Pièce n°2376
Écrite par Lev
Explorée par Lou
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques
Noyade.
Ou plutôt — asphyxie. Car ce n’est pas de l’eau qui m’étouffe, qui emplit ma bouche ouverte, qui s’insinue dans ma trachée et mes poumons. C’est solide, c’est épais et visqueux. Mes yeux brûlent, écarquillés contre une matière tiède et gélatineuse. La lumière filtrée à travers cette substance est teintée de vert. Je me débats mais ça s’étire autour de moi, c’est tiède, flasque et élastique. Ça entrave chacun de mes mouvements.
Mon corps endolori s’enfonce mollement à travers la matière. Je saigne — des volutes de sang se répandent dans la gelée autour de moi en longs rubans écarlates.
L’adrénaline fait battre mon cœur dans ma poitrine. Calme — Il faut que je me calme.
Je ne suis pas seule. J’aperçois plus haut, plus bas, des silhouettes sombres, distordues par l’épaisse matière. Leurs bras, les pans de leurs vêtements, leurs cheveux : tout flotte autour d’eux. Et nous sombrons.
Un bruit sourd au loin. Une onde de choc traverse la gelée et la masse palpite, frémit comme si elle était vivante.
L’air manque cruellement à mes poumons.
Je bats des jambes, désespérée.
Je ne veux pas mourir je ne veux pas mourir je vais mourir je ne veux pas mourir je ne veux pas mourir je vais mourir je vais mourir je vais mourir je ne veux pas mourir —
— Qu’est-ce que ça sera ?
— Euh…
Je n’ai pas pris le temps de regarder la carte, distraite par le souvenir de mon cauchemar de la nuit passée. Je balaie rapidement la liste du regard. Je ne reconnais aucune des substances qui sont proposées.
— J’ai besoin d’un petit coup de boost, là. Je vous fais confiance !
Le serveur hoche la tête sans esquisser l’ombre d’un sourire. Pas la moindre trace d’amabilité. C’est typique des habitants de l’aile Nord-Nord-Ouest n°3.26 du Château. La vie y est trop rapide, trop tumultueuse. Le Castram trop bondé. On fait la queue partout, pour tout ; les gens s’agglutinent dans les pièces en foules grouillantes, fébriles, en essaims de mouches. On n’a pas la place d’exister — ni le temps, d’ailleurs. On se presse partout.
Les troquets comme celui où je me trouve n’offrent aucun répit : des serveurs en tablier blanc s’activent dans les allées entre les tables, trébuchent sur des sacs laissés dans le passage, s’étalent de tout leur long sans jamais faire tomber leurs plateaux puis se relèvent, à bout de souffle, pour repartir aussitôt.
Aujourd’hui, je suis mal réveillée. Je suis douloureusement consciente de la frontière qui sépare mon corps du monde extérieur, et tout me paraît une agression — une transgression de cette limite invisible. Le fourmillement incessant des gens, des chiens et des monstres dans mon champ de vision périphérique m’agace. J’ai chaud ; le tissu de mes vêtements me frotte, irrite ma peau.
J’ai une pensée fugace pour les profondeurs du Château, leurs pièces sombres, fraîches et humides ; les stations abandonnées, les sacs en plastique pris dans le vent ; la croissance lente mais inexorable du lichen et de la mousse ; les créatures cavernicoles, pâles, luisantes, qui n’ont pas d’yeux ; la moquette défraîchie, le bois vermoulu ; l’odeur de la poussière.
Je crois que ça me ferait du bien de retourner un peu à ce silence.
Derrière moi, un serveur trépigne nerveusement face à la table où il tente de prendre une commande. Une grosse araignée à l’abdomen volumineux est posée sur la chaise. Ses longues pattes velues sont repliées devant elle, étalées sur la table ou recroquevillées au-dessous de l’assise. Le serveur s’impatiente :
— Lók θáan* ! Français ? Iskani ? Espagnol ou Kxtahkmen ?
L’araignée répond par des stridulations, déployant ses deux pattes-mâchoires et faisant vibrer son abdomen. Sa première paire de pattes martèle un rythme précis sur la table.
Le serveur laisse échapper un soupir de frustration et marmonne entre ses dents, quelque chose à propos d’un bistro minable et de traducteurs en panne. Il se reprend :
— Que diriez-vous de notre salade d’arthropodes ? Il y a un peu de tout, selon la saison : diptères, grillons, coléoptères, fourmis, mouches…
Une autre série de stridulations lui répond, mais cette fois-ci, elle me semble approbatrice. Le serveur secoue la tête et se précipite vers la cuisine.
On m’apporte ma boisson dans un long verre conique. Le liquide, d’un vert presque fluo, présente une consistance vaguement sirupeuse. Une paille rose et ondulée est calée entre des glaçons parfaitement sphériques.
Je contemple le verre un instant avant de demander :
— Qu’est-ce que c’est ?
Mais le serveur est déjà loin, englouti par le brouhaha compact de la salle.
Je porte prudemment la paille à mes lèvres.
Le goût est indescriptible, littéralement : je crois que la flaveur de cette boisson échappe au spectre perceptible par mon nez et ma langue. C’est simultanément acidulé et amer, salé et sucré ; ça pique légèrement le bout de la langue tout en laissant une sensation plutôt ronde et plate sur le palais. J’y retrouve tour à tour la câpre, la glace à la fraise, le plastique chaud et la cébette fraîche, puis plus rien, ou peut-être un léger arrière-goût d’interférences radios.
Ce n’est pas mauvais.
Je sors de ma poche le prospectus, froissé, que m’a tendu la peluche il y a plusieurs pièces de cela. Je n’ai pas cessé d’y penser : il y a quelque chose qui me trouble profondément.
Je tourne et retourne le papier entre mes mains, passe distraitement mes doigts le long des plis.
Je crois que c’est ce nom : L’Ordre.
Évidemment, je connais L’Ordre du Château. Comme tout le monde, sans doute.
Je reconnais ses milices lorsqu’elles arpentent les couloirs, à leurs uniformes, à l’éclat de leurs insignes — ou bien à leur attitude, aux réflexes, aux gestes trop précis qui les trahissent lorsqu’elles sont en civil. Je sais que l’Ordre administre, finance ou sous-traite une grande partie des services du Château. Son empreinte est partout. Aux péages. Derrière les comptoirs, sur les étagères des épiceries de quartier. Dans les bureaux. À l’entrebâillement des portes. Dans les rames du Castram.
Mais il me semble, tout à coup, que ce nom évoque en moi quelque chose d’autre que cette fausse familiarité, quelque chose de plus intime, de plus profond.
Quelque chose remue dans ma mémoire. Cette fois, je ne cherche pas à l’étouffer. Je laisse les pensées remonter à la surface. Elles affluent sans ordre, lentes, épaisses, se heurtent mollement les unes aux autres. Elles ont le même goût que la masse gélatineuse de mon rêve, la même tiédeur écœurante.
Une petite dague dorée, qui vibre furieusement dans la paume de ma main.
Une gueule d’animal, chaude et haletante. L’odeur de la bête, de la fourrure, du sang.
Une paire d’yeux parsemés de paillettes d’argent. Deux frères — deux enfants. Un lourd anneau métallique enserrant une cheville maigre et pâle.
Une panthère ailée. Ses pattes font la taille de ma tête.
Une maman.
Ma chaise racle bruyamment le sol lorsque je me lève. Je laisse tomber sur la table une poignée de pièces pour régler mon addition. Elles s’éparpillent dans un désordre confus de devises : bronze, cuivre et argent, pièces rondes, carrées, percées d’un trou en leur centre, jetons translucides pour débloquer les caddies du Monoprix.
Je replie soigneusement le prospectus avant de le glisser dans la poche intérieure de ma veste, et quitte le bar sans un regard pour le verre à moitié plein.
Pour la première fois depuis mon réveil, je n’erre plus.
*Lók θáan : Je ne comprends pas (Castellain humain)
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