Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE DU REPOS
LA PIÈCE DU REPOS

LA PIÈCE DU REPOS

Pièce n°2354
Écrite par Sybille

Ma main saisit la poignée de la pièce suivante. Sous mes doigts fripés et secs, la poignée est tout à fait banale. Elle se laisse faire, sans rechigner, et je fais un pas en avant pour rentrer dans cette énième pièce.

Je suis sur une marche. Mais peut-on vraiment appeler marche une planche de 80 sur 30 cm suspendue en l’air ? Il me faudrait fermer cette porte et atteindre le sol, sans tomber bien entendu.

Impossible de déterminer si le sol est à quelques centimètres, ou si un pas en avant me précipiterai dans une chute sans fin. Ma hanche douloureuse et mes genoux fatigués n’apprécieraient pas la première alternative, et je doute de survivre à la deuxième. Ceci dit, mon intégrité physique a-t-elle encore de l’importance ?

Avec un peu de patience et beaucoup de créativité, je réussit à refermer la porte sans tomber. L’encadrement se fond parfaitement dans l’obscurité de la pièce, si bien que je ne la distingue plus. Prise d’un doute, je tends prudemment la main, et ne rencontre plus la surface lisse et froide de la porte. Bien. Encore une qui disparaît une fois franchie.

Je tourne le dos à ce qui était il y a quelques instant encore une porte. Prenant mon courage à deux mains, j’avance d’un pas en espérant trouver une surface solide sous mes pieds. La semelle de ma bottine se pose sur une deuxième planche, à mon grand soulagement. Mes genoux ne me permettent plus de dévaler les escaliers, je pose ma deuxième jambe sur cette planche-marche. Derrière moi, plus de planche. Devant moi, le néant. On dirait bien que je vais devoir continuer à l’aveuglette.

L’opération se répète encore plusieurs fois avant que je ne finisse par atteindre la terre ferme. Rassurée, je prends enfin le temps d’observer ce que je distingue autour de moi. Force est de constater que ma vue baissante et l’obscurité de la pièce compliquent la tâche.

II fait noir. Enfin, non. J’arrive à distinguer quelques formes autour de moi. Sous mes pieds, des cailloux, ça, j’en suis sûre. Autour de moi, une prairie. J’ai l’impression d’être sur un petit chemin, dans un jardin aménagé éclairé par la lune. Pourtant, je ne crois pas être dans le jardin du château. L’air est renfermé et humide, plus semblable à celui d’une cave qu’à la brise légère d’un extérieur. Il doit donc y avoir un plafond, des murs, que je suis incapable de distinguer. La lumière ne peut pas venir de la lune.

Mon inspection m’apprend que le chemin sur lequel je me trouve mène à la source de lumière. Je m’avance donc, aussi vite que mes rhumatismes me le permettent. La lenteur de mon allure invite à la méditation, et je ne peux m’empêcher de laisser mon esprit divaguer.

Depuis combien de temps suis-je dans ce château ? Combien de pièces ai-je traversées ? Je suis incapable évaluer la durée de mon séjour ici, je sais simplement que cela fait très longtemps. Trop longtemps. À vrai dire, cela fait tellement de temps que je ne sais plus réellement qui je suis, ni pour quelle raison je suis arrivée ici. Ai-je – ou avais-je – une famille ? Y a-t-il des personnes qui pensent encore à moi, qui se souvient de qui je suis ? Est-ce que j’ai vraiment envie d’avoir une réponse à ces questions, de retrouver une identité ? Peut être ai-je simplement trop vécu.

J’approche enfin de l’objet que je voyais luire. Le chemin de pierre mène à un grand bassin rond d’un blanc immaculé. Au centre du bassin s’élève une sculpture que je ne distingue pas encore parfaitement. Un bruit d’écoulement m’apprend qu’il s’agit d’une fontaine.

Mes yeux arrivent enfin à percevoir clairement ce qui se trouve devant moi. La statue représente une femme en marbre blanc, à l’expression douce. Son corps est drapé par une toge à l’inspiration grecque. Elle se tient penchée, versant l’eau d’une amphore dans le bassin. Le son cristallin de l’eau me rassure et m’apaise.

En approchant, je me rend compte que cette douce lumière est produite directement par l’eau. Elle scintille et englobe le centre de cette prairie d’un halo diffus. Je crois bien ne pas avoir traversé un décor si calme depuis longtemps – des années ? Des décennies ?

Fatiguée par ma courte marche, je m’assied sur le rebord du bassin. La surface de l’eau agitée par de doux remous m’invite à la contemplation. Je me penche, fascinée par cette eau lumineuse.

Un visage me regarde dans le bassin. Un visage fatigué aux yeux bleus qu’on devine avoir été vifs. Un visage dont la peau est constellée de lignes, de creux, de reliefs composant une géographie qui n’appartient qu’à lui. Un visage encadré par des cheveux fins, argentés, longs, qui tombent sur des épaules affaissées. Le reflet cligne les yeux en même temps que moi, et, quand je porte mes doigts à mon visage, le reflet caresse ses rides.

J’ai indubitablement vieilli. Mes doigts suivent les sillons de ce visage que je découvre. Je ne sais depuis combien de temps je ne me suis pas vue. Je ne crois pas avoir un jour essayé de dessiner mon visage de mes mains, non plus. Les années ont effacé les traits qui m’étaient familiers. Mais qu’importe mon apparence maintenant ? Comme le reste de mon identité, il m’est à présent étranger.

Le visage dans la vasque a l’air apaisé. Il ferme les yeux, et je découvre une nouvelle image en ouvrant les miens. À la place des rides se trouvent à présent des pommettes hautes, un front large, des lèvres pleines. Le regard retrouve sa vivacité, les cheveux gris ont laissé place à une épaisse chevelure blonde. Un mirage de celle que j’ai été et qui n’est plus. Il me suffit de cligner à nouveau les yeux pour faire disparaître cette vision.

Voilà, cette apparence me convient mieux.

Je détourne les yeux de la vasque et de son reflet. Ainsi, il est plus facile d’oublier que ma conscience s’incarne dans un corps qui ne m’appartient plus tout à fait. J’écoute le ruissellement de l’eau, le calme du lieu. Cette pièce me plaît. Je ne distingue pas de sortie, et n’ai pas envie d’en trouver une.

M’aidant de mes bras, je me relève. Un autre rappel douloureux de ce corps que je dois me traîner. Je fais quelques pas pour m’éloigner de la vasque, quitter le sentier, et sentir le sol meuble sous ma semelle. Je m’assied dans l’herbe, tout à coup avide de sensations. J’abandonne là mes bottines, retire mes bas, et enfonce mes orteils fripés dans l’herbe. C’est humide et ça chatouille. N’ayant plus le courage de me relever, je bascule à quatre pattes pour me réfugier plus loin, dans l’obscurité.

Quel bonheur de sentir l’herbe sous mes mains, sous mes pieds, dans mon nez. L’odeur de la rosée et de la terre m’emplit, m’habite, alors que je creuse dans mes forces pour avancer encore, juste un peu. Mes jambes me lâchent, mes bras fatiguent et je finis par enfoncer mes doigts dans la terre pour avancer, juste un peu plus. Là. Je me suis assez éloigné pour ne plus rien distinguer. Je ne dérangerai personne, ici.

Je bascule sur le dos. J’entends toujours cette eau qui s’écoule, comme un écho lointain. Je sens la terre qui s’est invitée sous mes ongles. L’herbe m’entoure et m’accueille. Je me sens bien, sereine. Je suis fatiguée, j’ai assez vécu.

J’inspire profondément, herbe, terre, humidité.

Oui, définitivement, c’est un bel endroit pour mourir.

Ça

Ne

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2 commentaires

  1. Oh, je ne m’attendais pas à une fin pareille 😮
    J’ai adoré le passage avec le reflet. Il est très bien écrit, on a aucun mal à imaginer la scène et elle donne beaucoup de consistance, d’humanité à ton héroïne. J’espère qu’elle aura l’occasion de vivre un peu plus longtemps du coup ou alors qu’on pourra découvrir quelques épisodes de sa jeunesse !

  2. Je ne peux m’empêcher de penser que mourir est une drôle de façon de commencer son exploration du Château !
    Bravo pour cette première pièce très travaillée. On prend finement conscience de la vieillesse et de la fatigue de ton héroïne, de sa désorientation… et on ressent beaucoup l’effet de lumière de la fontaine après que tu as décrit avec précision la pénombre.
    Hâte de lire la suite !

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