Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE-CLAIRIÈRE DU DERNIER REPOS
LA PIÈCE-CLAIRIÈRE DU DERNIER REPOS

LA PIÈCE-CLAIRIÈRE DU DERNIER REPOS

Pièce n°2166
Écrite par Harry Queaut
Explorée par Lulel

tw : mention de mort

FOU-HAH ! 

Une profonde inspiration, l’inverse de ce qu’on imagine quand on pense à une chute, le choc. C’est douloureux, quand même, comme si le souffle de l’éclat du rêve s’était introduit dans mes poumons, les avait poussés à se gonfler et se remplir au maximum. 

Sous mes mains, tout à coup, une terre molle, comme si elle venait d’être retournée et qu’il avait plu la veille, peut-être. Pas que sous mes mains, d’ailleurs – je suis tombé en position semi-assise, la semelle de mes chaussures et mon pantalon sont aussi plus ou moins en contact avec le sol. 

Alors que je me relève – et une fois mes mains essuyées sur mon pantalon – je tends ma main au-dessus de mon épaule, ferme et rouvre mes doigts rapidement (signe clair de mon attente que mon bras mécanique me tende le journal dans lequel il écrit toujours actuellement). Pardon l’ami… 

… 

C’est bien ce qu’il me semblait… Non pas que je comprenne ce qu’il s’est passé mais je crois que le rêve… était réel, d’une façon ou d’une autre. Les pages précédentes du carnet contiennent bien la description que je me souviens y avoir écrite, et si je n’ai pas d’explication pour ça non plus, le carnet semble ne commencer qu’à partir de mon réveil dans cette salle étrange. Et Phaene… Si le rêve était réel, est-ce que je l’ai rêvée ? Est-ce qu’elle l’a rêvé, elle aussi ? Est-ce que c’était elle, ou est-ce que j’ai influencé le rêve d’un autre, si ce n’était pas mon rêve à moi ? Non… Ce n’était probablement pas mon rêve, il n’y a pas de raison que j’ai été téléporté pendant mon sommeil, que mon carnet précédent ait disparu… Je… Je ne sais pas… 

Une autre profonde inspiration, plus contrôlée cette fois-ci. Du calme. Les piaillements d’oiseaux à proximité. Où suis-je ? … 

… Quoi qu’il ait transparu ces dernières semaines, c’est là que les formations que nous avons suivies restent pertinentes, hein ? 

Un regard à mes environs. 

Pour commencer, il fait jour. 

Quoi que… 

Initialement, il me semble être dans une clairière, au milieu d’une forêt. Un instant plus tard, une fois que je m’en approche, je remarque cependant qu’après trois ou quatre rangées d’arbres, se trouvent finalement des murs. Un tour rapide, les murs sont au nombre de quatre, une espèce de pièce passante, où la clairière est traversée d’un côté à l’autre par un chemin – le genre formé uniquement par le passage répété de créatures diverses, qui écrase l’herbe et voit la nature indomptée de la verdure se laisser éroder progressivement – reliant deux très hautes et très larges portes aux poignées sphériques simples. Je me suis réveillée quasiment au centre de la clairière, un peu à gauche et un peu avant un portillon assez bas. Ce portillon (ouvert) fait partie d’une clôture elle aussi assez basse (m’arrivant à mi-mollet) rectangulaire qui entoure un carré de terre de quelques mètres carré. 

Un temps, à nouveau. Aucun bip ou boup d’un des instruments que j’aurais pu garder et aucune alarme du côté de mes pressentiments ou d’un instinct quelconque. Je décide de contourner la clôture pour passer par le portillon ouvert, qu’importe à quel point elle est enjambable. Une fois le portillon passé, un pas, un second et je remarque une pierre sombre, brune et poussiéreuse au milieu du carré clôturé que je n’avais pas vue avant d’y prêter vraiment attention. 

Je m’accroupis et passe la main sur la pierre, en retirant une fine pellicule grise. Un clic et je recule brusquement ; ai-je activé quelque chose qu’il ne fallait pas ? Un piège ? Ai-je offensé un esprit quelconque ? Je trébuche vers l’arrière et tombe à nouveau, semi-assise et les mains dans la terre meuble. Un moment. Un autre. Rien ne se passe. Je repasse en position accroupie et m’approche précautionneusement de la pierre… Il semble qu’un compartiment s’y soit ouvert et 

Chère amie, cher ami, comment trouves-tu ma clairière ? 

Je l’ai découverte quelques jours avant ma mort – qui je le sens, n’attendra plus pour longtemps que j’y sois prête… 

Ceux de mon peuple auront reconnu ma tombe pour ce qu’elle est, mais j’en surprend peut-être plus d’un, avec mes velléités de rassurer les passants… 

Je suis une enfant des Libailés d’Ouros, que je ne perdrais pas de temps à décrire, si ce n’est pour préciser que mes autres comparses ont une tendance particulière à la thanatophobie. Certains nous croient particulièrement spirituels, et même parfois des augures, bonnes ou mauvaises, mais non, non-non, nous ne sommes que superstitieux. Et pourtant, qu’il est facile de mourir… Je ne sais plus ce dont j’ai eu peur, petite. Enfin. Pardonnez, amis, les divagations d’une vieille femme. 

Je veux simplement dire que… J’ai joliment vécu. Il n’y a pas de peine à avoir pour cette fin, pas (trop) d’amertume. Je laisse, certainement, des projets, des ambitions inachevées, quelques regrets, ici et là. J’aurais aimé tenir la main de mon étoile une fois de plus, l’embrasser une fois de plus, mais enfin, avec elle j’aurais toujours voulu plus, quand bien même nous savions toutes deux à quel point tout est limité. J’aurais aimé m’exprimer mieux, j’aurais aimé blesser moins. J’aurais aimé tout savoir et tout vivre mais enfin… Quel calvaire, si on peut se parler franchement, ce doit être de vivre toujours… Enfin, encore des divagations. 

Ce que je veux dire, vraiment, à celles et ceux qui risqueraient un chagrin sur la tombe d’une vieille dame défunte – celles et ceux qui pleureront à la vue de ma tombe sans entendre mon message ne pleureraient pas vraiment pour moi – c’est que ça n’est pas grave, et que ça n’est pas vraiment triste. Ma fin n’est pas une tragédie, j’ai le terrible fardeau de ne plus avoir personne à qui manquer. J’ai vécu une jolie vie, aimé suffisamment, entourée jusqu’à ce que je ne puisse plus le tolérer et j’ai voyagé… De ce que j’ai vu de cet horrible Château, cet endroit est l’un des plus paisibles où je puisse étirer mes dernières journées – de toute façon, mes ailes sont trop faibles pour me porter bien loin de nos jours. Il me reste… Une jolie vue. Les oiseaux qui chantent. J’ai eu ce que j’ai eu, et c’était suffisant. 

Tu… Non, personne à qui poser la question. (“Tu as entendu ça ?”, ça aurait été ça la question). Le panneau qui avait coulissé se referme, scellant le compartiment avec lui. Je suis presque à bout de souffle, c’était comme… Si on avait imprimé dans ma mémoire le souvenir d’avoir entendu les mots de la vieille femme. Pas comme les avoir entendu, comme si tout à la fois je voyais naître le souvenir d’avoir déjà… reçu son message, en quelque sortes. 

Méfiant de me faire surprendre à nouveau, je jette un nouveau coup d’oeil à la pierre, pour y voir s’inscrire et disparaître presque aussitôt, lettre après lettre, les mots suivants : 

“Je l’ai trouvé, adossée contre un arbre, la tombe à moitié creusée. Elle avait l’air endormie, à ceci près qu’elle ne respirait plus. Lui restait dans la main le petit cube que je laisse dans le compartiment, et qui est la source de son Soupir de Mémoriogénèse. Je lui offre, selon les us et coutumes des Libailés, son dernier repos au milieu d’une clairière, au point de convergence des racines des arbres alentour. D’aventurier à aventurière, je ne peux que souhaiter qu’on m’offre la même faveur quand viendra mon tour. Bons vents.” 

Une larme coule sur ma joue, je l’écrase rapidement de la paume – terreuse – de ma main. 

Pas de peine à avoir, a dit la vieille dame, mais c’est différent… Une sorte de… D’écrasement, un sentiment d’appartenir à un tout, ou, au moins… à un quelque chose. Ou quelque chose comme ça. 

… 

… 

J’espère que Phaene va bien. Que son œil… Non. 

Phaene. 

Elle saurait probablement, elle, qui sont les Libailés d’Ouros, comment ils diffèrent des autres Libailés – s’il y en a d’autres. Elle serait passionnée par ces histoires de Mémoriogénèse. Elle saurait montrer ses respects à la vieille femme comme il faudrait, mais moi, je ne sais pas. Je ne peux que prendre un moment, qui restera insuffisant, qu’importe à quel point je le laisse durer. 

Elle s’en fiche probablement, mais j’espère que Phaene sait que ça lui va bien, ses cheveux courts. 

J’inspire profondément, la poitrine plus lourde et plus serrée que depuis longtemps. J’essaye de ne pas penser à mon absence de repères depuis que le rêve a éclaté, de ne pas laisser la panique m’agripper, de 

Je ferme les yeux, les serre fort, et claque mes deux joues sèchement, une fois, comme pour me réveiller. On se reprend, allez ! 

Quoi qu’il arrive, il reste toujours à avancer. 

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Un commentaire

  1. (Détail mais il n’y a pas le nom de l’explorateur. Voir Avec Sol’stice ou Naj pour le rajouter ?)
    Lulel n’a donc pas retrouvé Phaene a la sortie de la pièce 2000 TT_TT
    La vieille dame parle d’une étoile dont elle aurait aimé tenir la main. Un lien avec Carlynn Vagamova ?

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