Pièce n°2208
Écrite par Najcha
Explorée par Ange Santrouille
En compagnie de Détective Poivre
Fait partie de la saga << < Les enquêtes d'Ange Santrouille
À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.
Sentant mon siège se dérober sous mes fesses, j’ouvre brusquement les yeux. Je manque de chuter, me rattrapant in extremis à une colonne ; je me retourne et observe, circonspecte, une vieille femme, vêtue d’une robe saturée de plumes couleur corbeau, s’installer sur mon tabouret sans m’adresser un seul regard.
Le petit cabinet dans lequel je m’étais installée s’est évaporé pendant mon sommeil. Autour de moi, l’espace feutré s’est métamorphosé en une vaste salle de réception, éclairée par un kaléidoscope de vitraux à en couper le souffle. Partout autour de la pièce, ils s’élancent vers les cieux, seulement interrompus par de prétentieuses voûtes de pierre.
La foule qui m’entoure bruisse de voix discrètes. Des grappes de convives conversent, tous vêtus d’impressionnantes tenues de bal et de curieux masques : si certains s’approchent de parures du carnaval vénitien, d’autres recouvrent l’entièreté du visage et emprisonnent même le cou de certains hommes. Impossible de reconnaître qui que ce soit ! Mais moi ? Mon cœur se met à battre dans mes tempes : je n’ose imaginer mon devenir si j’étais la seule personne démasquée parmi cette foule, dont la noblesse des manières laisse présager l’intransigeance.
Mon regard glisse à ma droite, vers un homme d’âge mûr, vêtu d’une queue de pie et d’un masque bleuté, qui toise l’assistance. Je m’approche et murmure :
– Je vous prie de m’excuser… le masque est-il obligatoire pour cette soirée ?
Il ne cille même pas ; son regard me traverse sans fléchir. Je patiente quelques secondes avant de me rendre à l’évidence : ou il ne me voit pas, ou je ne suis pas digne de m’adresser à lui.
Toujours inquiète de l’incorrection de ma tenue, je balaie l’assistance et m’arrête sur une femme à la grande robe argentée, qui, comme mille miroirs tissés dans la toile, semble refléter tout ce qui l’entoure. Je me glisse entre les groupes, manquant d’être percutée par quelques majordomes pressés, qui ne semblent pas perturbés le moins du monde par ma présence, et rejoins cette femme qui me tourne le dos. Je cherche ma silhouette parmi les facettes, sans me trouver. J’espère ne pas être devenue un fantôme ! Mais je n’ai pas eu de raison de mourir récemment…
Je m’attarde finalement sur ce visage, qui semble me fixer. Masque bleu nuit s’élevant en diadème, éclairé de cercles jaunes et d’étoiles blanches, yeux sombres aux cils courts, lèvres épaisses… Aucun doute : c’est bien moi. La robe laisse apparaître la redingote sombre dont je semble vêtue, relevée par un nœud papillon saphir. Je m’adresse un petit sourire : je ne sais qui m’a conduite ici, mais on m’a apprêtée avec goût.
Détective Ange Santrouille, rapport d’enquête n°46, jour de fête dans le Château. Je me retrouve projetée dans un étonnant bal masqué. Je ne sais pas qui m’a conduit ici et pourquoi j’ai été costumée. J’ai été, pour le moment, soigneusement ignorée par les convives que j’ai croisés. Il me reste à présent à identifier le motif de ce mépris.
Un tour sur moi-même et je repère un grand buffet, à quelques colonnes de moi. De la nourriture gratuite ? Parfait. Un vaste plateau de biscuits de gris pailletés de noir m’accueille. J’hésite un instant, avisant l’aspect… goudron de cet apéritif mais ma prudence ne tient pas longtemps. Mourir d’une intoxication alimentaire et mourir de faim produisent finalement un résultat sensiblement identique.
Tandis que le biscuit, croustillant à souhait, libère une puissante saveur de sésame dans ma bouche, mon regard s’égare sur les convives les plus gourmands et remarque un frêle invité, dont les oreilles pointues mettent en valeur le masque délicatement brodé de blanc. Un elfe. Qui déplace une à une les verrines d’un plateau, affolé.
– Vous cherchez quelque chose, monsieur ?
Il sursaute et je m’étonne d’être entendue par quelqu’un.
– Rien de grave, souffle-t-il d’une voix blanche, une petite bague de rien du tout…
– Votre bague ?
– Celle de ma famille.
– À quoi ressemble-t-elle ? J’ai l’habitude des babioles égarées.
– Oh, vous avez travaillé au service des objets perdus du Château ? Voilà ma chance !
Je cille devant cette insulte à mon indépendance mais écoute la suite de ses paroles empressées.
– C’est une bague épaisse, creusée, de laquelle ressort une étoile à sept branches… Je vais me faire assassiner si je ne le retrouve pas… ils me déshériteront… termine-t-il en faisant valser trois verrines, qui s’écrasent sur la nappe nacrée.
Le sceau d’une dynastie elfe, résumé-je en grimaçant. Ce jeune homme a de quoi s’inquiéter.
– Qu’avez-vous fait depuis votre entrée dans cette pièce ?
– Euh. J’ai mangé, rougit-il. Voilà longtemps que je n’avais pas vu un tel festin.
Je lui souris.
– Vous pouvez compter sur moi.
Je m’éloigne à grands pas et parcourt le buffet en tentant de ne manquer aucun plat. Je repère sur le chemin une pyramide d’oursons en chocolat, dont je note la présence pour plus tard, et des alignements de cocktails fluorescents et verdâtres, dans lesquels il me semble voir flotter des globes oculaires. Pas de bague ancestrale en vue.
De verrines en brochettes, je me perds dans la démesure de ces milliers de bouchées, qui semblent réunir toutes les saveurs existantes. Je commence à comprendre la panique de l’elfe. Où chercher ? Par réflexe, je m’arrête devant trois lignes de verres, bizarrement dissimulées par un tapis de feuilles de parchemin. Un adolescent s’affaire, en parcourt les notes, sans prêter la plus petite attention au contexte dans lequel il se trouve.
– Jeune homme ?
Autour de nous, la musique explose, grandiose. L’adolescent grogne. Je jette un œil derrière mon épaule et aperçois les convives scindés en deux rangs pour dégager ce qui ressemble à une piste de danse. Berk.
Je me recentre sur le garçon, qui n’a pas bougé. Le crayon pressé entre les doigts, il murmure dans sa barbe naissante, presque aussi désespéré que mon précédent interlocuteur.
– Jeune homme ? Pourriez-vous me permettre de prendre un verre ?
Je m’empare d’une première feuille et m’apprête à la superposer sur sa voisine.
– Oui, pardonnez-moi, mais ne touchez à rien, je vous en prie, déjà que je suis, hum, perdu, et accessoirement terriblement en retard, si je rends mon devoir dans le désordre à mon maître, il n’acceptera jamais de me reprendre pour disciple !
Aïe. Je relâche le parchemin et laisse le garçon ranger ses feuillets dans l’ordre. Mes yeux s’arrêtent sur l’un d’eux. Des calculs s’enchaînent, certains raturés. Une expression est encadrée et ponctuée de deux points d’interrogation. Je déchiffre la formule algébrique – ou plutôt, alchimique, à en juger par l’unité utilisée –, lève un sourcil devant le résultat, relis attentivement et… la page disparaît de mon champ de vision, droit dans le trieur de l’apprenti magicien.
– Attendez ! Votre calcul.
– Oui ? s’arrête-t-il, une once de défiance dans la voix.
– Montrez-moi. Regardez, ici, en exposant. Il manque la rune en facteur commun.
Le garçon relit son calcul. Relève les yeux vers moi. Décompose à nouveau l’expression alchimique. Et s’éclaire :
– C’est ça ! Oh, merci, merci, je vais pouvoir partir à la recherche de mon maître ! Il m’avait enfermé dans un bureau, arguant qu’il ne continuerait pas ma formation tant que je n’aurais pas réussi à résoudre une équation de premier niveau… J’ai essayé, sans discontinuer, depuis lundi, mais rien à faire… je me suis endormi et à mon réveil, j’étais ici. Je vous laisse, il ne me reste plus qu’à le retrouver !
En un instant, il disparaît dans la foule des convives – qui s’est tue, pour laisser la musique envahir les voûtes, et retient son souffle devant la valse de deux femmes aux tenues époustouflantes.
Je me retourne face au plateau de verres, libéré de sa condition de bureau d’étudiant. Tous contiennent un jus orange onctueux et sont entourés d’un assortiment de pépins exotiques qui ornent la table. Des pépins crème, rosés, d’autres plus bruns… comme cet énorme pépin de la forme d’un anneau. Le sceau ! Je saisis la bague de ma main gauche, récupère un verre de la main droite et fais volte-face, en quête de mon premier client. L’accès au buffet est plus clairsemé, toute l’attention étant tournée vers les danseuses. Il ne me faut pas longtemps pour retrouver l’elfe angoissé qui, par un savant jeu de coupes à champagne, vérifie décilitre après décilitre que sa bague n’est pas noyée dans une soupe de concombre.
Je pouffe discrètement, m’approche sans me faire remarquer et pose le bijou devant la vasque.
– Vous cherchez bien ceci ?
Un petit cri s’étrangle dans sa gorge. Il se jette sur le sceau, le tâte, le soupèse, évalue son opacité, comme si j’avais pu récolter pour lui un mirage. Vite, il la fait glisser sur son doigt. L’anneau semble se fondre dans sa peau grisâtre.
– Merci mille fois ! Comment vous remercier ?
– Comme vous le souhaitez, réponds-je, maugréant intérieurement contre mes faibles qualités comptables. N’hésitez pas à recommander mes services, si vous croisiez quelqu’un qui aurait besoin d’aide pour une enquête. Ange Santrouille, détective en vadrouille !
Et je m’incline légèrement – les elfes ont toujours été un peuple cérémonieux.
L’explorateur me rend son salut. Il hésite un instant, avant de me tendre un coquillage massif, semblable à celui récupéré dans la salle précédente mais légèrement plus imposant. Mieux que rien : j’aurai de quoi trinquer le jour où je rencontrerai un partenaire.
– Profitez de la fête, me glisse-t-il. L’aïeul ne m’a jamais expliqué pourquoi il m’envoyait en émissaire au Château, mais je pourrais parier que cette réception truffée de magiciens n’y est pas pour rien. Parole de Chhèp’akoy !
Je prends congé de l’elfe, qui ne cesse d’embrasser son sceau, et m’installe à proximité d’une colonne, à l’écart du passage. Je souffle un peu en sirotant mon verre de jus – un smoothie à la carotte rehaussé de cannelle, voilà longtemps que je n’ai rien dégusté de si savoureux – et reporte enfin mon attention sur l’assemblée. J’ai rarement croisé une telle foule, dans le Château. Sont-ce tous ses habitants ? Difficile de reconnaître les invités derrière leurs masques, mais je jurerais que ni la présence de la petite Nora, ni celle du grand Garvazar ne pourraient m’échapper. Il y a des absents dans cette assemblée. Au centre de la pièce, les danseuses ont terminé leur duo et la majorité des convives se trémousse, avec une grâce parfois discutable. Je repère au loin une femme à la robe couleur de nuit qui trébuche et s’étale sur sa partenaire.
Une fête organisée par les magiciens, donc ? Magiciens dont une partie ne daigne visiblement pas m’accorder la plus minime importance, confirmé-je en sentant les pans du manteau d’un homme me balayer les chaussures. Mon attention s’attarde sur les serveurs, qui réalimentent le buffet à grand renfort de mets sophistiqués. Leur tenue, classique mais sobre, tranche avec tout ce faste. En me concentrant sur l’un d’eux, son insensibilité aux convives qui se pressent autour de lui, son application à disposer en pyramide des verrines multicolores, je remarque ses mains. Précises, elles virevoltent, me laissant peu de temps pour en saisir une image précise, et pourtant, je jurerais qu’elles s’élargissent puis se rétractent, les doigts clairs et imberbes se teintant épisodiquement d’un gris sombre, purulent.
J’avale ma gorgée de smoothie et exhume mon dictaphone. Clic.
Détective Ange Santrouille, rapport d’enquête n°47, même heure, même jour, même pièce. D’après mon informateur elfe, les festivités pourraient avoir été organisées par la caste des magiciens. Elles rassemblent un grand nombre d’espèces du Château. Le buffet est assuré par des travailleurs appliqués mais dont l’apparence me semble étrangement instable…
Je m’apprête à poursuivre, quand un… lapin ? saute brusquement dans mon champ de vision.
– C’est du jus de bonbons, pas vrai ? Tu l’as trouvé où ? Hein ? Dis ? Je pourrais en avoir un aussi ?
Suis-je plus surprise par la présence d’un animal dans cette réception, ou par le fait que cet animal soit masqué comme tous les autres et me parle d’une voix nasillarde ? Je jette un œil à mon verre.
– Ce n’est pas un jus de bonbons… mais un smoothie à la carotte. Excusez-moi, vous êtes… ?
– Détective Cracotte. Avec mon partenaire, on a déjà résolu trois enquêtes !
Je souris. Cette bestiole est si adorable qu’on pourrait se demander si elle ne renferme pas un piège. Dans le doute, mieux vaut répondre à sa question :
– Oh, enchantée cher confrère ! Le smoothie à la carotte se trouve là-bas.
– Comme frères ? T’es une détective aussi ? sautille-t-il, les yeux plein d’étoiles.
Je réalise à sa méprise qu’il s’agit d’un tout jeune lapin, certainement âgé de plus de trois semaines mais qui ne doit pas encore avoir fêté sa première année.
– Mais alors… mais alors… ils vont pas m’en laisser !
Il file vers le stand de smoothies, coince un verre entre ses pattes avant et se dirige à grands bons vers un homme dont la canne tapote le carrelage avec sévérité. J’observe sa trajectoire, encore attendrie par son enthousiasme, et complète les savoirs de mon dictaphone par une note sur les bonbons, les carottes et les lapins doués de parole.
Quand je relève le regard, l’homme n’est plus qu’à un mètre de moi et me toise d’un air mauvais. Le lapin, lui, a plongé la tête dans le verre de smoothie !
– Détective, uh ?
Je me raidis. Je ne sais pas si cet individu est contrôleur des accréditations professionnelles (précisons à toute fin utile que la copie de mon diplôme n’a pas démontré ses qualités waterproof lorsque j’ai dû plonger dans un canal pour échapper à un collectionneur de bras gauches) mais il semble bien décidé à en découdre.
– Monsieur, nous n’avons pas été présentés.
– C’est mon partenaire ! précise Cracotte, les moustaches barbouillées de orange. On est de grands détectives tous les deux et on vit tout plein d’aventures. Même qu’on a résolu Halloween ensemble !
Ma mâchoire se décontracte et mes épaules se dénouent imperceptiblement.
– Oh, je vois. Bravo à vous ! m’exclamé-je avant de me retourner vers l’homme. Si je comprends bien, vous êtes le chaperon de ce jeune lapin ?
– Un chaperon ? Un chaperon ?
Ni contrôleur des accréditations professionnelles, ni nourrice. Aïe. Je l’ai vexé.
– J’en ai connu une fois, mais il était rouge et… commence le lapin.
Le soufflement des narines de son… accompagnant agite ses quelques poils de nez blanchâtres.
– Je suis un gentleman ! Un gentleman détective ! En aucun cas je ne m’abaisserai à être le chaperon de qui que ce soit !
Sa canne tapote de plus belle le sol, ses doigts se crispent, je vois ses joues rougir sous son masque triste comme la pluie. On dirait un nourrisson à qui j’aurais chapardé son hochet.
– Très chère, je vous pardonne votre insulte, reprend-il d’une voix plus contenue. Détective Poivre, pour vous servir.
Un collègue ! Je m’adoucis :
– Pardonnez-moi ma méprise. Ange Santrouille, détective en vadrouille, comme vous avez pu l’entendre sur les ondes du Château !
J’ai un peu de tendresse pour cette publicité, qui m’a ramené un temps quelques clients. Le studio d’enregistrement du Château était un lieu presque agréable.
– Ma brave, je n’ai rien entendu du tout. Et il en est heureux ! Je me flatte de me forger mes propres opinions sur les autres. Ainsi, vous vous prétendez détective ? Dans ce cas, oserais-je vous demander où vous ont mené vos déductions et observations ? Où sommes-nous ? Pourquoi ? Avec qui ?
Puisque nous avons encore l’âge de jouer à qui aura la plus grosse… théorie, allons-y franchement.
– Mh, à en croire le style de la réception et les paroles échangées autour du buffet, nous sommes réunis pour un rituel magique d’ampleur. Voyez l’elfe de Chhèp’akoy là-bas, il explore le Château au nom de sa famille, il n’a été averti du rituel que par coquillage interposé mais il pense que c’est la raison pour laquelle son aïeul l’a envoyé ; je viens de retrouver le sceau de sa dynastie à côté d’un hors d’œuvre. Et tout au bout du buffet, regardez ! C’est un apprenti mage, son maître attend son équation alchimique depuis lundi. J’ai trouvé la rune qu’il avait oubliée de noter.
– J’ai rien compris, conteste le lapin, alors que le Détective qui me fait face est encore muet. Quelle langue elle parle, partenaire ? C’est quoi un rituel ?
Je souris. Mon interlocuteur n’avait donc pas encore pu se vanter de cette déduction auprès de son confrère. Mais celui-ci s’est repris et m’invective, la voix pleine de mépris :
– Un rituel magique ? Est-ce vraiment tout ? N’importe qui aurait pu aboutir à cette conclusion.
– Tu l’avais deviné aussi, partenaire ? T’es vraiment trop fort. Moi, je pensais qu’on était là pour boire des bonbons.
– Ce sont des carottes, Détective Cracotte, précisé-je avant de répondre à son comparse peu amène. Et d’après vous, alors ? Pourquoi sommes-nous conviés ici ? Quel est le but de ce rituel ?
Le pommeau de la canne tournoie un instant avant que j’obtienne une réponse.
– Ma brave, j’ai précisément trente-six théories qui pourraient l’expliquer. Une seule mène jusqu’à la vérité et je gage que je l’aurais découverte avant que vous ayez pu résoudre un autre exercice de … comment ? Equation alchimique ?
– Bref, vous n’avez aucune idée de notre présence ici et, en plus, vous n’êtes même pas capables de placer une rune sur une équation alchimique de premier niveau. Bravo.
La suffisance de cet énergumène commence à me courir sur le haricot.
– Ça c’est envoyé ! s’exclame Cracotte.
– Merci, cher confrère, souris-je au petit lapin, songeant qu’il serait tellement mieux avec un autre… partenaire.
– Comme frères ? Elle m’a encore appelé comme frères, partenaire. J’aime bien comme frères.
– Confrères. Et pour votre gouverne à tous les deux, bien sûr que je sais résoudre une équation alchimique. Seulement moi, je n’utilise pas mes hautes capacités intellectuelles pour quelque chose d’aussi dérisoire.
Il est certain qu’il consacre en effet toute son énergie à lustrer son ego…
– T’es en colère, partenaire ?
Rien ne pourrait me réjouir davantage.
– Nous sommes ici pour enquêter, s’indigne encore l’homme, les joues rouges. Pour émettre des hypothèses et les confirmer. C’est ce qu’il sied à un détective. Il ne perd pas son temps à retrouver des boutons de manchettes…
– Un sceau, je soupire.
– et effectuer quelques calculs savants. Aussi, partenaire, il serait bon de se comporter enfin comme un gentleman et de cesser de vous goinfrer.
D’un geste, il attrape Cracotte par la peau du cou, coince sa canne sous son aisselle, retire au lapin son smoothie et le fait valser sur la table voisine.
– Mon jus de bonbons !
– Nous avons du travail, siffle-t-il. Très chère, nous prenons congé.
Et il s’en va.
Les pattes de son partenaire moulinent un peu dans l’air.
– A bientôt, comme frères ! j’entends, la voix nasillarde étranglée.
J’aperçois quelques instants encore l’extrémité orangée de son oreille droite, puis les deux disparaissent dans la foule. Clic.
Quel connard.
J’interromps là mon enregistrement, sans voix. Je suis soufflée par le concentré d’égocentrisme, de suffisance et de mépris qui déborde de chacune des paroles de Poivre. Pauvre petit lapin. Il ne mérite pas un confrère pareil.
Poivre aurait peut-être aimé exciter mon ego ; que je lui coure après, pour lui montrer combien j’étais brillante, que je fasse de lui un rival, que je me jette à ses pieds et lui propose n’importe quoi pour qu’il me donne une chance de résoudre une enquête à ses côtés… Au contraire, son empressement et sa haute estime de son travail me rendent imperméables à toute logique déductive. Je reprendrais bien un deuxième verre de smoothie à la carotte.
Lasse des batailles d’ego, je m’installe en retrait et m’oblige à ne prêter aucune attention aux regards affolés de doudous-princesse-bras-gauche-sceau-ancestral perdus, qui font d’ordinaire mon gagne-pain. J’empêche mes yeux de guetter les va-et-viens des serveurs, dont la peau se pare de plus en plus fréquemment d’une teinte zombie ; je me retiens de dresser l’oreille aux grincements de l’orchestre qui se multiplient ; je désamorce la suspicion de mes papilles, qui me ramènent à chaque bouchée à la possibilité d’être empoisonnée. Je suis fatiguée d’être sur le qui-vive.
Il est bien dommage que je n’aie pas retrouvé le tabouret sur lequel je m’étais réveillée, je me serais rendormie dessus sans aucune hésitation.
C’est un serveur qui réveille ma vigilance : alors que je m’enquiers de la possibilité de faire l’acquisition d’un nouveau plateau de jus de bon, euh, smoothies à la carotte, il fait volte-face et me répond un grognement rauque. J’ai juste le temps d’apercevoir, sous son masque, deux pupilles rouges, avant qu’il ne me bouscule et s’éloigne. Je me retourne, ne le vois pas derrière moi, mais constate en revanche à quel point cette partie de la salle s’est vidée. Les lustres éclairent plus faiblement, vacillent, et les rares convives qui y demeurent semblent passablement éméchés. Je n’entends presque plus les instruments, qui ne me parviennent que sous la forme de grincements stridents. Je frissonne. J’avise la foule dense et moite assemblée autour de l’autel, qui me semble d’un coup plus hospitalière.
À chaque nouveau pas vers le cœur de la cérémonie, mon port de tête se corrige. Mon nœud-papillon se redresse. Deux petites tâches oranges s’estompent sur la manche de ma chemise. Je m’insère dans la foule. En mon corps vibre toute la solennité du moment, qui circule des uns aux autres, ensorcelante.
– Vous élèverez-vous par votre Magie et l’unirez-vous sur la voie des Principes Ancestraux qui gouvernent nos Peuples, nos Terres et nos Mains ? questionne le prêtre, dont la voix est si puissante qu’elle me happe et m’empêche de me détacher de la scène.
Un mariage, donc.
– Oui, répondent les deux femmes qui me tournent quasiment le dos.
Je remarque qu’elles, seules, se sont démasquées.
– En présence de vos Matiasmata, manifestations de vos Pouvoirs, Sources et Preuves de Votre Amour, devant tous ceux et toutes celles qui sont ici réuni-es, si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il ôte son masque sur le champ ou reste Occulté jusqu’à la fin des Temps.
Pendant un instant, l’assemblée semble figée. Je me surprends moi-même à retenir mon souffle. Si mes pupilles pivotent, remarquant ici un enfant déguisé en super-héros, là un drôle d’ourson, il me semble impossible de tourner la tête. J’attends que l’officiant reprenne et conclue la cérémonie, quand un mouvement de foule me pousse vers ma droite. L’assemblée s’est ouverte en deux pour laisser place à un homme de taille moyenne. Titubant, il arrache son masque, dont la lanière se déchire en un craquement sinistre, et, s’approchant de la vasque et des mariées, commence d’une voix traînante :
– Moi, j’ai quelque chose à dire ! Pshhh, lance-t-il aux magiciens comme il repousserait des chiens un peu trop insistants, laissez-moi parler ! De toute façon, vous allez faire quoi ?
Voilà-là une très bonne question, qui se lit sur les moues dégoûtées des deux magiciennes. Que fait-on pour empêcher de voir son mariage saboté par des ivrognes mal embouchés ?
– Écoute, Emérence, tu sais que je sais que nous savons touuus ici que tu m’aimes déjà [argh, le malotru est amoureux, en plus], tu es ici, tu penses que c’est le plus beau jour de ta vie [pas à en croire la tension qui arque le colonne vertébrale de ladite Emérence, enfin soit] mais ce sera la plus grosse erreur de ta vie. Tu porteras toujours ce fardeau et MOI, je serai le seul présent pour te consoler. Pas besoin de venir te chercher, tu reviendras à moi, clame-t-il, la voix de plus en plus ferme et glaciale. À l’époque, je vous avais souhaité le bonheur [à l’époque ? Je ne sais d’où sort cet homme mais il me semble maintenant plus inquiétant que pathétique]. Je ne le referais pas parce que, toi et moi, on sait que c’est vain. Alors Théomance, je suis désolé de t’annoncer ça mais on sait tous les deux que c’est pas parce qu’il y a une Gardienne qu’on peut paas… de toute façon, tu ne seras pas là bien longtemps [je frissonne]. Elle t’a dit qu’elle décrocherait les étoiles pour toi… t’as trouvé ça mignon ? Méfie-toi, quand elle le fera pour de vrai, tu verras…
Il s’arrête un instant. Sa main plane, hargneuse, vers les deux femmes qui demeurent figées. Je jette un regard en arrière : aucun interstice ne me permet de prendre la fuite. Je me retourne pour ne pas perdre l’homme de vue trop longtemps ; c’est alors qu’il fait volte-face. Son regard nous balaie et semble fouiller chacun d’entre nous ; ses yeux, passant sur les miens, coupent ma respiration nette. À ma droite, j’aperçois une jeune femme recroquevillée, prise de spasmes, et son ombre qui semble se pencher sur elle pour la réconforter.
– Et vous ! hurle-t-il. Vous n’avez rien à faire là. Vous croyez vraiment que vous pouvez changer les choses ? Comment avez-vous pu un seul instant vous penser capables de me vaincre ? Quels arrogants ! Je sais qui vous êtes, un ramassis de pleutres enfermés dans vos petites théories ! [Tiens, j’espère qu’un certain détective a bien tendu l’oreille à ce sujet.] Qui a eu le courage de me combattre depuis dix ans ? Vous vous trahirez tous ! J’ai déjà sacrifié ma chair et mon sang, nul ne pourra m’arrêter et certainement pas vous. Tout est déjà décidé, vous savez ? Ça là, tout ça, ça a déjà eu lieu. Et ça aura encore lieu après. Encore, toujours, ça recommence. Quelle importance après tout ?
Son ultime rugissement résonne quelques secondes, porté par l’écho. Un nouveau tour sur lui-même pour dévisager chacun, je me vide une nouvelle fois de l’intérieur. Il hausse les épaules. Remet son masque. Fend la foule, et puis disparaît. Mon regard suit son sillage, mon cœur bat si fort contre mes tempes que je n’entends même pas l’officiant reprendre. J’entends encore « Ça, là, tout ça a déjà eu lieu. » Est-ce la raison pour laquelle je suis invisible aux yeux de certains ? Mais lui me voyait, de même que Cracotte, Poivre, l’elfe de Chhèp’akoy, l’élève-magicien. « Tout est déjà décidé, vous savez ? » Sommes-nous dans le passé, dans un rêve ? J’observe les gestes calculés des magiciennes, Théomance et Emérence. Elles paraissent imperturbables mais tantôt leurs doigts tremblent. Les pupilles de la première, perlés d’étoiles, multiplient les regards furtifs vers l’assemblée, jusqu’à parfois se dédoubler.
« Pas besoin de venir te chercher, tu reviendras à moi. »
– Acceptez-vous que la Solitude se finisse aujourd’hui…
Mes oreilles bourdonnent.
« MOI, je serai le seul présent pour te consoler. »
– …lorsqu’ils ne restera plus de pulsars à écouter mais que des trous noirs dans lesquels sombrer…
« Vous vous trahirez tous. »
– Sans mensonge, sans omission, sans trahison…
« Vous
vous
tra hi rez
tous. »
Je n’entends plus les magiciennes, seulement ce ton hargneux, abyssal. Et puis une deuxième voix, plus métallique, pleine d’ironie.
« Vous rencontrerez votre sujet d’étude ici. »
…
« Ne faites pas attendre un rival. »
D’un coup, l’intime conviction m’apparaît. C’est pour cet homme que je suis ici. Pour ce rival, ce vrai méchant, cette caricature qui veut nuire et l’assume. Il est la première clef de mon enquête sur la violence dans le Château. Je dois le retrouver !
– Excusez-moi…
Les deux magiciens qui assistent au rituel juste derrière moi restent impassibles et ne bougent pas d’un millimètre. Je me glisse derrière une femme à la robe crémeuse, dont je piétine la traîne sans susciter la moindre protestation. « Pardon, pardon », je fais en me glissant entre les deux membres d’un couple, pas plus vexés que ça et fais face à un immense serveur qui me fait les gros yeux.
– Chhhh !
Tiens, il me voit celui-là. Pour faire bonne figure, je me retourne vers l’autel et tente d’écouter.
– Lìi Thêmáat, kí yàa xèi phéet hâi xù Hèrémáat yĩ khrúik híi xék…
Impossible. Le souvenir de la voix du trouble-fête, mêlé aux injonctions de ma commanditaire, m’empêche de me concentrer suffisamment pour traduire les subtilités du castelain. Je me retourne à nouveau : la foule est comme un rempart. Je ne saurais même plus dire dans quelle direction est partie l’homme. Comment vais-je le retrouver ? Déjà, toute trace de sa présence s’est effacée ; les convives agissent comme si son intervention n’avait pas existé. La salle en revanche ne cesse de s’assombrir et, sous les masques des magiciens, il me semble entrevoir des bouches disparaître, remplacés tantôt par la grimace d’une goule, tantôt par des lambeaux de chair zombie, tantôt par des traits de glace.
Cette pièce commence à sérieusement m’effrayer. Des yeux, je cherche un appui, un allié, un être tout du moins dont l’apparence ne se mettrait pas à vaciller. Difficile.
Il y a bien cet ours en peluche. Là, juste à ma gauche. Il porte un masque lui aussi, fait des sourires de star à qui veut bien le regarder et jette autour de lui des tracts comme des pétales de rose. Il est vraiment adorable, je me demande bien quelle agence de publicité l’a engagé. J’attrape un tract au vol et le parcours : « Rejoignez l’Ordre ! Paye avantageuse, risques vitaux minimisés, financement à 50 % de votre assurance BAF, faites partie de l’équipe de mercenaires la mieux traitée du Château ! »
Sur le prospectus, l’ours en peluche me fait un clin d’œil. Je souris.
Je me contrains néanmoins à interrompre ma lecture, alertée par l’onde de silence qui vient de me percuter. Autour de moi, la foule est parcourue par un mouvement d’indignation. Je grimpe sur la pointe des pieds et vois l’homme, qui avait disparu, se précipiter vers les deux mariées. Sans réfléchir, je bouscule les personnes devant moi, tente de m’approcher, mais déjà Théomance arrache le collier qui était porté au cou de sa promise et en projette les perles partout dans la salle. Elles fusent dans toutes les directions, je me saisis d’une sans rien savoir de la portée future de mon geste, un hurlement déchire l’air, je me recroqueville sur la perle… et tout explose autour de moi.
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Très excellente pièce !! (même si Quokka est vexé qu’on l’ait qualifié d’ours en peluche alors que c’est un QUOKKA)
J’aime beaucoup les descriptions de la fin de la pièce où l’on se rend compte que le rêve se découd
J’espère qu’il pardonnera l’inculture d’Ange, à force de voir des zombies partout on n’a plus les yeux en face des trous !
Aaaaaaah, c’est trop bien d’avoir le point de vue des autres !
La pièce est géniale, j’ai beaucoup aimé la façon de la décrire. Il y a plein de détails sur le buffet, les personnes présentes, les serveurs, etc… c’était top. J’ai trouvé ça rigolo aussi la façon dont Ange découvre son reflet XD
Et jusqu’à présent, je savais qu’Ange allait aider un elfe et un étudiant mais sans savoir comment et c’est trooop bien de découvrir toute l’histoire derrière !
Meuuuh non, Poivre n’est pas un connard XD
Pas totalement… et si Cracotte reste avec lui, il changera peut-être ^^
Le Château est effrayant. On ressent bien l’impression de terreur qu’il fait régner quand il scrute les explorateurs.rices présents.es.
C’est d’autant plus courageux de la part d’Ange de se lancer à sa poursuite, curieux de découvrir sous quel angle elle va l’aborder lors de leurs retrouvailles.
Ouii vraiment j’adore le fait d’avoir écrit chacun de son côté puis de lire les autres créations !
Merci beaucoup ! J’ai remarqué en effet que Ange décrit les invités à la périphérie quand Poivre décrit bien plus les mariées. Je ne savais pas non plus comment elle allait aider un elfe et un étudiant, ça m’a fait quelques noeuds aux cerveaux sur le coup x)
J’espère que Cracotte aura une influence positive sur Poivre même si purée la charge mentale qu’il va se taper
Waw.
C’était rigolo.
Et effrayant à la fin, forcément.
Incroyable écriture ! J’adore :3