Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PROUSTIPIÈCE
LA PROUSTIPIÈCE

LA PROUSTIPIÈCE

Pièce n°2437
Écrite par troispetitspoints

Qu’est ce que je suis fatigué. Passer la dernière porte, pourtant grande ouverte, a épuisé mes maigres forces. Je m’affale sur le carrelage ; c’est frais, même si l’appui contre mes os est douloureux. Je suis fatigué, j’ai mal au ventre. Un buffet m’attend à quelques pas, mais même les charmants fumets ne me donnent pas envie. Dans mon ventre, ça cogne, ça gronde, ça blesse, ça a tant grandi que je ne peux plus rien avaler. 

Quelque chose tombe sans fin sur ma fourrure ternie, c’est un peu salé, au-dessus de ma tête on sanglote.

Une dame s’approche pour me dire bonjour, elle a l’odeur de ceux que je n’aime pas.

A ma gauche, un frigo. Il s’entrouve. C’est mon bruit préféré, alors je ronronne. Les sanglots se coupent de rires ; je suis tant aimé.

On pousse une coupelle de lait devant moi, j’en lape un peu, pour la forme. Des mains me caressent, me portent.

C’est une tendre pièce pour être ma dernière. Un frigo, des mains aimantes, une dame de la guilde des docteurs mais ce n’est pas grave, elle ne me fait pas plus mal que la douleur que je porte déjà. C’est assez grand ici, mais la pièce déborde de chagrin et d’amour. Le crépuscule orne la pièce de sa lumière rosée.

Une lumière envahit mes yeux, mes pupilles se contractent, laissant toute place à mes beaux iris verts. On les a pris en photo dans la pièce dont je sors. Je suis fatigué mais reste très beau, on me le dit beaucoup ces derniers temps.

Ça pique dans ma cuisse, mais j’ai la flemme de me défendre. Je râle un peu pour la forme, on me porte encore, sur ma couverture personnelle, sur les genoux que j’aimais tant. J’ai totale confiance, j’aurais eu tant d’amour encore à donner. Dans cette vie que j’ai croquée à pleins crocs (tout autant que les mollets assortis aux genoux que j’aimais), j’ai tant aimé, j’ai tant été aimé. Je pique du nez en y pensant. On m’a tellement aimé. Je m’inquiète pour les genoux qui devront continuer sans moi leur marche forcée dans ce lieu insensé. Mais ils ont d’autres humain-es pour les accompagner. Je dois tirer ma révérence mais ne vous en faites pas, je trottinerai toujours à vos côtés.

Une nouvelle pièce s’ouvre sous mes pattes. Je crois que c’est un tunnel brillant, au bout duquel une silhouette recroisée deux pièces avant me sourit.

Je suis prêt pour une nouvelle aventure et me dirige vers le tunnel, laissant derrière tant de tristesse, mais aussi tant d’amour et de douceur autour de l’enveloppe dont je suis sorti.

À Proust, le chaton perpétuel, le Louis XIV en fourrure blanche, le chat aux yeux magnifiques et très snob, le yaourt-junkie, mon tracteur trafiqué, la terreur des mouches, le phare tarteur de mes nuits

01/08/2015
06/08/2026

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