Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DES TRANSMISSIONS
LA SALLE DES TRANSMISSIONS

LA SALLE DES TRANSMISSIONS

Pièce n°1978
Écrite par troispetitspoints
Explorée par L'aide-soignant

L’odeur me choque. Ou plutôt l’absence d’odeur.

« La machine est en panne » m’accueille Joffrey.

Ma mâchoire se décroche. Pas de café ? Mais comment allais-je tenir la journée ? Priver les soignants de caféine, voilà qui était de loin la pire crasse que ce Château nous ai fait subir.

Je laisse tomber mon sac dans le coin des affaires personnelles, et m’affale sur une des chaises autour de la table centrale. Murs blancs, sol blanc, lumières blanches, blouses blanches et pas de café ; j’ai déjà mal à la tête.

Joffrey pose un mug devant moi. L’inscription « je ne suis pas parfait-e, mais infirmier-e c’est presque pareil » me fait grimacer. Pas le pire de la collection, mais quand même…

« C’est pas du déca quand même ?

— Nan, t’en fais pas. Morve de gobelin

Je le regarde de travers

— Oh, ça va… Larmes de troll, moins énergisant mais tout aussi amer

— Me fais pas des vannes pareilles dès l’arrivée.

Les larmes sont bien corsées. Qu’est-ce que le fournisseur a fait au troll pour qu’il pleure de la bile ? En tout cas, ça revigore.

Joffrey sert quelques tasses supplémentaires pour l’équipe de nuit. Cette dernière a eu une garde agitée. Madame J a insulté tout le monde sur dix-sept générations, Monsieur P s’est encore déperfusé cinq minutes avant le changement d’équipe et Madame J-G a tenté une énième fugue. Deux décès sont également à noter, rien d’exceptionnel pour un EHPAD. Cependant, nos pensionnaires sont souvent coriaces. Après une vie, et parfois davantage, passée dans les couloirs du Château, il faut souvent forcer pour les mettre ici à la retraite.

« Anatole, faudra que tu changes la 106. Elle a mal digéré le ragoût d’hier soir.

Je grimace. Je préfère encore l’odeur de méléna à la diarrhée de goule

— Je m’en occupe après les transmissions. »

Une alarme à sept temps s’empresse de me contredire.

« Une entrée ? À cette heure-là ? »

Je m’approche de Théomance, assis sur sa rocking-chair, les jambes croisées et la pipe au bec.

« Théomance… Théomance… Ça a sonné…

Se réveillant à peine, il empoigne son coquillage. Il tapote à un rythme précis sur le haut de la coquille, et un bruit indistinct en sort. Personne n’écoute attentivement, lui seul comprend la bouillie brouillée par les communications entre les pièces. Il tapote de nouveau sur la coquille et baille longuement. Le silence se fait dans la salle.

« Salle de classe des 3ème A à l’extrême ouest, entre la B et la C. Explorateur entré il y a sept décennies, est resté en professeur de sciences dans cette salle depuis dix-sept ans. Monsieur Berthin. Appel d’un de ses élèves, il s’inquiète des tremblements de son prof, il ne peut plus écrire au tableau et radote de plus en plus

—Des volontaires ? Joffrey ? demande la cadre

— J’ai fait les deux dernières entrées, proteste mon collègue.

— Anatole ?

— Encore ?

— Ta dernière entrée remonte à l’année dernière. Joffrey fera la toilette de la 106.

— Deal.

Vadrouille dans le Château contre diarrhée de goule, je ne suis pas si perdant que ça. J’empoigne ma blouse, mon badge, mon sac personnel et la sacoche d’urgence. Je bois une dernière gorgée de larmes de troll, prie pour que la machine à café soit réparée à mon retour, ouvre la Porte Hasardeuse et entre dans la pièce où notre système de pérégrination m’a envoyé. Espérons que je n’ai pas à trop crapahuter avant de trouver ce vieux professeur.

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