Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LIGNE 5 DIRECTION VELSJIER – STATION FANTÔME BASILIC 
LIGNE 5 DIRECTION VELSJIER – STATION FANTÔME BASILIC 

LIGNE 5 DIRECTION VELSJIER – STATION FANTÔME BASILIC 

Pièce n°2467
Écrite par Lev
Explorée par Marwethett

La station SALON DES ASTRES du Castram possède une demi-station inutilisée : à voie unique et en impasse, elle est raccordée à la ligne 5 sur son tronçon en direction du terminus VELSJIER, qui dessert le volcan éponyme — celui dans lequel les fils des Tisseurs du Temps auraient forgé l’armure du Dénominateur ; celui dans lequel, Elmsedor, monarque du Troisième Royaume gobelin, se serait jeté.e, fou.lle de chagrin après la mort de son fils aux mains de son père — du moins, c’est ce que raconte La folle histoire de la cinquième ligne du Castram, l’un des ouvrages sur le monorail castral que j’ai empruntés à la bibliothèque de l’aile Nord-Nord-Ouest n°3.26 du Château. 

La découverte du Castram a été une véritable révolution. Jusqu’alors, j’errais de pièce en pièce, ballotée par leurs sursauts, déviée de ma trajectoire au hasard des rencontres avec les créatures du Château. Désormais, je longe laborieusement et méthodiquement les grands axes du monorail qui se déploient à travers l’édifice comme son système veineux ou les nervures d’une immense feuille. Je progresse de station en station, d’une ligne à une autre de correspondance en correspondance, visitant les pièces alentour sans jamais m’éloigner outre mesure. Je ne peux, pour autant, rebrousser chemin : si j’essaie, les pièces que je retrouve ne sont jamais celles que j’ai quittées. Certes, je me perds toujours, mais suivre le chemin tracé par les voies me donne l’impression d’avancer plutôt que de m’égarer. Et puis, de cette façon, je ne vois quasiment jamais le soleil. Ça m’arrange bien. 

Le Castram est mon fil d’Arenai. 

Seulement, encore faut-il parvenir à trouver ses stations. La plupart ne sont pas signalées : une simple béance dans le sol, située au fond d’un dédale inextricable de couloirs ; un portail monumental couvert de dorures, évoquant l’entrée d’un temple antique ; un caveau funéraire au nom d’un individu quelconque ; un nid d’oiseau gigantesque, perché au sommet d’une tour dépourvue d’escaliers. 

Lorsque je les cherche sans succès, j’observe les flux de gens et de choses, qui finissent toujours, inévitablement, par converger vers le Castram.

Dans La folle histoire de la cinquième ligne du Castram, il est écrit que cette station abandonnée avait été aménagée en anticipation de la construction d’une ligne supplémentaire, la ligne 5 bis, qui aurait desservi nombre de pièces et de pièces-villages encore mal raccordées au réseau du monorail. 

Ce qu’on lit, entre les lignes, c’est que l’Ordre était à l’initiative du projet et en constituait son principal investisseur. La ligne 5 bis visait en effet à relier l’une des bases centrales de l’Ordre à deux importants villages miniers avec lesquels il entretenait des contrats d’approvisionnement de longue date. La facilitation des importations de métaux rares — en particulier de coltan et d’edvieh — aurait permis à l’Ordre du Château de déployer plus rapidement le vaste réseau de télétransporteurs qu’il avait imaginé pour le déplacement de ses agents.

Malheureusement, un spécimen de titanoboa cyclops s’est installé dans le tunnel qui avait commencé à être creusé pour accueillir la ligne 5 bis. Un serpent de 40 mètres de long, pour une masse corporelle estimée entre 45 et 70 tonnes et doté d’un unique œil médian. L’espèce étant protégée — à la fois au titre de la directive n°562 du Conseil relative à la conservation des reptiles et amphibiens sauvages, et par une importante armée de nains qui l’avaient baptisé « Basiliskon » et en avaient fait leur divinité — la construction de la ligne 5 bis fut interrompue. 

Seul vestige de ce chantier inachevé, la station fantôme, affectueusement surnommée « BASILIC » par les passionnés de Castram, n’a jamais vu passer le moindre voyageur. Ses accès extérieurs n’ont d’ailleurs jamais été construits ; elle n’est accessible que par le tunnel de la ligne 5 menant à sa voie unique.

Je suis tombée dessus un peu par hasard. 

Je m’étais échappée de la ligne 5 alors qu’elle ralentissait pour s’arrêter au SALON DES ASTRES, afin d’éviter les Contrôleurs que j’avais aperçus à l’autre bout de la rame. 

Ce n’est pas difficile de sauter en marche : les portes des vieux modèles de matériel roulant castral ne se verrouillent pas complètement lorsque le monorail roule. Un mouvement un peu brusque suffit à déclencher le mécanisme d’ouverture ; il ne reste alors plus qu’à sauter sur le ballast en contrebas — en douceur, on plie les genoux et on roule sur le côté — et puis à décamper dans la pénombre des tunnels. 

Ce jour-là, donc, je m’étais engouffrée dans un tunnel dérobé, curieuse de ce passage qui n’était ni balisé ni éclairé par les loupiottes de sécurité et qui était dépourvu des faisceaux de câbles qui longent habituellement les voies.

C’est au bout de ce tunnel que je suis tombée sur la station fantôme.

Une seule voie la traverse ; au-dessus, la structure métallique du monorail s’effrite, rongée par la rouille. Un enchevêtrement confus de graffitis — formes, couleurs et lettres entremêlées — recouvre les murs. Un unique quai longe la voie, une simple dalle de béton brut et froid. L’air sent le renfermé.

Le plus étrange, c’est le silence. La ligne 5 passe juste de l’autre côté du mur, et pourtant on ne l’entend pas. On n’entend absolument rien.

J’ai ouvert mon exemplaire de La folle histoire de la cinquième ligne du Castram, allumé ma lampe frontale et sorti mon crayon. J’ai noté rapidement ce que je pouvais observer.

Je me suis avancée jusqu’au bout du quai. Des marches étroites descendaient dans l’obscurité. Les faisceaux lumineux de mes lampes — frontale et de poche — s’estompaient quelques mètres après l’entrée du tunnel, étouffés par la pénombre.

Mon cœur s’est mis à tambouriner dans ma poitrine. Mes poils se sont hérissés sur mes bras. Face au tunnel, j’ai ressenti une sorte de peur profonde, primale. Je voulais faire demi-tour et retourner au chaos familier de la ligne 5 — la chaleur des rails, les vibrations, le bruit. Mais j’étais paralysée. 

Devant moi, dans la lueur tremblante de mes lampes, un œil unique s’est ouvert.

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Un commentaire

  1. Ça y eeeest ! On découvre enfin cette pièce. J’étais curieux de la lire jusqu’au bout, elle est carrément effrayante. Moi qui pensais qu’on avait une nouvelle exploratrice, il semblerait qu’elle n’ait pas fait long feu. À moins que le titanoboa cyclops ne soit en fait inoffensif ?

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