Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DE RÉUNION OÙ J’AI EU UN CODE 18B
LA SALLE DE RÉUNION OÙ J’AI EU UN CODE 18B

LA SALLE DE RÉUNION OÙ J’AI EU UN CODE 18B

Pièce n°2575
Écrite par Flominou
Explorée par Pioupiou

Pièce du Casteltober 2026 - Jour 12 : Binaire

Tem dépose la fiche-employé devant moi et s’éclipse.

Brige Itmakron

Ingénieure hors classe du D-RSP

Département de Recherche et Suivi des Prophéties

Signalée à de multiples reprises au service de lutte contre les désordres liés aux discriminations (S-L2D)

Si les faits qui m’ont été rapportés aujourd’hui sont vrais, elle ne s’en sortira pas indemne cette fois-ci. Je lance l’appel en visio. Elle répond tout de suite, sur un ton bien mielleux.

– Bonjour monsieur, que puis-je pour vous ?

– J’ai devant moi un signalement pour discriminations liées au genre, mégenrage et insultes sur un·e subordonné·e. Contestes-tu les faits ?

– C’est Judith, mon adjointe, c’est ça ? Elle affirme être non binaire et exige qu’on utilise le terme « iel » pour la désigner, et ce alors qu’elle est clairement une femme. Il suffit pourtant de la regarder pour le voir. Quelle extravagance, celle-là ! Je lui ai pourtant bien dit : « Il y a deux pronoms : il et elle. La langue est si belle. Et deux pronoms, c’est bien ». Ensuite, elle a voulu que j’utilise cette hérésie d’écriture inclusive ! Alors je lui ai répondu : « Dans cette langue, le masculin fait le neutre. On n’a pas besoin d’y ajouter des points au milieu des mots ». Et cette sale conne a osé me dire, je cite, que j’étais « offensante et profondément réductrice », non mais quel culot !

– C’est ton culot qui me choque. S’il y a une sale conne ici, c’est bien toi. Et on va te mettre dehors. Tu es remerciée. Tu as une heure pour quitter la division. Je te laisse annoncer à ton adjointe sa promotion.

Je raccroche. J’entends éternuer dans le placard à courrier. Ce doit être Selen. Je l’entends alors pleurer.

– Selen, c’est toi ?

J’ouvre la porte. 

– Non ! N’ouvrez pas ! N’ouvrez pas la porte !

Selen essaie de maintenir la porte fermée de l’intérieur mais il trébuche et tombe dans la salle de réunion. Des cartons dégringolent du placard, provoquant un petit nuage de poussière. Il gémit et sanglote de plus belle. Je ne comprends pas bien ce qu’il dit. Tout ce que j’arrive à discerner, c’est qu’il est désolé. Vraiment désolé. Qu’est-ce qu’a pu faire mon assistant n°3 ? J’ai du mal à le voir me trahir… En quoi aurait-il pu me décevoir ? Lui ai-je formulé une demande prioritaire récemment ? Je ne crois pas… De grosses larmes coulent de ses yeux sur ses joues. Je ne sais pas vraiment comment réagir face à ce type de situation…

Je lui tends un mouchoir. Il gémit de plus belle, affirmant qu’il ne mérite pas un mouchoir de ma part et que je vais mourir par sa faute. Je lui ordonne de prendre ce mouchoir, de s’essuyer et de tout m’expliquer. Il se calme un peu. Comme quoi, même face à ce type de situation, l’autorité, ça marche. Il s’essuie et m’explique :

– On a un code 18B, de l’anthrax dans une enveloppe. Je n’ai pas fait attention et toute la poudre s’est diffusée dans l’air. Et maintenant, vous allez être contaminé vous aussiiii…

Il sanglote de plus belle. Ne sachant pas comment réagir, je lui touche l’épaule du bout de l’aile pour le calmer.

– Si c’était bien une enveloppe contaminée au bacillus anthracis, les spores nous ont certainement contaminé tous les deux, tu as raison. Contre la bacille du charbon, il nous faut prendre sans tarder les antibiotiques adaptés. Il y a de l’amoxicilline dans le tiroir droit du bureau, ne bouge pas, je vais la chercher.

Je récupère la boîte et ma bouteille d’eau. Je tends un cachet à Selen, qui refuse, affirmant qu’il ne le mérite pas et que tout est de sa faute. Il va falloir qu’il arrête avec sa culpabilité maladive. Je lui ordonne de prendre un cachet et de boire de l’eau. Il s’exécute. Je fais de même puis je contacte le service micro-organismes pour qu’ils nous envoient des agents afin d’analyser l’air de la pièce. Selen ayant déjà fait un signalement, ils sont déjà en chemin. Bien. Je félicite Selen pour sa réactivité. Ça le fait sangloter encore plus fort. Je crois qu’il vaut mieux que je ne dise plus rien… Les minutes qui suivent sont donc silencieuses. C’est assez gênant mais je préfère ça que de voir Selen pleurer à nouveau.

Les agents du S-MO arrivent enfin. Une femme en combinaison étanche entre dans la pièce. Elle prélève un échantillon d’air, qu’elle donne à ses collègues de l’autre côté du sas improvisé. Elle vient ensuite nous ausculter.

– Je ne vois aucun symptôme d’infection. C’est assez rassurant. L’analyse ne devrait pas prendre plus d’une heure. En attendant, je me tiens de l’autre côté du sas. N’hésitez surtout pas à m’appeler si des symptômes apparaissent.

Elle repart. Je prends mon courage à deux main et m’approche de Selen. Les relations sociales n’ont jamais été mon fort. Je pose mon aile sur son épaule.

– Tu vois, plus de peur que de mal. C’est sans doute une fausse alerte.

– Je suis désolé, je ne voulais pas vous déranger pour rien professeur… J’ai cru que…

– Ne sois pas désolé, tu as parfaitement suivi la procédure. Tu es un assistant exemplaire Selen.

Il fond en larmes. Je ne comprends rien à ses réactions. Je le prends tant bien que mal dans mes ailes et j’attends le retour du labo…

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