Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DE BAL DU MARIAGE OÙ LA GRENOUILLE DEMANDE À M’EMBRASSER
LA SALLE DE BAL DU MARIAGE OÙ LA GRENOUILLE DEMANDE À M’EMBRASSER

LA SALLE DE BAL DU MARIAGE OÙ LA GRENOUILLE DEMANDE À M’EMBRASSER

Pièce n°2217
Écrite par Le Pianiste Sans Visage

À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.

Je me réveille brusquement alors que je suis debout, en pleine conversation avec quelqu’un – plus précisément avec une femme à la peau bleu clair, dissimulée derrière un masque jaune orné de plantes et de plumes jaunes. Derrière elle, une salle de bal remplie de convives masqué-es. Il y a plus de monde que mon nombre total de rencontres dans ce Château jusqu’alors. Cette perte soudaine de repères me fait vaciller, mais je récupère l’équilibre sans que mon interlocutrice ne semble remarquer quoi que ce soit. Celle-ci semble toutefois attendre une réponse de ma part à une quelconque question et, tout pris à mon vertige, je n’ai pas prêté attention à ses dires.

« … Pardon ?

– Dites-moi… Suis-je la seule à ne pas connaître le nom des mariées ?

– Oh ! Non. Je les ai quelque part… »

Je cherche mon invitation dans la poche de mon blouson en faux cuir, mais ne trouve qu’une veste de costume… Costume noir, chemise violette, cravate fleurie et chaussures élégantes semblent constituer ma tenue de la soirée. Ébranlé par la situation mais bien décidé à cacher mon embarras à cette inconnue, je retrouve le document écarlate dans un repli de ma veste et la lui tends.

« Voici. Émérence et Théomance. Mais ne me demandez pas de qui il s’agit, je n’avais jamais entendu ces noms avant… Aujourd’hui ? Hier ? Le moment où j’ai reçu cette invitation. »

La jeune femme me remercie et s’empare du papier. Je m’apprête à l’assaillir de questions en pis de la bienséance – où sommes-nous ? depuis quand suis-je ici ? et pourquoi ? qui êtes-vous ? – mais quelque chose m’entraîne en arrière alors qu’un groupe de convives également masqué-es me sépare de l’inconnue. Je tente en vain de croiser le regard de cette dernière à travers la foule, mais elle semble avoir disparu. Tant pis. J’adresserai mes questions à un-e autre invité-e.

« Alors, c’est sympa, hein ? »

Je sursaute. À mes pieds, la grenouille porte un nœud papillon noir et un minuscule masque assorti à la couleur sa peau – ce qui ne laisse guère planer le doute sur son identités, si tel était le but. À moins qu’une autre grenouille n’ait été invitée à ce mariage.

« Heureusement que je t’ai tiré en arrière, sinon tu te serais fait marcher dessus par tous ces gens bourrés. ‘Faut que tu fasses gaffe, il y a du monde, ici ! »

Derrière nous, la foule s’écarte s’écarte pour laisser passer deux femmes – probablement les mariées – qui s’approchent d’une vasque située au centre de la salle. Des notes de musique résonnent, et les futures épouses entament la première danse. Elles sont magnifiques. Leurs robes tournoient en même temps qu’elles, et chacun de leurs pas colore la piste de danse de mille et une nuances. Rose, violet, bleu… Je me perds dans la vision de ce couple éclatant et ne peux m’empêcher de sourire. Lors de notre mariage, la robe de Lucie était d’un bleu assorti à ses yeux…

« Eh, qu’est-ce qu’il se passe ? J’y vois rien moi ! Je m’en fous des pieds des gens ! Fais-moi monter ! »

Au sol, la grenouille trépigne de frustration. Visiblement, elle attend que… je la prenne sur mon épaule ?

« Alleeez, s’il-te-plaîîît… »

Je lève les yeux au ciel et attrape l’amphibien pour le placer sur mon épaule. Je ne sais pas si je dois être agacé ou attendri par ce comportement mais, quelque part, sa présence me fait me sentir moins seul. Et, dans un lieu comme ce Château, c’est déjà beaucoup.

Elle se met aussitôt à observer la soirée et ses participant-es.

« C’est une belle soirée. Romantique. »

La grenouille tourne son regard vers moi.

« Ton masque bordeaux te donne un air très mystérieux, tu sais. »

Elle attend quelques secondes une réponse de ma part. Je ne lui accorde pas cet honneur.

« Nous sommes à un mariage, si tu ne m’embrasses pas maintenant, quand le feras-tu ?, gémit-elle.

– Jamais, justement, c’est ce que j’essaie de vous faire comprendre… À moins que vous ne parveniez à nous sortir de là. Mais je ne vous embrasserai pas avant d’en avoir la preuve.

– Bien. Dans ce cas essayons dès maintenant. »

Elle bondit par terre et se dirige vers une des extrémités de la salle. Je la suis à petites foulées – c’est qu’elle est rapide, aussi petite soit-elle ! Autour de nous, les convives ne nous prêtent aucune attention. Iels discutent, festoient, dansent et s’intéressent plus au buffet qu’au duo homme-grenouille s’élançant à travers la pièce. J’ai l’impression que nous nous approchons d’une sortie lorsque… La vasque ? N’était-elle pas loin derrière nous ? Devant nous se trouvent les futures mariées, dansant encore sur la même piste multicolore que je pensais pourtant avoir laissée de nombreux mètres en arrière. Certain-es convives se sont désormais joint-es à leur danse et s’amusent, sans la moindre idée de l’angoisse sourde me gagnant progressivement. La grenouille s’est arrêtée en même temps que moi, et son air tout aussi inquiet ne me rassure pas.

« Est-ce qu’on a couru en rond… ?

– Il faut croire. C’est la seule explication. Repartons dans cette direction. »

Je pointe du doigt un pilier à l’extrémité nord de la salle, dans une tentative de raisonnement rationnel.

« Gardons le regard rivé sur ce pilier pour être sûrs de ne pas dévier, et ça devrait aller. »

Nous reprenons notre course. Nous dépassons les danseur-euses, les musicien-nes, et atteignons un espace où la foule se fait plus éparse. Puis… à nouveau la vasque centrale, les mariées et la piste de danse.

Le même schéma se répète plus de fois que je ne pourrais le compter. Ni la grenouille ni moi n’acceptons notre échec. Déjà coincé-es dans ce Château, nous refusons que le peu de liberté restant à notre disposition soit désormais réduite à une unique salle. Une salle de bal avec musique et boissons, nourriture à volonté et une ambiance plutôt festive, certes. Mais une seule salle quand même.

Au bout d’un énième tour de pièce nous faisant croiser une créature particulièrement ivre et énervée avant de nous ramener à la case départ, nous avouons enfin notre défaite. Quitte à être enfermé-es, autant faire de notre mieux pour profiter de la fête, non ?

Je n’ai jamais été un grand buveur. Pourtant, lorsque la grenouille se sert un verre rempli d’un cocktail vert – dont je trouve l’apparence aussi étrange qu’alléchante –, et m’en propose un autre rempli du même liquide, j’accepte.

« On ne sortira jamais de ce maudit Château… Et je resterai à jamais une grenouille » se lamente la grenouille au quatrième ou cinquième verre.

C’est en l’entendant dire ces mots que je réalise le désespoir de notre situation. Nous ne sortirons jamais de ce Château. Et je ne reverrai jamais Lucie.

Alors que je sombre peu à peu dans le sommeil, je remarque vaguement le silence se faire dans la salle et des phrases être échangées dans un ton solennel. Quelques temps plus tard, des cris. Une explosion ? Peu importe. Je m’endors.

<< < Carlynn Vagamova

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Un commentaire

  1. Aaaah mais c’était Carlynn au début ! J’avais pas compris à la lecture de sa pièce qu’elle parlait à un autre explorateur ^^
    Je suis content de retrouver la grenouille ! Elle est rigolote. Et partie pour revenir de manière récurrente si j’ai bien compris ?
    On ne s’échappe malheureusement pas si facilement de ce rêve (cauchemar ?) mais j’ai beaucoup aimé que tu décrives ce qu’il se passe si on essaye quand même.
    Ton perso (il a un nom ?) a un sommeil sacrément lourd !

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