Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DE RÉUNION CONVERTIE EN SALLE DE CLASSE
LA SALLE DE RÉUNION CONVERTIE EN SALLE DE CLASSE

LA SALLE DE RÉUNION CONVERTIE EN SALLE DE CLASSE

Pièce n°2358
Écrite par Quokka Cola
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris

C’est une banale salle de réunion qui se voulait moderne à sa construction mais qui n’évoque qu’une vague époque bureaucrate sale et grise. Les murs sont vitrés. Comme pour la plupart des salles de cet étage, la vue sur le couloir est imprenable. L’éclairage devait être remplacé par des LEDs équipées de ballast pour empêcher le scintillement, mais une coupe budgétaire a coupé court au projet. De toute façon, tout le monde s’en fout du scintillement. Les tubes fluocompactes font très bien l’affaire. C’est ce qu’ils ont écrit dans le rapport pour justifier la coupe budgétaire d’ailleurs.

Avant il y avait probablement une table centrale en bois vernis, on voit encore l’empreinte de ses pieds sur la moquette, mais maintenant il n’y a que des sièges en plastique. Ça prend moins de place. Un tableau blanc tactile connecté à un ordinateur devait servir pour des réunions très importantes, du genre qui réfléchissent aux coupes budgétaires et aux plans sociaux. Il est cassé, mais on peut encore écrire dessus. Le professeur utilise des vieux feutres veleda usés qui couinent à l’usage.

La salle peut accueillir une trentaine de personnes. En tout cas, c’est le nombre d’apprenants qu’il y a au cours de castellain débutant, mais je sais que pour certains cours ils vont chercher d’autres chaises dans la pièce d’à côté. La formation est obligatoire, en tout cas pour moi. Apparemment, c’est un outil de travail essentiel pour les soldats. Il n’y a pas eu de coupes budgétaires pour ça. Je sais que j’ai l’air d’insister avec mes coupes budgétaires, mais je l’ai un peu mauvaise depuis qu’ils ont réduit les rations pour les militaires. Enfin, pour tout le monde.

Je pense que la faim est toujours annonciatrice de mauvaises choses. Le grain qui était acheminé vers le front était coupé de gravier, juste avant la Chute. Ça la foutait un peu mal.

Le cours est inintéressant, d’autant plus que je suis ici sur mes jours de congés, officiellement. Deux semaines sur le front, une semaine au QG. C’était le deal, normalement. Je regarde souvent par la fenêtre. Elles sont nettoyées deux fois par an. C’est difficile, parce que c’est haut. Avant, ils les nettoyaient plus souvent. Vous connaissez la chanson maintenant : avant les coupes budgétaires. Le cours advient juste après le coucher du soleil, quand on ne le voit plus mais que le ciel reste encore un peu jaune.

Je regarde souvent le coucher de soleil. Et je regarde souvent la fille. La dernière lumière du jour scintille quand elle la touche. Elle est accompagnée d’une petite sotte aux cheveux blonds qui, au lieu de suivre le cours, tresse et torsade ses cheveux. Je me demande ce qu’elles se chuchotent. Je les entends souvent pouffer, même quand je ne les regarde pas. Manifestement, la fille a un talent inné pour le castellain, contrairement à son amie. Ça ne fait que quelques semaines qu’elle vient, mais elle va bientôt rejoindre le cours de niveau supérieur.

Ça me contrarie un peu.

Je voudrais lui parler, je voudrais savoir si elle va bien, si elle dort, si elle mange, si elle a aussi peur qu’avant. C’est interdit. Personne ne doit lui parler d’avant. Elle a tout oublié, et il ne faut pas qu’elle se souvienne. Ça pourrait réveiller l’unité de son âme. Et là, soit elle serait utilisée comme arme, soit elle serait éliminée. Ça ne me dérange pas de désobéir aux ordres, mais je ne veux pas lui causer du tort. Elle a tout oublié. Elle a tout oublié, et elle a aussi oublié ce qui était vrai et ce qui était faux.

On ne se connait pas, on ne se connaissait pas, mais je ne veux pas qu’elle souffre.

Quand je la revois aujourd’hui, je me dis qu’à l’époque, avant qu’elle ne disparaisse, quand l’Ordre la maintenait endormie ou éveillée, à rêver debout et les yeux ouverts, façonnait son existence avec la cendre, la fumée et les miroirs, lui salissait les mains et le cœur, je me dis que c’était vraiment une gosse.

Et moi aussi.

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