Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE VERT FOUGÈRE
LA PIÈCE VERT FOUGÈRE

LA PIÈCE VERT FOUGÈRE

Pièce n°2216
Écrite par Le Pianiste Sans Visage

Un vent chaud et humide m’étreint alors que j’ouvre la porte. Je prends aussitôt le soin de fermer cette dernière, désireux de laisser tout grain de poussière derrière moi. J’inspire un bon coup – l’air libre me fait déjà le plus grand bien. Autour de moi, des prêles des marais et toutes sortes de fougères plus verdoyantes les unes que les autres.

J’adore la nature. Elle me permet d’oublier mon statut de prisonnier. Je me promène parmi la végétation et respire son parfum. Puis je m’assieds sur un rocher bordant un cours d’eau et j’observe la rigole mener sa joyeuse danse. Rien n’existe hormis l’odeur des fougères, l’eau qui s’écoule et le croassement des grenouilles. Je suis enfin en sécurité. Un amphibien s’approche de moi et continue son chant. J’ai l’impression que celui-ci m’est destiné, comme si l’animal tentait de me dire : « Repose-toi, Robin, repose-toi bien. Tu l’as mérité. » Je me laisse bercer par sa douce mélodie, et je ferme enfin les yeux.

À mon réveil, je suis couvert de sueur. Le soleil, désormais haut dans le ciel, rend l’air d’autant plus étouffant. Ma peau est moite. Je sursaute soudain en voyant deux yeux bruns me fixer : j’ai une grenouille sur les genoux !

« Eh, l’ami, ce n’est que moi, faut pas te mettre dans des états pareils ! Je ne te veux aucun mal, je t’ai même aidé à t’endormir, tu te souviens ? Bon, cela dit, je ne l’aurais peut-être pas fait si j’avais su que ta petite sieste durerait aussi longtemps. J’ai cru attendre une éternité ! C’est que j’ai pas toute la journée, moi ! »

Je reste bouche bée devant ce phénomène. Certes, une grenouille douée de parole ne sera pas la plus grande bizarrerie que j’aurai rencontrée dans ce Château, mais tout de même, il y a de quoi être un peu décontenancé !

« Bah côa, t’as perdu ta langue ? Tu parles pas français ?

– Euh… Si, si, je parle français.

– Bah alors pourquoi tu dis rien ?

– Je suis… surpris, c’est tout. Je ne sais pas trop quoi te dire.

– C’est parce que je suis une grenouille, c’est ça ? T’as jamais vu de grenouille parler ? Non mais c’est toujours la même rengaine, je donne, je donne, par pure bonté de cœur, et sous prétexte que j’ai la peau verte je n’obtiens jamais rien en retour. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? On m’avait pourtant prévenu, les… »

Son flot de paroles me laisse le temps de reprendre mes esprits et, surtout, de réaliser mon impolitesse. Je n’ai jamais voulu blesser cette pauvre petite grenouille !

« Excusez-moi, je ne voulais pas vous froisser. Vous êtes effectivement la première grenouille que j’entends parler, c’est tout ! Mais je suis ravi d’enfin vous rencontrer. Quel est votre nom ?

– Je suis une grenouille, idiot, je n’ai pas de nom ! »

Encore une bourde… Décidément, je ne maîtrise guère l’étiquette amphibienne. Je continue de transpirer, et cette fois-ci je ne suis pas sûr que la chaleur soit en cause.

« Excusez-moi, je ne savais pas.

– Ça ira pour cette fois. Je suppose que j’ai eu un nom, autrefois… Lorsque j’étais humain, on me connaissait sous le nom de Lucas. Mais ne t’avise pas de m’appeler comme ça aujourd’hui ! Je refuse d’associer ce corps visqueux à qui je suis vraiment.

– Vous… bégayai-je. Vous étiez humain ?

– Évidemment, comment parlerais-je sinon ? Bon, puisqu’il faut tout t’expliquer… »

Voyant mon expression décontenancée, Lucas – ou plutôt, la grenouille qui fut autrefois Lucas – entreprend de me raconter son histoire. Elle était jadis un homme simple, content et sans histoire… Jusqu’au terrible jour où un sorcier, cruel et jaloux de sa douce félicité, l’attira ici avant d’en faire une grenouille. Seul un baiser lui permettrait de retrouver sa forme originelle – mais qui embrasserait un tel animal ? Sortir du Château le condamnerait à conserver éternellement cette apparence, aussi se retrouve-t-il coincé en ces lieux.

« Depuis, je suis à la recherche d’une princesse qui accepterait de m’embrasser. Tu ne m’as pas l’air d’être une princesse, mais personne n’a mis les pieds dans ce marécage depuis plus de deux cents ans, donc je suppose que tu feras l’affaire.

– Que je ferai l’affaire pour… ?

– Pour m’embrasser ! Je sais que je ne paie pas de mine comme ça, mais je te promets, j’embrasse très bien !

– Attendez, ce n’est pas une histoire de bien embrasser ou pas. Sans vouloir vous offenser, vous êtes… vous… eh bien, vous êtes une grenouille ! Et surtout, je suis marié.

– Roh, tu es dans le Château, les règles du commun des mortels ne s’appliquent pas ici. Et puis, je ne vois personne à tes côtés !

– Ma femme est à l’extérieur du Château, j’explique.

– Et depuis combien de temps ne l’as-tu pas vue ?

– Sept ans, je réponds le visage fermé. Mais ce n’est pas une raison pour la tromper.

– Écoute, je ne te demande pas de m’épouser. Juste de me faire un tout petit bisou, de rendre un simple service à un autre captif de ce fichu Château. Quand je serai redevenu Lucas, tu ne me devras plus rien. »

Je me rends compte que je joue sans y penser avec la bague qui orne mon annulaire. Lucie… M’en voudrait-elle, ou comprendrait-elle que dans ce Château, on fait ce qu’il faut pour survivre et pour aider nos compagnons de galère ? Je me demande si, après toutes ces années, elle me croit finalement mort… M’attend-elle toujours, ou a-t-elle fait son deuil et refait sa vie ? Je crois que je préfère la deuxième option. Pour rien au monde ne voudrais-je qu’elle passe sa vie malheureuse, à attendre désespérément mon retour. Je suis coincé depuis si longtemps…

« Bon, tu sais quoi ? intervient la grenouille. Je me souviens précisément du chemin que le sorcier a pris pour m’abandonner ici. Si tu m’embrasses, je t’aiderai à sortir du Château. »

Je relève la tête alors qu’un espoir naît en moi. Sortir du Château ?

« Et pour te prouver ma bonne foi, je vais t’offrir un cadeau ! Tiens, voici un coquillage. »

Ce n’est pas un simple coquillage qui me fera pencher d’un côté ou de l’autre sur une décision aussi importante. Mais, curieux, j’accepte son présent et commence à l’examiner. Je m’apprête à demander à la grenouille où elle l’a trouvé – un coquillage n’est pas l’objet le plus commun dans un marais – lorsqu’un éclat de rouge attire mon attention. À l’intérieur de la coquille, je trouve un papier écarlate orné de lettres dorées : « Nous avons le plaisir de vous inviter au mariage d’Émérence et Théomance ». Mais qui sont ces personnes ?

« Qu’est-ce que c’est ? je demande à la grenouille.

– Seulement une invitation à l’événement le plus célèbre du siècle ! Allez, dors, tu pourras m’embrasser plus tard. »

La grenouille se remet à chanter, et je m’assoupis avant de pouvoir protester.

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