Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE BUREAU DU DR ASHVIN
LE BUREAU DU DR ASHVIN

LE BUREAU DU DR ASHVIN

Pièce n°2251
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
En compagnie de Ama'
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris > >>

Pièce du Casteltober 2025 - Jour 28 : péremptoire

Le sol est dur et froid. Du béton. J’ai mal à la tête. Est-ce que je me suis fait mal quand je suis tombée ? J’essaie de ne pas y penser mais je revis l’horreur des dernières heures. La conversation avec Abnar. Les larmes et la colère d’Ama’. Le meurtre du magicien. Si je l’avais pu, je l’aurais probablement tué moi-même. Je n’aime pas qu’on s’en prenne à Ama’.

Je me redresse avec difficulté. La pièce est sombre mais je peux voir un homme se précipiter vers moi. Il agite une petite lampe devant mes yeux et me pose quelques questions, mais je n’arrive pas à lui répondre. Je revois les yeux d’Abnar sans vie perdre leur couleur argent. Je ne l’aimais pas, je ne lui faisais pas confiance et je l’ai trahi (ou m’a-t-il trahie d’abord ?), mais c’était le mentor d’Ama’. Son protecteur. Et il a aussi été le mien. Aurais-je été si heureuse s’il ne m’avait pas accueillie dans son village ? Aurais-je retrouvé Ama’ sans son aide ?

Ce n’est pas la première fois que je suis confrontée à la mort. Mais je crois que c’est la première fois que c’était quelqu’un qui comptait pour moi. Qui m’était cher peut-être ? Je ne sais pas. Je n’aimais pas Abnar, mais j’avais l’habitude d’être avec lui. C’était devenu normal.

L’homme arrête de me parler. Il parle à quelqu’un d’autre. Je tourne la tête pour le voir. Il est debout, adossé contre le mur. Il ne me regarde pas. Il regarde l’homme. C’est un médecin. Le docteur Ashvin. Il l’a dit tout à l’heure. Je crois qu’il l’a dit tout à l’heure. Ou alors il l’a dit avant que je ne m’évanouisse dans son bureau.

On a eu le temps de me trainer dans un portail et de m’emmener ici avant que je ne tombe dans les pommes. J’ai quand même failli vomir deux fois avant. Je ne suis pas sûre que celui qui m’a ramenée ici aurait apprécié.

Je crois que je délire un peu. Le médecin me donne quelque chose à boire. Deux comprimés avec. Pour la douleur, il dit. Mais je commence à connaître la chanson. L’un des comprimés, c’est pour les yeux. Je suis soulagée de le prendre. Mes yeux avaient retrouvé leur couleur jaune. Comme une pupille de chat, a dit le docteur Ashvin. C’est bête, je croyais que c’était des yeux de serpent. Je ne sais plus. J’avale les médicaments sans discuter. Je crois que j’ai vraiment de la fièvre. Le docteur a l’air surpris. Il devait s’attendre à plus de résistance car sa voix avait pris un ton péremptoire.

J’ai l’impression qu’il s’écoule une petite heure avant que les comprimés ne fassent effet. Je reste assise contre le mur. Mon regard se pose sur l’élégant bureau en bois exotique, les deux chaises du même bois, la bibliothèque aux livres rangés par taille et par couleur. Peut-être par ordre alphabétique, mais j’ai du mal à le voir, ma vision devient floue par moments. J’ai un peu moins mal. Je voudrais me relever, mais le médecin me fait signe de rester par terre. Il doit craindre que je ne m’évanouisse de nouveau. Le docteur agite une nouvelle fois sa petite lampe devant mes yeux, puis il se redresse, s’incline devant Lord Glaciem et nous laisse seuls.

Je n’aime pas trop la direction que prennent les choses.

Il va m’écorcher vive. Ou m’écarteler. Je ne pense pas qu’on puisse échapper à une mort lente et douloureuse quand on se joue d’un Général. Et je ne pense pas que Lord Glaciem aime jouer. Je me relève. Je n’ai pas envie de mourir assise. Mes jambes tremblent un peu. S’il est énervé, il n’en montre rien. Il pose son regard sur moi. Dur et froid. Comme le sol en béton. Je dois encore avoir un peu de fièvre.

– Je pense avoir été très généreux avec toi, commence-t-il. Je ne t’ai pas tuée. Je ne t’ai pas envoyée te faire tuer sur un champ de bataille. Je t’ai offert une vie calme et tranquille. Tu n’avais qu’à rester sage et obéissante et tout se serait bien passé.

Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois. Comme s’il aurait dû savoir que j’allais tenter ma chance. Qu’il n’avait pas réussi à me briser complètement. Qu’il restait en moi une dernière étincelle de rébellion. Et ce que je lis dans son regard me fait frissonner. Il va terminer le travail. Il va tout écraser. Est-ce qu’on peut vraiment renaître de ses cendres quand tout est entièrement brûlé ? Est-ce qu’il y aura encore quelque chose après son passage ?

– J’ai essayé d’être compréhensif.

En est-il capable ? J’ai l’impression que la notion lui est étrangère.

– Je t’ai fait une fleur. J’aurais pu te connecter au spirit ocean dès l’instant où tu as passé la porte de mon bureau, mais j’ai fait preuve de générosité.

Il marque une pause. J’ai du mal à rester debout. Une force semble m’écraser. Mais ce n’est pas son aura. C’est autre chose. La peur ?

– Il semblerait que tu ne la méritais pas.

Il va me tuer, ici et maintenant. Ou alors, il va faire pire que ça. Je commence à comprendre l’échange qui s’est tenu entre Lord Glaciem et le docteur Ashvin. Il lui a demandé si j’étais prête. Le docteur a dit que j’étais en sale état. Lord Glaciem lui a demandé si je survivrais. Le docteur a dit oui, mais avec difficulté. Je tremble.

– Assieds-toi, dit-il.

J’ai du mal à le regarder dans les yeux. Il y a quelque chose de cruel dans sa manière de s’adresser à moi sans la moindre émotion. Un vrai vilain se serait mis en colère ou esquissé un sourire sarcastique. C’est son absence de sourire qui le rend effrayant. Même un faux sourire, aussi dérangeant soit-il, aurait rendu la situation plus supportable. Il reparle. Son ton est plus sec.

– Assieds-toi. C’est la dernière faveur que je te fais.

Je me laisse échouer sur l’une des deux chaises, celle la plus éloignée de Lord Glaciem. Il repousse l’autre plus loin, écarte mon dernier rempart. Il approche sa main de moi, semble se raviser un instant, comme s’il souhaitait m’offrir un dernier conseil. Je ne l’en pensais pas capable.

– Ne repousse pas le lien. Ça ne ferait que rendre les choses plus douloureuses.

Puis il pose son pouce sur mon front. Au début, il ne se passe rien. Puis je crois mourir. J’essaie de l’écarter, mais sa main attrape violemment la mienne. Son pouce reste ancré sur ma peau.

Je ne saurais pas dire ce qu’il s’est passé. Mon esprit a éclaté en morceaux. Ou alors il s’est recollé. Et s’est collé aux autres. J’ai rejoint une toile d’araignée. Des âmes s’y accrochent comme des perles. Et lorsqu’elles respirent, la toile vibre, et toutes les gouttes de rosée vibrent aussi, s’accrochent et se décrochent. Elles retombent toujours sur la toile. Car la toile est partout.

J’entends leurs voix dans ma tête. La cacophonie est tellement forte que c’en est douloureux. C’est le plus douloureux d’ailleurs. Le bruit. Les âmes. Je n’entends même plus Ama’. J’ai l’impression de reconnaître l’esprit d’Ancasta, celui du Lieutenant Kheonor, et j’entends tous ceux que je ne connais pas encore mais que je connais maintenant, parce que nous faisons tous partie de la même toile.

Au centre de la toile, il y a l’impulsion la plus forte, celle dont l’humeur influence celle de tous les autres maillons de la chaîne. Il y a celui qui tisse la toile, qui relie chacun et chacune à lui grâce à la soie. Comment fait-il ? Un morceau d’âme pour un morceau d’âme. Il m’a donné un bout de lui, à peine plus qu’un battement de cœur, et je lui ai donné un morceau de moi, malgré moi. Lord Glaciem avait raison. Il n’y a plus de retour en arrière une fois que l’on a rejoint le spirit ocean. Le quitter serait risquer de ne plus jamais être entier.

Mais c’est si douloureux. Toutes les âmes dansent autour de moi, s’accrochent et se décrochent. J’en pleure. Peut-être que je crie, mais je ne m’entends plus crier. Je n’entends plus Ama’. La toile vibre. Je voudrais quitter la toile. Mais je sais déjà que c’est impossible, que je suis engluée, enroulée dans les fils de soie, que mes fils de vie sont reliés à Lui, à Lord Glaciem, à l’Ordre.

Et l’Ordre dit : ce qui fait la force d’un réseau, c’est la redondance.

Et toutes les âmes chuchotent Son nom. Celui qui fait battre le cœur des autres, celui pour lequel ils vivent et meurent tous, le tout puissant, celui qui les protège et celui qu’ils protègent, le centre de la toile. Le Lord.

Le chuchotement me vrille les tympans. Tant d’âmes. Je ne retrouve plus la mienne. Je ne retrouve plus Ama’. Je pense au docteur qui disait que j’y survivrais. Je n’y survivrai pas. Pas sans mon âme. Pas sans Ama’. Je me perds dans la toile, la laisse me dévorer. Je repense à Abnar. Je repense à ses yeux morts. Est-ce que mes yeux jaunes redeviendront comme ceux d’Ama’ quand je mourrai ?

Mais la voix de Lord Glaciem domine les autres, et je suis presque soulagée de l’entendre. Son âme me guide à lui, et je reviens à moi. Je comprends ce qu’il voulait dire. A partir de maintenant, je suis liée à lui. Je ne pourrai plus jamais m’enfuir. J’ouvre les yeux. Il garde son pouce quelques secondes sur mon front, sans doute pour vérifier que je ne me suis pas perdue dans la toile. Son geste est presque tendre. Mais son regard est dur.

J’y repense quand je regagne le dortoir, presque morte. Il ressemble à son âme.

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2 commentaires

  1. Oh waw ! Je suis extrêmement impressionnée par ta description du spirit ocean, ou plutôt de la toile, tu la dépeins magistralement, c’est limpide du point de vue de la compréhension et ça s’intègre à la perfection dans ton texte.

  2. Ça y est ! On a enfin l’apparition du spirit ocean ! J’aime bien comment il est décrit, on comprend tout de suite le concept, la manière dont ça fonctionne. Et on devine que le fait de pouvoir retrouver Ifa partout où elle ira à présent n’est que la moindre conséquence de ce lien…
    J’espère que ça ira pour elle…

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