Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DE RÉUNION 6217
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Pièce n°2550
Écrite par Lev
Explorée par Deverell

Pièce du Casteltober 2026 - Jour 4 : Électrode

Il y a quelques années, j’avais utilisé mes jours de formation pour partir à la neige m’essayer aux sports d’hiver. J’étais sans doute moins sérieux à l’époque : mon ami Raoul avait réussi à me convaincre de faire l’impasse sur les formations sérieuses consacrées à l’analyse, au data mining ou à la maîtrise de logiciels OCR, pour choisir celle qui nous permettait d’aller skier ensemble. « Initiation aux sports de glisse » : je crois que c’est comme ça qu’elle s’appelait.

Nous n’avions jamais vu de neige auparavant, et nous ne savions pas à quoi nous attendre. Craignant le froid, nous avions enfilé toutes nos chemises, nos pulls, nos vestes et nos manteaux, les uns sur les autres. Nous avions l’air absolument ridicules. Plus tard, étouffant de chaleur, nous avions fini par abandonner nos couches de vêtements au pied de l’un des canons à neige qui entretenaient le manteau blanc du flanc de montagne prisonnier des remparts du château. 

Ce souvenir m’habite particulièrement en ce moment. L’utilisation excessive de toutes les unités de chauffage de la Tour s’est avérée une charge trop lourde pour notre réseau électrique ; nous avons donc dû en éteindre la plupart pour permettre aux unités des étages inférieurs — ceux occupés par les chefs à plume — de fonctionner correctement. De la même manière, les tentatives vacillantes de boucliers météorologiques, mises à l’épreuve par la durée et l’ampleur du phénomène, ont dû être recentrées sur les profondeurs de la Tour. 

Du coup, on se caille sévère ici. Les ingénieurs ont troqué leurs vestes, costumes et blouses de laboratoire contre des pulls, des manteaux et des doudounes. Dans l’open space, les collègues travaillent emmitouflés dans des plaids. La bouilloire tourne à plein régime et les chaussettes en laine sont devenues des denrées rares, introuvables dans les magasins de fournitures de l’Ordre et extrêmement prisées. 

L’ingénieur de classe exceptionnelle éternue bruyamment, me tirant de ma rêverie. L’air misérable, il se mouche dans un carré de tissu sorti de sa poche, puis rajuste son écharpe autour de son cou et poursuit sa présentation.

Un relevé des derniers Flux provenant du Deuxième Fils est projeté sur le tableau numérique derrière lui. Les anomalies, inexactitudes et données manquantes identifiées par la délégation à l’Analyse sont surlignées en rouge. 

Il y a beaucoup de rouge. 

Affalé sur un siège au fond de la salle, le menton à moitié enfoui dans le col de son pull, Milo prend la parole — sans demander la permission à l’ingénieur hors classe et au mépris de l’ordre du jour de la réunion : 

— Vous voyez bien que ça ne fonctionne pas. Les résultats n’ont jamais été aussi mauvais et son état cognitif se dégrade à vue d’œil. 

L’ingénieur de classe exceptionnelle pince l’arrête de son nez entre son pouce et son majeur, puis passe sa main sur son visage fatigué. Il regarde Milo un instant sans rien dire. Quand il lui répond, c’est d’une voix lasse. 

— Milo, tu nous fatigues. 

Agustin prend le relais :  

— Tu sais très bien que pour cette Mission, c’est touch and go tout le long. Nous avons obtenu de bons résultats sur la première phase, de moins bons sur la deuxième et de mauvais résultats depuis le Rêve — qui, soit dit en passant, était une variable hors de notre contrôle et que nous ne pouvions anticiper.

Sa voix est calme et patiente ; il joue le good cop. Sans doute pense-t-il pouvoir désamorcer la situation grâce à cette stratégie. Ma main tressaille, et je m’empêche de la serrer en un poing. C’est peut-être mon réflexe d’ancien soldat, mais je pense que Milo a surtout besoin qu’on lui donne une leçon. 

— Rêve ou pas Rêve, la situation a été mal gérée par vos services. Et vous foncez droit dans le mur, là. 

Je vais l’étriper. Tâchant de l’ignorer, je me tourne vers mon commandant :

— Qu’est-ce qu’il fait là, exactement ? Pourquoi a-t-on besoin de quelqu’un de la D-CESN ? 

Milo décoche un sourire rageur. 

— Il y a « central » dans D-CESN, espèce d’abruti. 

— Tu m’expliques le lien entre le Bureau des Chiffres de la D-CESN et la Mission ? Je ne saisis pas bien comment un ingénieur classique pourrait nous être utile. Si nous avions besoin de quelqu’un de la D-CESN, ils nous auraient au moins envoyé un ingénieur hors classe, non ?

Il ouvre la bouche pour rétorquer mais Agustin nous reprend : 

— Deverell, Milo, ça suffit. Cela ne sert à rien de se chercher des noises. Concentrons-nous sur notre travail. 

Je n’y crois pas. Il me met sur le même plan que l’élément perturbateur n°1. Celui qui n’a respecté pratiquement aucune des directives établies pour l’accompagnement du Deuxième Fils durant la phase 2. Celui qui, malgré cela, se drape dans une prétendue supériorité morale, se posant en grand défenseur de son bien-être, comme si nous n’avions pas tous la même priorité : sécuriser le sujet, le préserver et en optimiser le potentiel. Celui, enfin, qui semble ne pas comprendre que sa place est en bas de la hiérarchie, qui ne cesse de franchir les limites du respect et d’ignorer les règles qui régissent notre organisation. 

J’enrage. 

— Non mais vraiment, qu’est-ce qu’il fait là ? Il a joué son rôle lors de la deuxième phase, d’accord. Je m’interroge désormais sur sa valeur ajoutée dans la poursuite de nos travaux.

— Ça ne te regarde pas, grince Milo. Si tu ne sais pas pourquoi je suis là, c’est que tu n’as pas à le savoir. J’ai les habilitations nécessaires.

— Ah oui ? Fais voir ? 

— Stop, tranche l’ingénieur de classe exceptionnelle. 

Je me détourne de Milo, mais mon sang bouillonne toujours. Un de ces jours, je vais l’attendre à la sortie du travail. Je ne suis même pas sûr que cela m’exposerait à un signalement à la Correction des Comportements. Milo est une vermine, mais je ne le crois pas assez stupide pour cafter. 

Agustin nous fixe d’un regard qui nous défend de poursuivre notre échange. L’ingénieur de classe exceptionnelle reprend :

— Bien. Passons d’abord en revue les résultats des premières phases.

Il appuie sur la télécommande et l’écran change.

— Les différents scenari mis en œuvre autour du Deuxième Fils durant les phases 1 et 2 ont parfaitement rempli leur rôle en ce qui concerne la submersion et la neutralisation de la conscience. En soumettant le sujet à des réinitialisations régulières et en l’immergeant dans des situations fictives auxquelles il ne pouvait raisonnablement  s’identifier, nous avons efficacement tenu à distance les principales interférences qui affectent la production, le prélèvement et la lisibilité des Flux — à savoir la personnalité et la continuité du soi, la mémoire, la cohérence corporelle et émotionnelle… En bref, la conscience.

Il lance un regard appuyé à Milo. 

— La dégradation de son état cognitif est donc tout à fait logique, bien qu’elle ait atteint un seuil incompatible, sur le long terme, avec la préservation du sujet. 

Milo s’est tu. Tête baissée, il fait mine de prendre des notes, mais les gestes qu’il esquisse ne peuvent produire que des gribouillis. Sa main est crispée tellement fort autour de son stylo que les pages de son carnet doivent se déchirer le long des sillons qu’il grave dans le papier.

— Là où nous avons échoué, c’est en sous-estimant la détresse physique et psychologique qui pouvait résulter de ce système. La détresse physique, en particulier, joue un rôle majeur. Il semblerait que l’amibe génère d’importantes douleurs, notamment des céphalées, qui ont limité la capacité du sujet à s’intégrer naturellement dans les scenari. C’est un point sur lequel nous pouvons agir. L’amibe est très efficace en ce qui concerne la transmission instantanée des Flux depuis le sujet vers nos TCD, mais nous pouvons encore améliorer sa capacité à se développer sans activer les nocicepteurs. Dans l’attente de ces ajustements, et depuis l’immobilisation du sujet dans notre cellule de sommeil, nous avons placé l’amibe en veille et mis en place la transmission des Flux par électrodes. Elles sont temporaires, bien entendu, mais vont nous permettre de croiser nos données avec des données différentes de celles de l’amibe.

À l’écran apparaît l’image en gros plan d’un crâne rasé, criblé d’électrodes implantées directement dans la peau. Elles sont disposées en un réseau dense couvrant une grande partie de la tête, reliées entre elles par des câbles lumineux. Cet entrelacement de câbles m’évoque un système veineux. Ou les ramifications d’un arbre. Ou une toile d’araignée. Le spirit ocean. En tout cas, quelque chose d’organique, de vivant. Inexplicablement, l’image me retourne l’estomac. 

Silence dans la salle. Il change de slide. 

— Dans un second temps… Il semblerait que le sujet soit particulièrement enclin à la détresse psychologique. Sa capacité de résilience est suboptimale par rapport à celles que nous avions observées chez les sujets de nos essais témoins. Bien sûr, nous n’avions jamais pu simuler avec exactitude les effets de l’amibe sur une faculté d’omniscience comme la sienne, mais les résultats in situ demeurent décevants de ce point de vue là. Cela est sans doute dû à l’historique psychiatrique et psychologique du sujet, ainsi qu’à la durée prolongée de l’amnésie au cours de sa vie.

Si les regards pouvaient tuer, celui de Milo aurait foudroyé sur place  l’ingénieur de classe exceptionnelle.

— Paradoxalement, là où nous avons obtenu les meilleurs résultats, c’est lorsque l’ingénieur classique Milo a enfreint nos directives de contact durant la phase 2. Ses interactions récurrentes avec le sujet et la proximité non-conforme qu’il a entretenue avec lui sont cohérentes avec les résultats les plus fluides et constants que nous avons enregistrés à date. 

— « Proximité non-conforme » ?! s’étrangle Milo. Je me suis juste comporté avec lui comme je me serais comporté avec n’importe quelle personne dans sa situation. 

Agustin se retourne vers lui et lève un sourcil devant tant de mauvaise foi : 

— Mais le sujet n’est pas n’importe quelle personne, Milo.

Milo fait comme s’il ne l’avait pas entendu.

— Par ailleurs, peut-on adresser le fait que le personnel censé le guider vers sa station de Castram et son logement factice n’est jamais venu ? Il a passé la nuit sur un banc à Porte de la Chapelle. 

— Cela faisait partie du script pour la phase 2. 

 À tout le moins, je dois reconnaître à Milo un certain sang froid. 

— Et on ne pouvait pas l’avoir, ce script ? 

— Ce n’est pas le protocole. Puis-je reprendre la présentation ? Merci. Pour la phase 3 bis, nous allons…

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2 commentaires

  1. J’aime beaucoup le début. C’est super bien retranscrit, on est plongé dans le souvenir et la nostalgie qui s’en dégage. C’est cool aussi de voir que l’ère glaciaire du Château se prolonge et qu’elle a des conséquences.
    Pauvre Alden par contre… Ça m’a fait beaucoup de peine de voir autant de monde débattre de son cas, parler de lui, de sa détresse psychologique et physique comme si c’était juste une expérience.
    J’arrive pas à savoir de quel côté je range Milo du coup. Je pense qu’il est le plus susceptible de l’aider mais il est quand même agaçant. Boh, moins que Deverell, cela dit. Il m’a fait rire à prendre la mouche et a vouloir régler ça en bagarre mais ça en dit long sur son caractère ^^

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