Pièce n°2466
Écrite par Lev
Explorée par Lou
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques
Sur les indications du cousin d’Arott, je prends le STGV pour descendre vers les étages inférieurs du Château. Ça m’arrange bien, en fin de compte : la ligne 8 est en travaux et ne dessert plus la station République, ce qui m’obligerait à effectuer, pour compenser, plus de dix correspondances.
C’est la première fois que je prends le Super-Train-à-Grande-Vitesse, et j’ai décidé de payer ma place ; ce n’est pas le moment de se faire attraper par les Contrôleurs. Je suis assise place 57 dans la voiture 38. Côté fenêtre : ma place de choix quel que soit le mode de transport.
Le numéro de ma place importe peu, de toute manière : le Train est complètement vide.
À travers la vitre, j’observe défiler les champs et les remparts couverts de lierre, les habitations accrochées aux murs comme des excroissances ou des nids d’hirondelles.
À l’image du Château dans son ensemble, son Train ne suit aucune logique géographique : impossible de comprendre la trajectoire empruntée par les voies. À un moment, il me semble que nous traversons un tunnel, mais l’étrange lumière verte qui filtre à travers les fenêtres m’incite à coller mon nez contre la vitre, et je réalise que nous filons à toute allure à travers une forêt dense. Les arbres forment une voûte au-dessus de la voie, masquant presque entièrement le ciel.
Je me lève pour me dégourdir les jambes et m’acheter quelque chose à manger au wagon bar. Le Train tangue tant que je dois m’appuyer contre les sièges pour ne pas tomber en traversant les voitures. À mesure qu’il accélère et décélère, les valises glissent le long des porte-bagages et s’entrechoquent comme des autos tamponneuses.
Je traverse une série de wagons dont certains virent à droite ou à gauche en angles droits, sans mécanismes d’articulation ni soufflets en caoutchouc. À travers leurs fenêtres, le paysage file de la même manière. Les poils de mes bras et de ma nuque se hérissent. Tout en moi me hurle que c’est impossible, que ça n’existe pas, un train qui ne soit pas totalement droit. J’écarte rapidement ces futiles pensées, cet agaçant — mais persistant — réflexe de recherche de normalité. Il n’y a rien de tel dans le Château.
Je me retrouve soudain devant un embranchement de couloirs. Un petit panneau indique que le wagon bar se situe à gauche, alors je m’y engage, non sans réprimer un autre malaise face à ce mépris total des contraintes fondamentales de la physique ferroviaire.
Ce couloir-ci est dénué de sièges. Au plafond, deux bandes de néons violets courent de part et d’autre de l’allée centrale.
Je poursuis mon avancée dans une autre partie du train. Par endroits, les wagons s’élargissent et j’aperçois brièvement des espaces évoquant des halls de réception ou encore des salles de spectacle. Rien ne joue sur scène. Les fauteuils sont vides.
« Monestres et monstres, attention à l’espace entre le marchepied et la voie. »
Les freins grincent alors que nous ralentissons, et le Train s’immobilise. Au loin, j’entends les portes des wagons passagers s’ouvrir. Je me penche vers la fenêtre la plus proche. À travers de lourdes portes en bois — situées juste en face de chaque marchepied et maintenues ouvertes par des gardes — le Train déverse marchandises et voyageurs sur un quai en saillie de la muraille. Entre chaque porte, un mur crénelé percé de mâchicoulis sépare le passage du vide.
J’identifie rapidement un panneau indiquant le nom de notre arrêt, et déchiffre laborieusement les signes en Castellan qui y sont inscrits. Chemin de ronde : c’est l’arrêt avant le mien.
Il est temps de faire demi-tour. Je me résout à l’idée que je ne trouverai jamais ce wagon-bar et entame ma traversée du Train en chemin inverse.
Le premier signe qui m’alerte est que les wagons dans lesquels j’avance ne sont pas systématiquement les mêmes que tout à l’heure. Je traverse de nouveau l’une de ces salles de spectacle mais, cette fois, les sièges disposés en amphithéâtre sont revêtus de velours vert. Je suis sûre qu’ils étaient rouges tout à l’heure.
J’ai retrouvé les wagons passagers. Je souffle un grand coup. Voitures 35, 36. Ouf. La voiture 38 n’est pas loin. 37, 39…
Comment ça, 39 ?
Je reviens sur mes pas et me retrouve face au panneau indiquant l’entrée de la voiture 37.
C’est comme si on m’avait vidé un seau d’eau glacée sur la tête. Comme une imbécile, j’ai laissé toutes mes affaires à ma place, sur mon siège côté fenêtre, dans la voiture 38.
Peut-être ai-je fait une erreur. J’ai dû prendre le mauvais couloir ; peut-être suis-je allée à gauche au lieu d’aller à droite. Je parcours les allées à toute vitesse, me dirigeant vers l’autre extrémité du train. Les voitures sont totalement vides.
Je ralentis en arrivant devant un comptoir de service où se trouvent deux employés. Je m’efforce de paraître détendue.
— Excusez-moi, je cherche la voiture 38.
L’homme de droite ne daigne même pas lever la tête, absorbé par sa grille de mots croisés. L’homme de gauche m’adresse un regard morne sous sa casquette. J’insiste :
— La voiture 38, s’il-vous-plaît ? Je descends bientôt.
Il pousse un long soupir et se tourne vers l’homme de droite :
— Orék, on a une voiture 38 dans le train ?
Il n’obtient, pour seule réponse, qu’un grognement incompréhensible, et me jette un regard blasé avant de le relancer :
— Orék ?
Orék machouille distraitement son crayon, l’air pensif.
— En cinq lettres : « Régularité ; exactitude » ?
L’homme de gauche hausse les épaules et examine ses ongles.
— « Ordre » ? je lance.
Orék lève enfin la tête et m’adresse un regard amusé.
— Ah oui, c’est exact. Suis-je bête.
Langue coincée entre les dents, il remplit les cinq cases et reporte son attention sur le reste de la grille. Je m’impatiente :
— Savez-vous où se trouve la voiture 38 ?
C’est au tour d’Orék de soupirer. À regret, il glisse son crayon entre les pages de ses mots croisés et referme son cahier.
— Nous avons une voiture 38, Kúur ?
Kúur pose son index sur son menton et fait mine de réfléchir.
— Bonne question, Orék. Je ne suis pas sûr.
Je lève les yeux au ciel, sors un billet de ma poche et le glisse sur le comptoir du guichet. Kúur l’examine attentivement puis le repose en secouant la tête.
— Ce genre de billet ne vaut pas grand-chose ici.
Pourtant, c’est l’une des devises les plus courantes du Château. Je serre le bord du comptoir à m’en blanchir les articulations. J’ai envie de lui enfoncer le billet dans la gorge pour qu’il s’étouffe avec. Cette image en tête, je lui adresse un sourire radieux.
— Écoutez, je descends à l’arrêt suivant. J’ai payé ma place. Pouvez-vous me dire où se trouve la voiture 38 ?
Orék prend un air désolé.
— Nous sommes navrés ; nous aimerions beaucoup vous aider, mais nous ne nous souvenons pas qu’il y ait jamais eu de voiture 38 sur ce train.
Je grince des dents. Ma main reste un instant suspendue au-dessus du fourreau à ma taille. Kúur lève un sourcil. Le paysage file de moins en moins vite à travers les fenêtres. Le Train ralentit. Mes épaules s’affaissent.
Je détache l’un des anneaux que je porte aux oreilles et le place devant Kúur et Orék.
— C’est de l’argent. C’est bon ?
Kúur porte le bijou à hauteur de ses yeux et le fait tourner entre ses doigts pour observer la façon dont il reflète la lumière. Satisfait, il l’empoche.
— Faites demi-tour et prenez le premier tunnel sur votre gauche : c’est un tunnel de service. Il vous conduira vers la voiture 38.
<< < Lou
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Aaaaah mais elle est géniale cette pièce ! J’ai adoré !
J’aime beaucoup comment le train est représenté, à quel point il est loufoque. Il y en a pour tous les goûts avec les angles à 90°, les wagons vides mais avec des valises et finalement quelques voyageurs, la place du wagon bar et tout ! Pareil ça m’a fait sourire le mot croisé sur l’Ordre.
C’était vraiment une chouette lecture !
Lou passe un moment un peu moins agréable en revanche ^^