Pièce n°2363
Écrite par Harry Queaut
C’est toujours les couleurs transformées de l’aube qui ramène les souvenirs les plus doux-amers. La voix amusée de mon collègue (« Et à quel moment est-ce que la dune devient une pile de grain de sable ? »), lui affalé, comme moi, dans les fauteuils confortables de notre bureau partagé. La façon dont elle m’a regardé, quand je lui ai demandé « Mais c’est quoi, l’aube ? Si on admet que quoi que ce soit puisse être le domaine d’une… divinité ?, » son hochement de tête qui m’a laissé continuer, « ça doit bien vouloir dire que c’est défini quelque part, non ? ». La douceur de sa peau entre mes mains.
J’expire profondément, racle mon assiette creuse avec le bout de mes doigts, ne prenant pas le risque de gâcher la moindre goutte de sauce. Mon dos me fait mal. Mes jambes me font mal. Mon corps entier est raide et bien trop vieux. Je grogne. L’avantage de mon âge, c’est que je n’ai plus à risquer d’avoir l’air fou·lle, même s’il y avait du monde autour. Les gens s’y attendent, ils sont suffisamment déjà suffisamment surpris que je ne sois pas le résultat d’un momification ratée. Je pouffe, amèrement. Ah !, le Tout-Père s’est bien moqué de mon aimée.
Des décennies plus tard, le ressentiment ne décante pas. Il y a des lustres que j’ai abandonné l’idée. Le seul problème, c’est quand il s’affixe sur elle, mon ressentiment. Je laisse mon front s’écraser contre le rebord de mon assiette. Une fois de plus. Encore une. Et à nouveau. La gorge serrée, je finis mon train de pensée – le plus rude, c’est peut-être que dans tout ça, je n’ai été que le véhicule de la moquerie ; mon destin n’est même pas entré en compte dans leurs réflexions – et je me lève.
La pièce c’est si belle que me démange presque l’idée de la recenser, comme je le faisais, au début. Au lieu de ça, je m’avance, laissant le bout de mes doigts frôler les fleurs de chaque côté des allées étroites. Leur parfum est juste assez présent pour ne pas devenir entêtant. Je connaissais des gens qui auraient mieux apprécié que moi ces variétés mais je ne peux pas me laisser y penser, ce serait–
Le plus dur, avec l’âge, c’est que je ne peux plus secouer la tête comme je le faisais, pour chasser les pensées malvenues, j’aurais trop peur de me déplacer une vertèbre.
Je m’approche d’une extrémité de la verrière et vais jusqu’à appuyer mes mains contre les grands panneaux translucides, appuyer mon front.
« Comme tu es belle, mon aimée, » je souffle.
Je lui répète tous les matins mais tous les matins c’est vrai. Minute après minute, instant après instant, l’Aube colore le ciel, joue avec les couleurs, danse, tisse, émerveille. Ce matin, elle laisse le bleu exister un peu plus longtemps. Trop longtemps, même, comme si elle le faisait exprès. … Ce bleu …!
Ma respiration se coince dans ma gorge.
Mycella ?
Comment ai-je pu oublier…? Elle, elle s’en est souvenue. Plutôt que de me reprendre mentalement, je suis rempli·e de l’espoir qu’elle vienne me voir ce matin. Me détachant de la vitre alors que le soleil commence à pouvoir être aperçu entre les deux montagnes à l’horizon, je commence à chercher frénétiquement d’une espèce de fleur à l’autre… Là ! Anthirrhinum… Le seul moyen de s’assurer du genre… Je casse une tige et, au bout de quelques instants, voit la couleur des pétales commencer à changer, d’une violet profondément bleu à quelques teintes plus rouges, plus rosées. Anthirrhinum arcuatum, le muflier irisé. J’en saute de joie et en cueille les plus belles fleurs, sans la moindre pensée pour les personnes qui prennent soin des plantes sous cette serre. Quatre dans la poche sur la poitrine, une dans chaque trou où viendrait reposer les boutons – depuis longtemps perdus – à mes poignets. Le reste, un petit bouquet. D’un instant à l’autre, elle est là.
« Beau jour, mon aimé·e.
– A toi aussi, Ô Aube, mon aimée. »
Elle sourit et comme toujours, c’est chaque partie de son être qui attrape chaque faisceau de la lumière. Elle rayonne. Non, pas tout à fait ! Elle illumine. L’éclat rose-orangé se retrouve dans ses yeux autant que dans chaque accent de sa chevelure.
« Eos, » je murmure.
Elle me tombe dans les bras autant que moi dans les siens, ses mufliers écrasés entre nous.
« Pour son anniversaire, je me suis dit que… »
Mon estomac se tord ; je ne veux ni m’attarder sur mon oubli, ni lui avouer.
« Merci. Elle aurait adoré… »
Elle embrasse ma tempe, son parfum sucré se mélangeant à celui des fleurs.
« Elle t’aurait tellement aimée… Mais elle t’aurait probablement convaincu qu’elle avait plus d’intérêt que moi, alors finalement, c’est peut-être mieux qu-
– Tu n’as toujours pas fini avec ces bêtises ? » Le reproche est tout aussi important que l’amusement, dans sa voix.
« Tu ne me feras pas croire que toi, tu ne te compares pas à tes adelphes, hm ? »
Elle prend mon visage dans ses mains et m’embrasse doucement. Une vague de dégoût me transporte loin de la tendresse de l’instant. Contre elle, je me sens cent fois le tas d’ossement auquel je dois ressembler. Elle ne devrait pas…
« Amour ? »
Sa voix m’arrache difficilement aux boucles mentales qui m’étouffent de plus en plus fréquemment. Je lui réponds presque de ne pas s’en faire, qu’un cerveau n’est juste pas faire pour cent-soixante ans de souvenirs, qu’il débloque juste un peu, mais décide qu’il ne vaut mieux pas. Presque, à nouveau, je pense à ma sœur, qui est restée dans le monde réel, morte dans le monde réel – même si je ne peux pas en avoir la certitude, les êtres humains ne sont pas fait pour dépasser le siècle et demi d’âge. Je me rattrape au dernier moment, complètement conscient·e de la culpabilité à laquelle ce qui devrait être des plaisanteries pourraient mener. Le souvenir me revient de la fois où, en colère, je lui ai dit qu’il était terriblement ironique qu’une divinité n’ai jamais été mise en garde contre les vœux qu’on pouvait faire auprès de génies moqueurs. Je lis l’inquiétude dans ses yeux à mon silence et me rappelle, l’autre visage de cette même pièce… Combien de temps est-ce que nous avons eu, heureux·ses plus qu’humainement possible, avant de se rendre compte que je vieillissais toujours ? Quatre ans, peut-être ? En comptant la période initiale de déni, bien sûr. Ses yeux sont déjà remplis de larmes et je m’en détache, prenant sa main droit dans ma gauche et la baisant doucement. De l’autre, je lui tends ses fleurs.
« Je t’ai déjà dit, que j’aurais voulu les nommer ekkumôsis, pas arcuatum ? Mais mon collègue avait insisté qu’on ne pouvait pas utiliser un mot grec dans une famille de plantes. »
Dans ses yeux, toujours, je lis que oui, elle le sait, que je lui ai dit plusieurs fois. Je ne m’en souviens plus.
« Et pourquoi ekkumôsis, aimé·e ? Pourquoi arcuatum ? »
Dans ses yeux, aussi, ce qu’il doit toujours y avoir quand elle me regarde. Elle se maudit toujours d’avoir demandé la vie éternelle pour son aimé·e, sans faire attention à ce qu’iel ne continue pas à vieillir, condamné·e à l’érosion au fil du vent.
« Ekkumôsis parce qu’elles me faisaient penser à des écchymoses, avec leur changement de couleur tout au long de leur cycle de vie. Et puis… J’ai pensé à alba, j’avais quelqu’un, dans ma famille. Son nom, Alba. Je me souvenais que ça avait une origine en lien avec l’aube. Mais ça voulait dire blanc, et tu es tout sauf blanche, aimée, tu es toutes les couleurs et leur passage. Arcuatum, irisé. C’est plus vrai dans dans qu’à chaque instant distinct mais… C’est aussi ça, le passage.. »
Elle hoche la tête et sa gorge a l’air aussi serrée que la mienne.
« Tu as un peu de temps ? »
Elle hoche la tête à nouveau, lèvres serrées.
Je l’attire contre mon côté, serrant sa main dans la mienne, pointant du bout des doigts de l’autre :
« Reste un peu, alors, hm ? J’allais m’asseoir sous l’arbre, là-bas. »
Il est très poétique comme texte. C’est agréable d’en lire de pareils. L’histoire est belle aussi, toute douce, quoi que teintée de nostalgie.