Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA SALLE DU TRI – ÉQUIPE 2
LA SALLE DU TRI – ÉQUIPE 2

LA SALLE DU TRI – ÉQUIPE 2

Pièce n°2348
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
En compagnie de Ama'
Fait partie de la saga << < Le Cygne Gris

Un responsable devait m’accueillir mais il est apparemment en réunion. Karia me dit que c’est la réunion hebdomadaire teambuilding-strategy-KPIs. Quand je lui avoue que je n’ai pas trop compris, elle m’a dit « personne ne comprend », hausse les épaules et va se resservir un café.

C’est Achilde qui me fait visiter. C’est une salle tout en longueur avec deux tables croulant sous des tas immenses de papier à l’équilibre précaire. De chaque côté, le long des murs, il y a des bacs qui servent à trier les papiers. Le travail est simple. C’est un tri très grossier. Il n’y a pas vraiment besoin de réfléchir. Il me donne une feuille plastifiée qu’il appelle un « arbre de décision ». Il suffit de le suivre pour savoir dans quel bac mettre le papier.

Achilde avait raison : il y a beaucoup de cartes, de lettres de mission, de factures, de comptes-rendus… Ce n’est pas le plus difficile à trier. Le plus dur, c’est de trouver la catégorie la plus fine possible de la donnée. Est-ce que c’est la carte d’une pièce ? D’une aile ou d’un étage ? D’un bassin versant ? La carte est-elle datée ? Signée ? Quelle est la langue utilisée ? Très vite, je comprends pourquoi il y a autant de bacs. Et très vite, je comprends que le plus important, c’est d’être rapide.

Il n’y a pas vraiment le temps de lire les documents. Pas plus de trente secondes ne doivent être attribuées à un document. S’il m’est impossible de l’identifier, je peux au moins déterminer ce que ce n’est pas. Si la langue m’est inconnue, alors ce n’est ni du français, ni de l’anglais, ni de l’italien, ni beaucoup d’autres langues (je me rends compte que les conversations écoutées distraitement d’une oreille à la laverie m’ont permis d’apprendre ou de me rappeler de beaucoup de langues). Je ne crois pas que ce soit normal. Je pense que c’est Ama’ qui a cette facilité à communiquer avec les autres. Peut-être un pouvoir lié à sa nature de fée. Pour elle, c’est comme si Babel n’était jamais tombée. Il lui suffit d’écouter quelques heures une langue pour pouvoir la comprendre.

Je décide de ne pas l’avouer aux autres. La dernière chose dont j’ai besoin c’est d’attirer l’attention sur une compétence comme ça. Avec la chance que j’ai, on m’enverrait servir de traductrice sur le front. Même si je comprends le document, si ce n’est pas une des trois-quatre langues que je comprends bien, je fais comme si je ne comprenais pas, et je le glisse dans la case « ni français – ni anglais – ni italien – ni castellain ». Oui, la case existe vraiment. Il y en a aussi pour « ni une carte – ni une facture – ni une image ». Les objets ou documents en métal ont aussi droit à leur propre bac, même si je n’en ai pas vu beaucoup. Juste un trousseau de clés et une petite plaque rectangulaire aux symboles gravés.

Pour traquer ma performance, l’Ordre me donne un petit pot dans lequel se trouve une poudre rosée. Achilde me montre le sien. Il est violacé. Il m’explique que personne n’a la même couleur. Elle permet de savoir qui a trié quoi, grâce à l’empreinte qu’on est censé laisser en haut à droite du document. La poudre tient malgré le transport, mais s’enlève d’un coup de pinceau par la suite.

Mais la suite ne nous concerne pas, dit Achilde. Le plus important ici, c’est le tri. Il faut se comporter comme une machine, mais être plus intelligent qu’une machine. Il faut travailler vite, méthodiquement, et oublier chacun des documents triés dès qu’il est posé dans le bac. Ce n’est pas très difficile à faire, de toute façon. Toutes les heures environ, quand un coin de table est enfin dégagé, quelqu’un vient nous livrer une nouvelle pile.

Toutes les deux heures, il y a une pause réglementaire. L’équipe se retrouve pour boire du café et discuter. Nous sommes dix dans l’équipe 2 du Service aux Archives Physiques, sans compter le responsable et un consultant. Au-dessus de la machine à café, se trouve un panneau avec un tableau pour émarger en arrivant et en repartant, en indiquant l’horaire. Il y a écrit 6*DIR-I/DIV-GF/DDd-CT/S-AP-2 en haut, mais je ne sais pas ce que cela veut dire. Karia suit mon regard et secoue la tête, l’air de dire « personne ne comprend ».

Le midi, quelqu’un nous emmène des sandwichs avec une nouvelle pile de documents.

– C’est un peu comme des bánh-mis, me dit Lanéa, sauf qu’ils n’utilisent pas les légumes marinés qu’on trouve souvent dedans en dehors du château. Le truc blanc dedans, ce n’est pas du radis, c’est du orah. Ça ressemble, mais c’est moins piquant et le goût se rapproche du pamplemousse amer.

– Merci Lanéa pour cette parenthèse culturelle, la taquine Philodas.

– Oui, ce serait vraiment merveilleux pour enrichir nos connaissances, si on ne subissait pas ça à chaque repas, complète Ordinan.

– Ne les écoute pas, Ifa. Ils disent ça mais ils sont trop heureux quand je les emmène manger au marché le soir, dit Lanéa.

– Oui, surtout avec ton argent, approuve Philodas.

Elle essaie de le frapper avec son sandwich, mais échoue (assez lamentablement, je dois l’avouer). Plus tard j’apprendrai qu’Ordinan et Philodas, étant esclaves, sont certes nourris, logés et blanchis par l’Ordre, mais ils sont aussi corvéables à souhait, sans horaires de travail ni salaire ou même protection. Ça fissure le tableau que j’essayais de me peindre de l’Ordre, pour tenter d’y trouver la vie plus douce et – comme dirait Batia – romantiser ma vie.

Je le savais déjà, mais j’essayais désespérément de ne pas le voir. On ne peut pas peindre de couleurs sur la cruauté ordinaire. Le sang et la boue parviennent toujours à percer et à recouvrir la peinture. Tout comme ce n’est pas parce que je cache mes yeux jaunes et que je laisse Ama’ m’inspirer que je peux effacer celle que je suis.

Il y aura toujours de la violence en moi. Parce que c’est ce que je suis. Parce que c’est ce que l’Ordre a fait de moi. Je peux essayer de la contenir, mais je ne peux pas nier qu’elle existe.

Et quand je regarde les deux garçons, je me dis que je peux aussi l’utiliser. De la même manière que pour Ama’, je suis capable du pire, je peux aussi devenir le monstre que j’ai besoin d’être pour protéger ceux qui me sont chers et ceux qui en ont besoin.

Et ces deux idiots (ce sont manifestement des idiots, ils ont agacé Lanéa toute la matinée), je les connais à peine, mais maintenant, ce sont mes idiots. Ils ne peuvent pas comprendre ce qui s’est passé à l’intérieur de moi, mais j’ai vu le regard que Lanéa a posé sur moi, comme si elle avait vu. Mais elle n’en dit rien, et elle propose de me coiffer. J’avais vu juste quand j’avais dit qu’elle voulait jouer avec mes cheveux.

Il est presque l’heure de partir quand le responsable et son consultant viennent me voir. Son regard s’attarde sur la coiffure que m’a fait Lanéa puis sur mes yeux, comme s’il s’étonnait qu’ils soient bleus. Ou de la dureté qu’il a trouvé dans mon regard. Je me demande combien ils sont à être passés entre ses mains, combien d’esclaves ont travaillé pour lui. J’ai bien vu quand il est entré, le ton sec qu’il a employé pour parler à Ordinan et Philodas. C’est très différent du sourire qu’il a quand il vient me serrer la main. Il la broie entre ses doigts. C’est une démonstration de pouvoir, je pense. Je voudrais faire pareil, mais je n’ai pas envie de m’attirer des ennuis tout de suite. Il doit être déçu que je ne réagisse pas.

– Monsieur Alphicius, enchanté. Aifé, c’est ça ?

– Ifa, je le corrige.

– Très bien, Aifé. Bienvenue parmi nous ! Désolé de ne pas avoir pu t’accueillir ce matin, j’étais en réunion. Je suppose qu’Achilde t’a expliqué les ficelles du métier ? Rien de bien difficile, tu verras !

Je voudrais sourire, mais je n’y arrive pas. Il ne s’attarde pas, et retourne dans son bureau. L’homme qui était à côté de lui me salue à son tour. Il porte une chemise bleu pâle et une doudoune sans manches. Il est un peu plus âgé que moi.

– Ifa. Jérôme, consultant de chez MYTHO Conseil, ravi de faire ta connaissance.

– Quoi ? je bredouille.

J’ai dû mal entendre. Mais il répète la même chose.

– Je suis de chez MYTHO Conseil. J’ai été déployé ici pour accompagner mon client, Monsieur Alphicius et par extension la Délégation à la Collecte et au Tri, pour concevoir sa stratégie managériale. Nous sommes leaders mondiaux en optimisation de la performance projet. Nous avons une expertise reconnue en ingénierie de l’organisation, de gestion des coûts, de rationalisation des flux de travail et d’encadrement des risques. Nous accompagnons le client à 100% pour l’alignement des équipes à la stratégie du client et à ses objectifs de productivité.

Quelques mètres dans son dos, Karia me regarde et souffle silencieusement « personne ne comprend ».  J’ai envie de rire et je retiens à peine un sourire. Jérôme le remarque mais le confond avec de l’intérêt. Pendant environ dix minutes, il m’abreuve d’un discours passionnant sur les expertises de son cabinet et ses missions au sein de l’Ordre. Quand il me laisse enfin partir, Karia et Lanéa m’attendent.

– Alors, on était en train de capitaliser sur les critères de performance extra-financiers avec le gars de chez MYTHO Conseil ? demande Karia en riant.

– Arrête, je marmonne. C’était horrible.

Je ne me serais jamais permise de critiquer quoi que ce soit avant, mais je me sens en confiance avec ces deux-là.

– Tu devrais faire attention, Karia, dit Lanéa. Un jour, ils vont te prendre pour une syndicaliste et t’envoyer Dieu sait où.

Relax, je suis tellement forte pour éviter les problèmes que je pourrais faire du consulting en planque et imitation de la sardine séchée.

Une semaine s’écoule tranquillement, entre le travail, le réfectoire et ma chambre. Je n’aime pas particulièrement mon travail. C’est un peu répétitif, mais ça me permet de toucher à tout. J’ai une plutôt bonne mémoire. Je sais que c’est interdit, mais je commence à mémoriser les poèmes qui me tombent sous la main. C’est inoffensif, un poème. Et puis, je commence à mémoriser les comptes rendus de missions. Pas tous. Mais de temps en temps. Une lecture me suffit, puis je les fais rejouer dans ma tête.

Je sais que c’est bête. Que c’est dangereux. Mais je n’ai pas envie de peindre en noir dans ma tête tout ce qui me tombe sous la main. Peut-être que ça servira un jour ? Peut-être que ça me permettra de m’enfuir ? Je ne peux pas m’enfuir. Lord Glaciem ne me laissera jamais m’enfuir. Même si je trouvais un moyen de me défaire du spirit ocean, même si je pouvais supporter la blessure de ne plus jamais être entière, il me traquera partout où j’irai, et il détruira tout sur son passage.

En attendant, ces petits jeux de mémoire font passer le temps. Certains comptes rendus de missions sont assez amusants. Surtout ceux d’une équipe « Quokkateam », constituée de trois agents. C’est toujours le même qui les rédige. Ses commentaires acerbes me font sourire.

 « Salle cinéma. Regardé film atroce avec peluche et hibou. Demande compensation financière pour dommages psychologiques induits ».

« Pris la liberté d’utiliser le nom de sa Grâce pour entrer dans musée avec hibou (peluche entrée sans souci). Espère ne posera pas de problème à sa Grâce connue pour être magnanime. »

« Confirme après dernier appel : peluche a fait cauchemar mais difficile de savoir si participait à mission Perle&Co. Scénario plus probable : aucun lien avec perles vie. Poursuite recherches. Direction étage 56 est comme demandé par sa Grâce, même si pas comme si équipe Quokkateam avait que ça à faire. »

Jérôme continue de passer me voir tous les jours. Je ne sais pas si je l’intéresse ou s’il pense que je suis intéressée. Lanéa dit que c’est parce que je suis jolie. Je ne suis pas sûre qu’il me trouve jolie. Peut-être qu’il le voie, mais je pense qu’il ne me voit qu’à travers lui. C’est l’image qu’il pense me refléter qui l’intéresse. Je n’aime pas quand il pose sa main sur mon épaule. Je ne prends plus la peine de rester aimable. Je réponds rarement quand il me parle et je me dégage quand il me touche, mais ça a l’air de provoquer un intérêt chez lui.

Liodhore, celui qui m’avait servi du café dans le réfectoire lors de mon premier jour, a l’air de ne pas pouvoir supporter Jérôme. A chaque fois qu’il me parle, il se montre extrêmement sec et désagréable, et ne me laisse jamais seule avec lui, jusqu’à ce que le consultant batte en retraite. Je lui ai déjà exprimé ma reconnaissance, mais Liodhore a simplement dit :

– Je peux pas les blairer ces consultants de chez MYTHO Conseil.

Mardi soir, c’est le jour de mon premier cours de castellain. Il y en a aussi le jeudi soir. Lanéa pose sa main dans la mienne et m’entraîne à sa suite.

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