez dû l’entendre sur les ondes du Château !
Allons donc. « Détective en vadrouille ». Je me mords les lèvres, retiens difficilement un regard vers Cracotte. Est-ce là ce qu’est devenue notre illustre profession ? Un ensemble d’énergumènes sans la moindre capacité d’analyse ?
— Ma brave, je n’ai rien entendu du tout. Et il en est heureux ! Je me flatte de forger mes propres opinions sur les autres. Ainsi, vous vous prétendez détective ? Dans ce cas, oserais-je vous demander où vous ont mené vos déductions et observations ?
D’un geste théâtral, j’englobe les alentours.
— Où sommes-nous ? Pourquoi ? Avec qui ?
Un sourire dissimulé par mon masque étire mes lèvres et je me retiens de lisser mes moustaches de satisfaction. Voilà qui devrait suffire à révéler l’imposture de mon interlocutrice. Celle-ci s’enfonce toutefois dans son jeu. Elle prend le temps de la réflexion, jette plusieurs regards autour d’elle puis hoche la tête.
— Mh, à en croire le style de la réception et les paroles échangées autour du buffet, nous sommes réunis pour un rituel magique de premier ordre. Voyez l’elfe de Chhèp’akoy là-bas, il explore le Château au nom de sa famille. Il n’a été averti du rituel que par coquillage interposé mais il pense que c’est la raison pour laquelle son aïeul l’a envoyé ; je viens de retrouver le sceau de sa dynastie qu’il avait égaré à côté d’un hors-d’œuvre. Et tout au bout du buffet, regardez ! C’est un apprenti mage, son maître attend son équation alchimique depuis lundi. J’ai trouvé la rune qu’il avait oubliée de noter.
— J’ai rien compris, avoue Cracotte. Quelle langue elle parle, partenaire ? C’est quoi un rituel ?
Je me garde de répondre. La main crispée de toutes mes forces sur ma canne, je fixe Ange, analysant à toute vitesse ses théories. Un rituel magique. Un rituel magique. Voilà qui expliquerait l’atmosphère si particulière des lieux, la présence de zombies, ma perte de mémoire quant à mon arrivée ici ainsi que ce costume que je ne me souviens pas posséder.
Lentement, très lentement, je jette un œil à droite puis à gauche. Une myriade de détails s’impose alors à moi. Une tenture vibrant sans raison apparente et dont la couleur se trouble l’espace d’un instant. Un plat de légumes se transformant soudain en viande avariée. Un mur qui se rapproche, avalant avec lui une dizaine d’invités.
De la magie. Evidemment.
— Un rituel magique ? je répète avec flegme. Est-ce vraiment tout ? N’importe quel ahuri aurait pu arriver à cette conclusion.
— Tu l’avais deviné aussi, partenaire ? T’es vraiment trop fort, me flatte le lapin. Moi je pensais qu’on était là pour boire des bonbons, ajoute-t-il en vidant l’un de ses deux verres.
— Ce sont des carottes, détective Cracotte. Et d’après vous alors ? demande Ange en revenant à moi. Pourquoi sommes-nous conviés ici ? Quel est le but du rituel ?
— Ma brave, j’ai précisément trente-six théories qui pourraient l’expliquer. Une seule mène jusqu’à la vérité et je gage que je l’aurais découverte avant que vous ayez pu résoudre un autre exercice de… comment ? Equation alchimique ?
— Bref, vous n’avez aucune idée de la raison de notre présence ici et en plus, vous n’êtes même pas capable de placer une rune sur une équation alchimique de premier niveau. Bravo.
— Ça c’est envoyé !
Je lance un regard accusateur vers Cracotte qui me retourne un large sourire tandis que cette Ange en profite.
— Merci, cher confrère.
— Comme frères ? Elle m’a encore appelé comme frères, partenaire. J’aime bien comme frères.
— Confrères, je corrige de nouveau d’un ton maussade. Et pour votre gouverne à tous les deux, bien sûr que je sais résoudre une équation alchimique. Seulement moi, je n’utilise pas mes hautes capacités intellectuelles pour quelque chose d’aussi dérisoire.
— T’es en colère partenaire ?
— Nous sommes ici pour enquêter, j’enchaine sans répondre. Pour émettre des hypothèses et les confirmer. C’est ce qu’il sied à un détective, il ne perd pas son temps à retrouver des boutons de manchettes…
— Un sceau, précise Ange.
— … et effectuer quelques calculs savants. Aussi, partenaire, il serait bon de se comporter enfin comme un gentleman et de cesser de vous goinfrer.
Mes articulations protestent et mon geste n’est pas aussi vif que je le voudrais mais je parviens à attraper le lapin par le cou. Celui-ci glapit puis proteste lorsque je lui retire son smoothie des pattes.
— Mon jus de bonbons !
— Nous avons du travail. Très chère, je poursuis en forçant tout mon être à se rappeler ses manières, nous prenons congé.
Je m’incline aussi légèrement que possible avant d’enfin m’éloigner de cette détective en vadrouille. Coincé sous mon bras, Cracotte me trahit une dernière fois :
— À bientôt, comme frères !
***
— Que la musique se taise, que les Souffles se retiennent, car devant nous les promises mettent leurs Âmes à nu. Ne les faites point trébucher, car la moindre erreur peut les faire chuter. Désormais leur Parole est Vérité.
Le poing fermé contre ma joue, avachi sur une chaise en une position qui ne sied guère à un gentleman, je pousse un long soupir tandis que l’officiant poursuit sa longue tirade.
— Bien. Le mariage suppose que les promises s’engagent l’une envers l’autre librement et sans contrainte…
Un mariage. Un mariage entre magiciennes. La détective en vadrouille avait raison depuis le début. Quant à moi…
Quant à moi je n’ai toujours pas l’ombre d’un indice quant à ma présence ici. J’ai bien noté que les murs s’étaient rapprochés au point que l’immense salle ne se concentre plus qu’autour d’une vasque, que nombre d’invités avaient disparu et presque autant changé d’apparence. J’ai même, et mes articulations en tremblent encore, repéré le Maitre parmi la foule.
Mais qu’en déduire ? Qu’en déduire sinon l’hypothèse impossible que tout ça n’est qu’un mauvais rêve ? La magie ouvre trop de chemins et j’espère me réveiller au plus vite de ce songe, retrouver la rationalité d’un monde que je maitrise.
— Ça va pas, partenaire ?
Cracotte n’a pas fini de poser sa question que le serveur zombie, accompagné de plusieurs membres de la sécurité dont les uniformes tremblants prennent parfois les couleurs des Contrôleurs, nous encadrent. Leur présence n’est toutefois pas suffisante pour réduire le lapin au silence. Je m’empresse de l’attraper et de plaquer une main contre sa bouche.
Il proteste, se débat, avant d’enfin comprendre la situation lorsque les Contrôleurs se rapprochent à quelques centimètres de nous.
« Ça va aller », je lui promets silencieusement via une longue caresse. « Rien n’est vrai. Ça va aller. »
Mon attention achève de le calmer et, se calant sur mes genoux, il consent à suivre silencieusement le reste de la cérémonie.
— En présence de vos Matiasmata, manifestations de vos Pouvoirs, Sources et Preuves de votre Amour, devant tous ceux et toutes celles qui sont ici réuni-es, si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il ôte son Masque sur le champ ou reste Occulté jusqu’à la Fin des Temps.
— Moi, moi j’ai quelque chose à dire !
Le Maitre. Le Maitre en personne interrompt la cérémonie. Mais quelque chose cloche. Je ne reconnais pas Sa Grandeur et si je devais émettre une supposition, je dirais que l’alcool a plus qu’altéré ses sens.
Preuve supplémentaire que rien de ce qui m’entoure n’est réel.
Résigné, je suis son discours d’une oreille distraite, préférant m’attarder sur les convives présents et leurs réactions. Épidermique pour certains, adoratrice pour d’autres. Curieuse pour quelques-uns encore.
Amusant. Ainsi donc, cette foule disparate est à la fois composée d’ennemis et de soutiens à mon Maitre. Par précaution et si par miracle quoi que ce soit ici devait se révéler réel, je prends le temps de mémoriser le visage de chacun. Leur masque ne me facilite pas la tâche et cela serait plus facile encore si Cracotte ne s’agitait pas soudain sur mes genoux mais je ne doute pas d’être capable de les identifier à l’avenir.
Satisfait de moi, je me redresse sur ma chaise avant de faire claquer ma langue d’agacement en repérant un vieillard au visage inconnu parmi la foule rassemblée près de la vasque. Suis-je donc si rouillé d’oublier ainsi un invité ? Mon cerveau deviendrait-il aussi usé que mes pauvres articulations ?
Je balaie d’un bond ces futiles interrogations.
— Nom d’un petit bonhomme.
— Partenaire ?
Le vieillard s’est transformé. Oh, cela n’a duré que l’espace d’un battement de cils mais je suis prêt à jurer que l’enfant aux longs cheveux blonds qui observe le rituel du premier rang et lui sont la même personne.
Un sourire étire mes lèvres alors que mon cerveau fonctionne à toute vitesse. Un mariage. Une magie à l’œuvre. Mon Maitre, impuissant.
Là-bas, ce dernier s’est tu depuis longtemps et les deux mariées ont repris leur interminable rituel.
— Elle, je souffle au moment même où l’enfant se transforme à nouveau et qu’Émerence, l’une des deux mariées, tend un collier de perles à sa promise.
— Parhumph ! essaie de me crier Cracotte alors que je le bâillonne.
« Je sais. »
Lui aussi a reconnu l’ignoble chapeau triangulaire qui orne les cheveux de la femme à la peau sombre. Celle qui a essayé de nous assassiner. Celle que j’ai traqué durant Halloween. Les dernières pièces s’emboitent dans mon esprit et mes déductions prennent l’accent de l’évidence. Si toutes les perles sont réunies, si mon maitre est différent, si tous se comportent si étrangement, si la réalité même s’effrite autour de nous, alors cela ne peut signifier qu’une chose.
« Un mauvais rêve. »
J’avais raison depuis le début. Quant à son but… les perles !
— Il me montre les fissures, clame Émerence, les blessures que le poids de son savoir creuse en son sein. Il me montre aussi la patience infinie avec laquelle sans cesse elle se sépare… répare !
Un fracas assourdissant ponctue sa correction. Surpris, Cracotte se recroqueville contre moi. Mon faible corps est hélas une protection inutile.
Un nouveau fracas secoue la salle, la faisant trembler sur ses fondations. J’ai le temps d’apercevoir le Maitre se ruer vers la vasque, tenter en vain de récupérer les perles. Son ennemie l’a devancé. Elle tire brusquement sur le collier. Le fil cède, les perles se répandent autour des invités. Puis un troisième et dernier fracas résonne, accompagné d’une intense lumière blanche, et tout disparait.
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Je suis contente de pouvoir lire enfin la version de Poivre ! C’est bien qu’on ait attendu la publication respective avant de se lire, ça permet que chaque personnage conserve sa personnalité et sa temporalité.
Ange ultra deg quand elle lit que Poivre se demande s’il aurait mieux fait d’abandonner Cracotte alors qu’elle ne rêve que d’un confrère lapin : . . .
J’aime beaucoup ta description de la danse de Théomance et d’Emérence, je ne me suis pas concentrée dessus mais c’est vraiment très beau. Poivre se laisse aller à un peu de poésie, on aura tout vu ! Trop intéressant aussi de voir Poivre dévoiler son appartenance à l’Ordre plus explicitement que jamais, sa perception du « Maître » est un point de vue assez intéressant et singulier.
J’ai été très amusée par Poivre avachi en train d’écouter le rituel, je ne m’y attendais pas du tout et en fait c’est carrément une posture possible face à la cérémonie ! C’est intéressant de le voir déroger à sa posture de gentleman. En revanche, j’ai peut-être manqué un épisode mais je n’ai pas tout compris à l’intervention de la sécurité ! Juste pour réprimer un Cracotte trop bruyant ?
Un plaisir (et un peu de rage) de lire l’échange entre Poivre et Ange du point de vue de Poivre ! En vrai, je le trouve presque sympa comparé au degré de sel d’Ange x) (enfin, tu verras) Qu’est-ce qu’il y a de particulièrement déshonorant dans sa tenue, la redingote pour une femme ? :p
Je crois que c’était la première fois que je construisais une pièce avec une rencontre étoffée entre l’une de mes exploratrices et quelqu’un d’autre, c’était un plaisir en tout cas !
Héhé ouiiiii c’était mieux de ne pas tout se dévoiler, ça rend la découverte plus marrante.
Il ne faut pas que Poivre abandonne Cracotte ! Sinon, il deviendra encore pire que maintenant…
Concernant Cracotte, oui, un peu comme avec la pièce de Sora, dans l’idée la sécurité intervient parce qu’il fait trop de bruit.
Rien de déshonorant, il est toujours un peu dans l’excès :p
Yup, c’était rigolo !