Pièce n°2438
Écrite par Didou
— Au suivant !
Je prends une longue inspiration et m’avance d’un pas ferme. C’est la première fois pour moi. Les collègues m’ont prévenu que notre administration pouvait se montrer acariâtre, pointilleuse, lourde, épuisante, désagréable, stupide, nonchalante, aigrie, hargneuse, querelleuse. Mais ça va aller. Je suis sûr qu’ils exagèrent pour me faire peur et puis je n’ai rien à me reprocher de toute façon.
— Bonjour ! je lance de ma voix la plus chaleureuse. Je viens pour une visite médicale.
Un air des plus fiers sur le visage, je dépose les quelques quatre-vingt pages du dossier que l’on m’a demandé de compléter sur le comptoir et adresse un large sourire au secrétaire. Ce dernier ne m’accorde pas un seul regard. Il soupire, rature la feuille devant lui avec une violence telle qu’il manque la déchirer puis me chasse de la main.
— Votre formulaire T-43-P n’est pas à jour.
— Évidemment qu’il l’est. Je suis allé sur le site de l’Ordre, comme il est demandé dans les consignes et…
— Nous allons le faire évoluer dans quarante-trois jours. Le point 27 de l’alinéa 221b. « Avez-vous un passé de Résistant ? ». La question était très mal formulée. Les types de la comm l’ont simplifiée. « Avez-vous un passé au sein de la Résistance ». Quelque chose du genre. Bref. On n’accepte plus que les nouveaux formulaires.
— Mais…
— Pas de mais. Les règles sont les mêmes pour tout le monde. À moins que vous ne soyez contre les règles ?
Ce disant, il lève enfin la tête vers moi. J’aurais préféré qu’il n’en fasse rien. Ses yeux sont glaçants et je dois me retenir de ne pas détaler à toute vitesse.
— C’est-à-dire que… non, bien sûr que non mais… sans ce formulaire… j’en ai besoin pour travailler, vous comprenez ? Alors si vous pouviez…
— Si je peux quoi ? Tricher ? Falsifier un document ? Pistonner votre demande ? C’est ce que vous me réclamez ?
— Non, je…
— Sécurité ! appelle-t-il en se levant de sa chaise et en faisant signe à deux colosses derrière moi. On en a un autre.
— Attendez, c’est un malentendu. Je… je veux juste travailler. Pitié ! Pitié ! je répète tandis qu’ils m’agrippent par les bras. J’ai une famille à nourrir, je suis fidèle à l’Ordre ! Je suis fidèle à l’Ordre.
— Alors soyez-le aussi à son administration.
Un mouvement de la tête et le secrétaire scelle mon destin. Je me débats, rue, proteste mais rien n’y fait. Les colosses m’entraînent dans une arrière-salle dont la porte se referme sur moi avec un claquement sinistre.