Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE STATIFIANTE
LA SALLE STATIFIANTE

LA SALLE STATIFIANTE

Pièce n°2163
Écrite par Fixxions

Cette pièce a été rédigée lors d'un atelier d'écriture

La porte était entrouverte, je n’ai eu qu’à la pousser. Une salle vide, aux murs blancs, pas d’ouverture vers l’extérieur. Vide. Neutre, froide. La lumière blanche artificielle suinte des murs. Dans un coin, au fond, une silhouette ramassée sur elle-même. C’est inerte mais dynamique, solide, dense.

C’est une statue en marbre couleur crème, zebrée de veinures rosatres. C’est doux, c’est granuleux au toucher. Chaud.

Étonnante cette pose. Pas confortable. La créature de marbre est accroupie sur les talons, dos rond, main sur le front, couvrant le visage. L’autre main pend, au bout d’un bras posé sur le genou.Je tourne autour de la statue. Ça ne dit rien de plus sur cet être nu (je pense que c’est un homme mais rien dans ses formes ne permet de l’affirmer.)

Bon. Une pièce de musée et sa statue, pourquoi pas, j’ai déjà visité une salle de torture, un studio d’enregistrement, trois dortoirs et une cinquantaine de caves, cuisines, salles de bain et salles de sport, alors une salle de musée, ça me va. 

La statue m’intrigue. En fait c’est la première fois que je rencontre une forme humaine depuis que je suis entré dans le Château, il y a quelques mois (je commence à perdre le compte des jours).

Alors même si ça ne bouge pas, et que ça ne parle pas… ça me fait du bien d’être là avec cette statue. 

Je la caresse, je me dis que ça lui fait du bien. Moi ça me fait du bien.

“Tu es mystérieux, toi”

Ma voix résonne dans la salle vide.

Ça fait bizarre. Non je vais rester silencieux, rompre un tel silence, c’est indécent, la statue vit avec, pourquoi lui abîmerai-je ?

Elle réfléchit. Il réfléchit.

En fait ça m’agace de ne pas savoir si c’est un homme ou une femme. La silhouette, les seins sont androgynes. L’absence d’organes génitaux ne m’aident pas plus.

Ce sera donc iel. 

Ça me fait sourire, c’est tout à fait moi ! Mâle d’aspect, rempli de féminin à l’intérieur.

Je m’allonge quelques instants. Je sommeille.

Quand je me réveille, rien n’a changé, lumière , statue, porte entrouverte… que j’ai dormi 5mn ou 21 heures.

Je fais quelques pas autour d’iel. La caresse en silence.

Qui es tu ? Qui t’a modelé ? Dans quel but ? Pourquoi ici ?

Et cette position, tu veux dire quoi en fait ?

J’occupe les heures ou les jours qui suivent se ressemblent, s’assemblent autour d’iel. Son corps a fini par cesser de me questionner. Son visage absent, masqué par la main occupe mes pensées désormais.

Je sors parfois de la pièce, retrouver un peu d’eau, me nourrir des champignons et de la mousse qui capitonne la petite cellule à côté de la pièce de la statue.

Je veille toujours à laisser la porte entrouverte, je ne tiens pas à rester enfermé dedans/dehors.

Je me surprends dans la position de la statue.

Hier ou tout à l’heure je me suis dévêtu. Me suis accroupi, laissé pendre ma main sur mon genou. Mes chevilles tirent un peu, je suis fait de tendons et de chairs, mon équilibre est instable.

C’est plus simple lorsque je prends mon front dans mon autre main. Et que je ferme mes yeux, à la lumière ambiante.

Mes pensées se font plus posées. 

Je n’ai pas de souci d’équilibre ainsi. Tout est clair et limpide.

Je me redresse, avec un vertige.

Je fais quelques pas dans le couloir. Demain, tout à l’heure, après avoir dormi, je recommencerai. 

Ce n’est pas le visage qui compte, plutôt l’état intérieur. Une statue ne ressent rien, mais le modèle était dans une disposition d’esprit particulière, forcément, pendant que l’artiste le représentait, ciselant, martelant, écorchant et taillant le marbre pour le faire ressembler à de la chair.

Tout à l’heure, ce matin, hier ou le mois dernier, j’ai repris la pose devant la statue. Je la maîtrise maintenant, je suis bien installé, j’ai fini par trouver l’immobilité et la tranquillité idéales. J’arrêterai quand j’aurai sommeil, quand je serai fatigué. Ce qui n’est pas le cas, je sens que je peux tenir longtemps !

J’entends la porte entrouverte qui grince. Quelqu’un vient sans doute d’entrer dans la pièce. Je suis curieux de sa réaction, à me voir, statue de marbre sans visage. 

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