Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PIÈCE MAGIE-MARIAGE
LA PIÈCE MAGIE-MARIAGE

LA PIÈCE MAGIE-MARIAGE

Pièce n°2219
Écrite par Shwaan Fehish
Explorée par Rus

À l'occasion de la pièce palier 2000, les membres de l'association du Château ont créé la trame d'une pièce collective, le souvenir d'un bal et d'un mariage, que chacun·e peut écrire et explorer du point de vue de son ou ses personnages. La musique a été composée par Dan Lazar.

🤢« BEUUUUUUURHHH » Ahhhh, j’ai si mal au crâne… j’ai encore envie de… « heuh.. heuh.. BEUUUUUUURHHH! Putain j’m’en suis foutu plein la… chemise? Mais c’est quoi ces conneries? Elles sont où mes fringues? Ehhhhhh pas mal, c’est de la bonne cam! » Par contre c’est vraiment trop petit, j’me sens tout serré là-dedans. Bon, j’ai atterrit où cette fois? Peu importe, je serai sorti d’ici aussi vite que j’y suis entré! Mais d’ailleurs, comment est-ce que j’y suis arrivé… la femme de ménage! Elle m’avait mis un truc dans la poche avant de… oh ma tête… Je me tâte, par réflexe, les poches de mon nouveau smoking, comme s’il s’agissait de mes vêtements habituels, et de manière tout à fait inattendue, je sens sous mon doigt quelque chose de dur et petit dans la poche gauche de ma veste. Ohhhh, un coquillage… c’est un très beau coquillage! Je le porte à mon oreille, peut-être y ai-je quelque chose à entendre? Rien. Même pas un vague bruit de ressac. Peut-être à l’intérieur? Le creux de la coquille a l’air assez large et profond pour y glisser quelque chose… En effet, c’était bien vu, le coquillage semble contenir un petit papier enroulé d’un ruban mauve. Le papier est doux sous mes doigts, comme s’il avait été feutré de coton très fin. J’ouvre le message et lis ces quelques lignes très simples: « Cher explorateur, cher Ruszlán, Vous êtes cordialement invité à la cérémonie magique de mariage d’Émérance et Théomance. N’oubliez pas votre costume et surtout… votre masque! À très vite, nous veillons sur vous. »
Un mariage? Elles ont dû faire erreur, je ne sais même pas qui sont ces dames!
Brp.. oh punaise, faut vraiment que je trouve des toilettes et que je nettoie tout ça!

L’endroit où je me retrouve est immense, il m’est presque impossible d’en distinguer tous les murs. D’ailleurs rien ne m’indiquait qu’il y aurait autant de monde dans cette gigantesque salle de bal, avant que je ne franchisse la porte du misérable vestibule où je suis apparu il y a un instant. Je ne vais pas m’aventurer dans la foule, je connais mes capacités d’orientation, je vais très probablement me perdre ici. Je vais plutôt longer ce mur jusqu’à trouver des toilettes, ça me parait être une stratégie raisonnable. 

Ça fait 10 minutes que je longe ce foutu mur, ça commence à faire long. Personne ne semble m’avoir remarqué, iels sont toustes occupé.es et discutent. En revanche, je remarque qu’iels portent toustes un masque, qui cache au minimum leurs yeux. C’est vrai que le mot d’invitation mentionnait ces masques. Logiquement, je devrais en avoir un pour moi quelque part aussi. Je ne le porterais pas de gaité de coeur, mais je commence à comprendre les énigmes de ce putain de château! Ces masques doivent avoir leur importance…
Oh! Enfin! Voilà des toilettes! J’ouvre la porte et rentre en trombe dans les-dits cabinets pour me redonner l’air à peu près présentable, mais ceux-ci sont déjà occupés par deux ados en train de se bécoter langoureusement à côté des urinoirs. Nos regards se croisent, l’instant se fige. Je décide de continuer ma route vers les lavabos, comme si je n’avais rien vu. Les jeunes se redressent et se reboutonnent en panique, le visage rouge comme un trotskiste. Ils s’en vont à la hâte, la tête baissée de honte. Moi je profite d’être seul pour retirer le haut de mon costume et essayer de laver ma chemise, mais les tâches sont tenaces. Ahhh ça accroche le formol!! Je décide finalement d’appliquer la technique dite de la « walk of shame jusqu’au bureau », et je renfile ma chemise retournée à l’envers, et cache les coutures apparentes en boutonnant ma veste par dessus. Purée ç’qu’on est serré là dedans!! J’espère que les boutons vont pas craquer!

Au moment même où je referme le dernier bouton de ma veste, un homme entre furieux dans les toilettes et me demande: « Ah purée ils ont foutu le camp! Eh, toi, tu n’aurais pas vu deux jeunes dans le coin par hasard? » « Heu, non… désolé 👀» Je crois comprendre la situation et décide de mentir, c’est pas mes affaires. « Ah les salopiaux! Ils vont m’entendre!! Par contre grouille toi, mon pote, ça va bientôt commencer! Et remet moi ce masque avant qu’on te voit, on rigole pas avec ça ici! » L’homme repart aussi vite qu’il est entré et me laisse avec tout un tas de questions. J’avais raison. Les masques ont l’air d’avoir une certaine importance dans l’coin. Bon, où est-ce qu’on aurait pu me le mettre? Est-ce qu’il est encore dans ce petit vestiaire où je suis apparu? Je ne le trouve nulle part… 

Soudain, je remarque entre le sèche-mains et le miroir, un petit masque de rat brun, un brin moche et un poil mignon. « Ah, on dirait que ma réputation m’a précédée.. » Quelqu’un a dû l’oublier là. Tant pis, ça fera l’affaire!! 

Une fois sorti des toilettes, je dois me mêler à la foule tant la pièce est bondée de monde. De plus, les gens semblent s’être rapprochés des murs pour libérer un espace central à quelques mètres de moi, autour duquel tout le monde est amassé, se bousculant pour tenter de voir ce qu’il s’y passe. J’essaie à plusieurs reprises de demander à différents convives ce qu’il se passe, mais à chaque fois, tout ce que j’obtiens en réponse est une moue gênée et un silence évitant. Soudain, entre deux têtes et trois épaules, je les vois. Elles sont magnifiques et s’avancent, gracieuses, l’une faisant face à l’autre. Elles vont danser. Le silence se fait mélodique mais la musique le devance et les deux danseuses s’élancent dans une transe lyrique. Waw, cette scène me rend poète! Je m’amuse quelques instants de cette idée et profite d’une bouffée d’orgueil, quand une voix m’interpelle de derrière mon dos. « Elles se marient aujourd’hui, la cérémonie ne fait que commencer. Rus, tu n’as pas eu mon mot? » La femme qui me parle est resplendissante, c’est sûrement elle qui m’a invité ici. C’est fou ce qu’elle ressemble à l’une des deux mariées! C’est sûrement sa soeur, ceci expliquerait cela. « Oh oui, bien sûr madame, je l’ai bien reçu! Je comprends mieux ce qu’il se passe maintenant! Ces deux femmes doivent donc être Théomance et Érémance, c’est bien ça? Et vous, vous êtes sûrement là soeur de la mariée? Vous vous ressemblez tellement! » La femme me sourie-jaune mais semble déçue de ma réponse et s’en va. Elle disparait dans la foule comme si elle se plongeait toute entière dans un bain opaque, et je la perds de vue. 

Mon regard se pose à nouveau sur les mariées. Leur danse est hypnotisante, tout comme leurs vêtements. La première a les bras et le buste couvert de tatouages ainsi qu’une robe d’un noir spatial dont l’anti-couleur semble aspirer la lumière autour d’elle, tandis que sa partenaire scintille comme un ruisseau de montagne au couché du soleil et arbore à des poignets, son cou et ses chevilles des bijoux de perles. Les masques qui couvrent leurs visages sont deux étoiles jumelles dont les yeux ne se quittent jamais. Leurs deux corps s’entre-mêlent en figures irréelles, comme un tango d’huile et d’eau sans gravité aucune. Je… je crois honnêtement que je n’ai jamais rien vu d’aussi beau. 

Je ne comprends pas ce qui m’arrive ici. Je suis resté durant tout le temps de la danse, bouche-bée, en adoration, et mes pensées écrivaient cet instant comme de la poésie. Il doit sûrement y avoir une sorcière dans la salle. Je vais régler ça à la hongroise! Où est le buffet? Doit bien y avoir un buffet, si c’est un mariage? Ahhh voilà!

L’offre de plats et de boissons est incroyable! D’habitude je suis plutôt du genre tatillon avec la nourriture, mais là toutes ces tables semblent avoir été dressées spécialement pour mes propres désirs. Je veux tout goûter, absolument tout! Mais, parmi ces innombrables mets dont les odeurs m’enivrent déjà, un plat retient particulièrement mon attention. Un goulasch. Son aspect, son odeur, sa couleur, tout me porte à penser qu’il s’agit d’un authentique magyar gulyás. Je suis de nouveau comme hypnotisé et avance, l’assiette à la main et les larmes au yeux, vers la marmite fumante. Je me sers une portion généreuse de ce ragoût danubien, et me rempli un verre de tokáj (je ne m’étends pas sur la question, mais oui, il y avait bien une dizaine de bouteilles de tokáj fraiches disposées sur la table des vins). Dès la première bouchée de goulasch, me voilà projeté en enfance, dans cette petite maison de campagne près de Miskolc, dans le nord de la Hongrie, où ma mère et moi étions allés rendre visite à mes grand-parents. Je revois mon grand-père préparer le repas en sifflotant, alors que ma mère et ma grand-mère s’affrontent aux échecs dans les effluves de páprika. Ma grand-mère perdait toujours, alors elle râlait d’avoir un jour appris à jouer à ma mère. Je revois Sándi, le vieux chien de la maison, qui ne se levait de son panier qu’au moment des repas pour nous quémander une tranche de salami. J’entends à nouveau les oiseaux chanter dans le jardin, la radio allumée le matin, la guitare de ma mère au loin… C’en est trop… je, je n’arrive plus à retenir mes larmes, il faut que je m’asseye pour digérer tout ça. Je m’essuie les joues d’un revers de la manche, empoigne une bouteille de tokáj dans une main, et me mets à la recherche d’une table où m’asseoir et souffler un peu. 

Tiens, le mec là bas est tout seul à sa table. Je vais m’installer avec lui, ça lui fera de la compagnie. Et moi aussi d’ailleurs. J’ai bien besoin de parler je crois…

« Salut mec! J’peux m’asseoir 🤠» l’homme ne me répond pas, mais je m’assois quand même en face de lui et tente une blague pour détendre l’atmosphère « Bah alors? T’es l’ex d’une des mariées ou quoi? » Bon, ok, c’est pitoyable. L’humour n’a jamais été mon fort, et d’ailleurs, l’homme n’a pas l’air d’apprécier mon ânerie, maussade, il marmonne quelque chose dans sa barbe et vide cul-sec son whiskey. « Qu’est-ce que t’as dit? J’entends pas bien avec tout ce bruit… » l’homme me répond par ces quelques mots énigmatiques qu’il lâche là sans même me regarder « Pire que des zombies, les explorateurs d’aujourd’hui font même plus l’effort d’apprendre le castellain… ». Sur ces mots, l’homme se lève en titubant et part se chercher à boire. Au même moment, passe près de moi un homme assez court sur pattes avec une barbe impeccable qui marmonne l’air soucieux. Il raconte quelque chose à propos d’eau trop claire, et ça a l’air de pas mal le préoccuper, alors moi, j’y vois un signe du destin: une seconde chance de me prouver à moi même que je peux être drôle. Alors que le gars est à quelques centimètres de moi, toujours en train de se triturer les méninges à propos de la couleur de l’eau, je lui envoie en clignant amicalement de l’oeil « Tu sais, si tu trouves que l’eau est trop claire, tu peux mettre du vin dedans! Ça lui donnera du goût! » Mais l’homme ne rit pas lui non plus, il a même l’air un peu offusqué. « Bah qu’est ce que j’ai dit? » Je me sens un peu nul et con… je me rassois, je n’ai plus trop envie de parler. Je me ressers du tokáj.

Le drôle de gars que j’étais venu rejoindre à cette table y revient, toujours aussi chancelant, deux verres de gin remplis comme des verres de coca à la main. Il s’assoit lourdement en reversant partiellement le contenue de l’un de ses verres et m’adresse enfin la parole. « Bonpfffhh… t’avérézonjj… j…je… l’autre putche là sé ma fammm… èl a paldroit fèça… WOOO!! Éré…brrp…mansss, suis ton maRI! Arètéconneries!! »  Il est bien sympa, lui, mais j’suis plus trop dans le mood là, en plus il articule pas, j’comprends rien à ce qu’il dit. « Ahah oui! Sacré soirée! 😅 Oh mais je suis complètement à l’ouest! je crois que j’ai oublié quelque chose aux toilettes tout à l’heure! Raahlala, faut que j’y retourne, c’est… c’est important.» Lui réponds-je maladroitement en me levant, bien conscient que mon argument est un peu léger. Je me dis que de toutes façons qu’il est trop ivre pour le remarquer, mais l’homme me retient par le bras et, avec une force surhumaine, me contraint d’un seul mouvement de poignet à me rasseoir. Je suis terrifié, l’homme ne lâche pas mon bras. Il relève sa tête, vide ses deux verres d’une traite l’un après l’autre en quelques secondes et se passe la langue sur les dents. Il se rapproche de moi en me fixant les yeux injectés de sang: « C’est moi qui décide quand on a fini de parler. Tu sais qui t’as en face de toi, mon vieux? Tu sais à qui tu parles là? » À cet instant, l’homme semble avoir complètement dessoûlé. Le contrôle qu’il a tout d’un coup repris sur la situation m’inquiète encore plus que ses menaces. Je ne sais plus quoi faire, je suis tétanisé. L’homme reprend la parole « Pfff, tu me fais pitié, j’sais pas ç’que j’fous encore avec toi. Vas-y casse-toi… CASSE-TOI! » Mes instincts les plus primaires me somment de déguerpir au plus vite.  

Une fois en sécurité dans la foule, j’essaie de reprendre mon souffle et m’effondre à genoux en pleurs sur le sol. Personne ne semble faire attention à moi. Une impression de solitude profonde s’empare de moi. Rien ne semble jamais réel… ce château est un enfer sur mesure… c’est pas une vie, pas une vie… pas une vie? Oh putain, je… je suis décédé? Je suis mort, c’est ça?? 

Après un court instant de sanglots et de larmes, je parviens à me ressaisir, à me relever et décide de retourner vers le buffet. La nourriture sera sûrement un excellent moyen de me consoler et faire passer un peu le temps figé et impalpable de cette pièce. Soudain, me revient à l’esprit les paroles du p’tit gars barbu à la fiole de tout à l’heure. Il s’inquiétait que l’eau de cette-dite fiole ne se colore pas au fil du temps passé ici. Je n’avais pas bien compris sur le moment, et ne suis pas encore sûr d’avoir tous les éléments pour vraiment cerner son problème, mais j’ai tout de même le sentiment d’avoir une impression commune avec lui quant à l’effet qu’a ce lieu sur le présent. Cette impression d’être un fantôme, sans impacte sur ce qui se passe. Rien ne semble avoir de conséquences ici. A l’exception peut-être de ce gars flippant à la table là-bas… mais c’était qui ce type? 

En me rendant au buffet, j’ai constaté des choses étranges parmi la foule de convives. Quelques invités avaient par endroits la peau anormalement fripée, des tâches de vieillissement, des ecchymoses, des bleus, voire même par fois de vilaines plaies purulentes. J’en ai déjà tellement vu dans ce château, que je n’ose plus me dire que mon esprit me joue des tours à cause de la fatigue. Je vais donc rester méfiant. 

Décidément, quelque chose se passe ici, la réalité du lieu semble glitchée, comme dans jeu vidéo corrompu par un virus, ou un rêve qui vire lentement au cauchemar. Tout à l’heure par exemple, je m’étais servit une assiette de pörkölt. Il avait l’air délicieux dans la marmite, mais une fois dans mon assiette, le ragoût semblait avoir pourri depuis quelques jours. La viande, infestée de vers, dégageait une tel puanteur que je lâchais l’assiette par terre, couvrant ainsi le sol d’asticots et de chaire putréfiée. Certaines personnes dans l’assistance paraissaient également avoir complètement changé d’apparence, et avaient l’air plus morts que vivants (ou mort-vivants). J’ai même cru entrevoir dans la foule, l’une de ces personnes croquer dans quelque chose avant que ça ne lui explose au visage en lui arrachant la mâchoire au passage. L’inquiétude commence à me gagner. Je ne sais pas comment sortir d’ici, il ne semble pas y avoir d’issues à cet endroit.
Soudain, les lumières se tamisent sur l’assemblée et des projecteurs illuminent la scène et les deux mariées. Une rumeur traverse la foule, demandant à tous de se taire. J’entend quelqu’un dire que « le rituel » va commencer. 

La foule s’écarte autour des deux femmes qui s’avancent alors vers un autel centrale où se trouve une grande vasque d’eau où flottent des perles scintillantes. Un officiant les y attend, ses yeux sont maquillés d’argent, comme son masque, et il arbore un air calme, presque froid. L’officiant commence son oraison, alors que les mariées se regardent intensément, en silence. Le rituel commence par de longues présentations alambiquées d’Émérence d’abord, puis de Théomance, et j’apprends au passage qu’il s’agit de deux magiciennes. Pour l’instant c’est un peu chiant, mais ce rituel promet d’être intéressant… Je m’attends à du grand spectacle! Une fois les titres officiels présentés au public, les lieux commun sont dits et les deux femmes se prennent par les main. L’officiant bricole quelque chose avec deux vieux bouts de tissu, et les dépose sur les mains jointes des magiciennes amoureuses. Il reprend la parole, solennel: «  Que la musique se taise, que les Souffles se retiennent, car devant nous les promises mettent leurs Âmes à nu. » L’officiant regarde les deux femmes, pose sa mains sur les leurs et leur dit: «  Ne les faites point trébucher, car la moindre erreur peut les faire chuter. Désormais leur Parole est Vérité. » Je ne comprends pas vraiment de quoi il est question, mais la scène est belle, et j’attends la suite. 

Le silence est désormais totale dans la salle. Un silence en haleine. Après quelques secondes l’officiant reprend son discours. C’est le moment des promesses. Les deux femmes répondent à tous les engagements énoncés par l’homme. Leur amour émane, incandescent, et éclaire de chaleur la pénombre ambiante. Elles ne se quittent pas des yeux un seul instant, chacune pendue aux lèvres de l’autre, brûlantes d’en voir sortir ce simple mot, un mot magique: « oui ». 

« …si quelqu’un s’oppose à cette union, qu’il hôte son Masque sur le champ ou reste Occulté jusqu’à la Fin des Temps. » Ces paroles sont de nouveau suivies par un silence. Tout le monde se regarde et des murmures parsèment la foule. Soudain, l’ivrogne à la force surhumaine qui m’avait menacé plus tôt fend l’assemblée, et se dévoile plus soûl que jamais et visage découvert. Cela n’interrompt pourtant pas la cérémonie, et le rituel continue comme si de rien était. En fait, personne ne semble remarquer l’homme, à l’exception de quelques visages surpris et isolés, dispersés parmi les invités. C’est comme si ce type, pourtant difficile à rater, n’existait pas vraiment pour la plupart des personnes ici. Mais pour moi, il est bien réel, et en cacophonie parfaite avec le ton solennel et émouvant du rituel, l’homme entame un discours pitoyable de frustration, devant les quelques rares personnes qui le remarquent, et ne peuvent désormais plus l’ignorer. « Moi! Moi j’ai quelque chose à dire! Pshhhhhhh! Laissez-moi parler!!… » Oh bordel, ça commence bien… voilà qu’il interpelle la mariée maintenant… « Écoute Émérance, tu sais que je sais que nous savons touuus ici que tu m’aimes déjà,… » Heureusement que personne ne fait attention à lui, parceque son odeur, le ton de sa voix, le choix de ses mots, et la lourdeur de son discours, le tout mêlé à un français plus qu’approxiamtif, rendraient cette situation plus que gênante pour tout le monde, et surtout pour les mariées. Je vais vous épargner ce long moment de malaise, l’apostrophe de l’homme à Théomance et ses menaces au public. J’espère ne jamais avoir à recroiser ce gars dans les couloirs du château. Quoi qu’il en soit, une fois son torrent de merde déversé, l’homme tourne les talons et s’enfonce à nouveau dans la foule.

La cérémonie continue comme si de rien était, mais cette fois-ci sans l’autre connard en bruit de fond. Les deux magiciennes sont désormais front contre front, et l’officiant annonce qu’elles doivent à présent procéder à un échange. Un échange de quoi? De Mathias…mata? Un truc comme ça, bref, je ne sais pas ce que c’est. 

« Acceptez-vous que la Trame du Monde entende votre serment et le fasse irrévocable? » À ces mots répondent d’une seule voix les deux amantes « Nous acceptons qu’elle l’entende, qu’elle l’inscrive dans les Fils de sa Toile qui ne seront défaits qu’après la Fin de Tout. » Les deux femmes s’engagent alors dans une incantation qu’elles déclament tour à tour section par section, comme si elles se répondaient. « Que chaque être, chaque pierre, chaque poussière, chaque goutte dans l’océan, chaque note du chant de chaque oiseau, et que toutes les étoiles de tous les cieux nous rappellent notre promesse si nous venions à l’oublier. » Le rituel suit alors ce fonctionnement: l’officiant leur pose une question, à laquelle elles répondent en canon des paroles mystiques auxquelles je ne comprends pas un mot. L’instant est sublime. 

Au bout d’un moment, l’officiant lève son bras, fait un geste vers la vasque, et entonne un sermon dans une langue que je n’avais jamais entendu auparavant et qui m’est totalement hermétique: «Lìi tâipmèn, kí yàa xèi rhúuk trè mv́iphíi, phúhôp khá sùumèn khúm yúm ṛò kâ phúním! » À ces mots, les mariées se séparent et l’officiant récupère le tissu noué. Émérance plonge ses mains dans l’eau de la vasque et en retire un collier avec en pendentif un coquillage magnifique, un peu similaire à celui que j’avais retrouvé tout à l’heure dans ma poche, mais en plus gros, et plus beau. Elle vient se placer devant Théomance, et les deux femmes tiennent ensemble le bijou. L’officiant poursuit dans sa langue mystérieuse: «Lìi Thêmáat, kí yàa xèi phéet hâi xù Hèrémáat yĩ khrúik híi xék hâi híi trè sûi thrâm. » Émérance souffle alors sur le collier et s’en échappe un drôle de nuage, comme une nébuleuse miniature qui vient délicatement caresser le visage de Théomance. Celle-ci répond, des larmes de joie au coin des paupières: « J’entends son souffle, je le reçois et l’accueille en moi. » « Que dit-il » lui demande l’officiant. Théomance pose le coquillage contre son oreille. « Il me raconte les songes qui ont été, qui sont et qui seront. Il me raconte le bruissement des feuilles et le grincement de la balançoire au fond du Jardin des Dunes à la nuit tombée. Il me raconte la mélopée sahudienne que chantait sa mère quand elle pétrissait le pain et le rire de son père quand il la portait sur ses épaules. Il me raconte aussi le battement des ailes des papillons lors des Grandes Floraisons de printemps. Il me raconte encore les craquements des pages des grimoires de la Bibliothèque du Symphomor. Il me raconte enfin les soupirs des étoiles lors des veillées où la Lune se cache et ce qu’Émérence leur chuchotait en réponse, en secret. » Émérance passe alors le collier autour du cou de son épouse, et Théomance se dirige à son tour vers la vasque pour en extraire les perles: une magnifique parure nacrée. Une fois les amantes réunies à nouveau l’une en face de l’autre, l’officiant prononce une dernière phrase: «Lìi Hèrémáat, kí yàa xèi xàptrái ṭẽi xù Thêmáat yĩ pî xék ṭẽi híi trè sûi yêimmèn. » Théomance agite gracieusement le collier de perles et un même nuage, similaire à celui qui émanait du coquillage, se dirige vers Émérance et lui enlace la tête. « Je vois ce reflet, je le reçois et l’accueille en moi. » La tension de cette instant est à son maximum, mais Émérance, contre toutes attentes semblent particulièrement stressée, ses doigts tremblent contre ceux de sa femme. « Que montre-t-il? » Lui demande l’officiant, sur le même ton calme et froid, que lors du reste du rituel. Il ne semble pas voir l’appréhension dans les yeux de la magicienne. « Il me montre ce qu’il advient ici, ailleurs et en tous lieux. Il me montre l’écume et l’onde qui courent à l’assaut des vagues des Grandes Eaux au-dessus de l’Abîme. Il me montre la douceur de ses gestes quand elle pansait les plaies des tortues et le choc des larmes… » Théomance a l’air particulièrement émue par ces paroles, et une larme s’échappe de son oeil droit. « …des lames croisées avec ses adelphes. Il me montre les mystères du Conseil des Charmeurs d’Astres, cachés derrière les portes qu’elle ne pouvait franchir. Il me montre les fissures, les blessures que le poids de son savoir creuse en son sein. Il me montre aussi la patience infinie avec laquelle sans cesse elle se sépare… » À cet instant, un frisson de panique travers la salle et l’autel, et presque immédiatement, la magicienne se reprend en criant: « … SE RÉPARE!!! » 

Soudain, une violente onde de choc projette tout le monde au sol. Par chance, je n’ai rien de cassé. J’ai à peine le temps de me relever, que je vois un homme se jeter sur l’autel et essayer d’arracher le collier de perles des mains d’Émérance, encore sous le choc de son terrible lapsus. L’homme ressemble étrangement à l’ivrogne au discours que personne ne remarquait, sauf que cette fois-ci, tout le monde le voit bien. Théomance semble soudain se réveiller brutalement de sa torpeur et saisit le collier avant que l’homme ne puisse l’atteindre, le brisant au passage, et laissant toutes les perles qui le composaient s’éparpiller dans la salle. 

J’assiste à la scène mais ne sais pas vraiment quoi faire, quel est mon rôle, du moins jusqu’à ce que la puissante voix de Théomance résonne dans ma tête, m’ordonnant de ramasser le plus de perle possible. Je n’ai pas le temps de comprendre ce qu’il se passe, mais je saisie que la situation est urgente. Ça tombe bien, l’une des perles roule jusqu’à mes pieds. J’ai à peine le temps de m’en emparer qu’un cri terrible retentit dans toute la salle, et que…BZOFIUZOFHZOIFHAPOZFHAOIFHPAIOUFHI💥

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2 commentaires

  1. Haha pauvre Rus, c’est le seul qui n’a pas eu le droit à un masque d’office à son arrivée ! Je trouve ça trop rigolo de découvrir au fur et à mesure des pièces qui interagit avec qui. J’avais pas du capté à la lecture de la pièce de Sam qu’ils s’étaient rencontrés et du coup, là, j’étais en mode « mais c’est bien sûr ! ».
    Force à lui d’avoir survécu à sa discussion avec le Château, ce dernier était flippant sur la fin.
    Rus récupère une perle lui aussi ? Curieux de voir ce qu’il va en faire.

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