Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA GROTTE SOUS LA MER
LA GROTTE SOUS LA MER

LA GROTTE SOUS LA MER

Pièce n°1925
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris > >>

Nous sommes une quinzaine à avoir pu échapper à la lavande en flammes et à ceux qui avaient envahi le village. La suite s’annonce sombre. Il n’y ici que des cultivateurs de lavande, bercés par une vie tranquille. Et Abnar. Abnar qui dans un tourbillon de magie, nous a permis de nous échapper et d’arriver ici.

Nous sommes dans une grotte assez vaste. Des reflets bleus nous éclairent un peu. Autrement, il fait assez sombre. Le sable est froid et humide. Je lève les yeux. La mer est un ciel inversé. Trois mètres au-dessus de nous, une étendue d’eau. Des poissons des profondeurs y nagent. Parfois ils sautent à la surface, vers le bas, mais ils retournent toujours dans leur élément. C’est curieux.

Le soleil chaud et les champs de lavande me manquent. Mais ce qui me manque le plus, c’est la quiétude. Dans cette grotte sombre et humide, des souvenirs déplaisants me reviennent, ou plutôt des souvenirs déplaisants qui devraient me revenir ne reviennent pas. Brûlés par l’incendie, lavés par l’eau de la grotte. J’ai mal à la tête.

Que faire ? Où aller ? Ils sont tous tellement inexpérimentés. J’ai l’impression de penser comme un soldat, ça ne me ressemble pas. Ou peut-être que si ? Je ne suis même plus sûre de savoir encore me battre. Je ne me souviens pas. Quand je ferme les yeux, je ne vois que les gestes répétés pour cueillir la lavande, la faire sécher, coudre les sachets de lavande. Je ne sens que la lavande odorante. Je m’accroche à ces souvenirs. Je me sens un peu mieux.

Le chef du village tente de calmer les survivants. Pourtant, malgré ses mots rassurants, a une étincelle de peur dans son regard argenté. Il semble chercher à rassembler ses cartes, calculer le choix qui nous (ou lui) coûterait le moins. Je ne lui fais pas vraiment confiance. La lumière bleutée de la grotte lui donne une lueur étrange. Ça me rappelle… Non, je ne me souviens pas.

– Ifa. Ifa. Reste avec nous. Ifa, j’ai besoin que tu gardes les idées claires.

Abnar me parle. J’essaye de rester concentrée.

– Après ? je demande.

Il esquisse un sourire calme. Dans son regard, c’est le chaos. Il marmonne très vite. Je pense qu’il ne me parle pas vraiment, qu’il se parle à lui-même.

– Je ne sais pas. J’avais des contacts, des amis… Au fil des années, ils les ont tous tués. Je suis le dernier. Non, il reste peut-être la petite fée…

Ils ? je l’interroge.

Ils sont après moi, après les chevaliers… Ils sont après nous, Ifa !

Je ne tiens pas vraiment à me désolidariser, mais je ne suis pas un de ses chevaliers. Je l’ai suffisamment écouté au coin du feu raconter ses histoires. Je sais qu’il parle des Chevaliers d’Émeraude, ce groupe d’aventuriers qui a fait vœu de secourir la veuve et l’orphelin. Je pense qu’il s’agit d’une gigantesque fraude et que ces chevaliers sont peut-être aussi monstrueux que lui. En fait, j’en suis presque certaine. Après tout, tous les noms mentionnés par Abnar proviennent d’un livre. Un jour, peu de temps après mon arrivée, il est passé me voir. En repartant, il a fait tomber son livre. Je l’ai lu. Il y avait des notes dans les pages, des passages soulignés. Une histoire bien ficelée de chevaliers et de prophéties inventées pour rallier les gens à leur cause.

Je ne l’ai jamais confronté à ce sujet. Je tenais trop à cette paix nouvellement gagnée et je ne pensais pas qu’un jour j’aurais à faire face à ces chevaliers usurpateurs, qui se sont approprié cette histoire, ces noms et ce qu’ils signifient. Je ne sais pas non plus le rôle d’Abnar là-dedans. Je ne sais pas s’il est une victime ou s’il est celui qui a instigué toute cette fraude. Je ne pense pas qu’il fait partie des leaders. Pourquoi se serait-il terré dans ce village pendant des années (20 ans m’a dit une des villageoises) s’il avait l’opportunité de briller dans la lumière aux côtés des chevaliers ? Sûrement, des champs de lavande et un petit ruisseau ne peuvent pas comparer.

Je reconnais dans son ton urgent une tentative de me rallier à quelque chose de plus grand que moi, quelque chose auquel je ne crois pas. Plus jamais. Plus jamais je ne jouerai le jeu des puissants.

Ils ? je redemande.

Il m’attrape l’épaule. Je ressens une légère douleur. J’ai dû me couper pendant l’incendie. Ça sent un peu le citron vert. C’est une odeur qui me donne des sueurs froides. Je me rappelle. Non, je ne me rappelle pas. Je ne veux pas me rappeler. J’essaie de penser à la lavande.

Ils sont de l’autre côté de l’échiquier. Nous sommes du côté des Aventuriers.

Je me dégage. Il y a quelque chose de familier dans ses mots.

– C’est très gentil de m’avoir accueillie il y a 7 ans, Abnar. Mais je ne sais pas si j’ai envie de me lancer dans cette bataille.

Nous ne sommes pas du même côté. En fait, je pense qu’Abnar n’est du côté de personne. Une intuition me dit de me méfier de lui. Il parle. Cette fois-ci, il s’adresse à tout le monde. Comme quand il parlait au coin du feu, il galvanise la foule. Il semble avoir repris du poil de la bête. Ses yeux brillent d’ambition.

– Mes amis ! Tout espoir n’est pas perdu ! Je connais un groupe d’Aventuriers bienveillant qui saura nous accueillir ! Nous serons à l’abri de ceux qui ont incendié notre village !

– C’était qui ? demande un enfant.

Abnar a l’air contrarié. Il semble n’avoir pas très envie de répondre.

– Ce sont des ennemis des Aventuriers. Mais n’ayez crainte ! Ils ne sont plus très nombreux, mais nous serons en sécurité avec les Chevaliers d’Émeraude, ou plutôt les Lames de Péridot, comme ils se font appeler aujourd’hui.

Ce nouveau nom, les Lames de Péridot, ça fait très rebranding. Comme s’ils souhaitaient avoir une autre image. Pas celle d’usurpateurs d’un vieux livre de contes de fées d’un autre monde, au-delà du château. L’image d’un vrai groupe prêt à lui faire opposition.

La pensée m’est douloureuse. Je ne suis apparemment pas la seule à essayer de fuir mon passé, à essayer de changer l’image que je garde de moi. Abnar nous guide vers une sortie. Les gens sortent les uns après les autres. Abnar les laisse passer et ferme la voie. Je décide de les suivre pour le moment. Je n’ai pas très envie d’être entraînée dans les sales histoires de ces Lames de Péridot, mais je ne peux pas faire grand-chose d’autre pour l’instant.

– Mais c’était qui exactement ? Et ils voulaient quoi ? l’enfant insiste.

Le regard d’Abnar se voile.

– C’était l’Ordre. Et je ne sais pas ce qu’ils cherchaient, dit-il en me regardant droit dans les yeux.

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