Pièce n°2627
Écrite par Quokka Cola
Pièce du Casteltober 2026 - Jour 25 : Placard
J’ouvre la porte du placard, et évidemment je me prends un coup de jus quand j’appuie sur l’interrupteur. La lumière s’allume quand même et grésille. Qu’est-ce que je suis content que le mec du CFO ne soit pas là pour me prendre la tête sur le scintillement. La voie ferrée, y’a que ça de vrai.
Mon intuition était juste, ce chantier, c’est une vraie merde. C’est l’apocalypse, depuis hier. Il y a une raison pour laquelle on ferme les chantiers au public et on met en place des stratégies de surveillance. Le plus classique, ce sont les gens qui viennent siffler les machines, qui grimpent aux échafaudages ou qui volent les shunts en cuivre. Le plus embêtant, ce sont les casseurs. Bon, faut le faire pour péter une traverse, mais on n’est jamais à l’abri.
Évidemment, s’ils n’avaient pas essayé de baisser les coûts et de couper le budget pour le contrat de surveillance sous prétexte qu’on est « en plein désert et il n’y a personne », on n’en serait pas là. Déjà, tout le monde sait que c’est parce qu’on est dans les Terres de Sable que c’est beaucoup plus dangereux qu’un chantier classique. Moi perso, si je devais choisir, je pense que je protègerais mon chantier en zone de conflits armés avec un peu plus que des douves et des clôtures.
Mais bon, c’est que mon avis. C’est dommage que personne ne le prenne en compte. Mais je préfère ne pas trop la ramener, parce que je me dis que ce n’est peut-être pas un hasard si une clé d’accès chantier a disparu et qu’une semaine après on se retrouve dans cette situation.
En une nuit, les terroristes (je pense qu’on peut appeler la Résistance des terroristes, après tout, les gens qui sabotent le travail bien fait et qui n’ont aucun respect pour le produit du dur labeur des honnêtes gens devraient être appelés des terroristes) ont fait les trucs classiques : ils ont sifflé les machines et ont chouré tous les shunts.
Un peu moins classique et presque amusant, les GBAs avaient aussi disparu. Pour les néophytes, les GBAs c’est les gros blocs rocheux ou les blocs de béton qu’on utilise pour bloquer les routes, par exemple pour empêcher les machines de crash dans les bâtiments que le GC sort de terre. Ça sert à rien et ça ne vaut rien. Et ça pèse très lourd. Pour voler ça, il faut avoir un grand désir de nuisance.
Beaucoup moins amusant, au matin, tous les sanitaires de la BV étaient bouchés. En fait, le tuyau d’alimentation en eau était carrément coupé. C’est la grosse flaque au pied des escaliers qui nous a mis la puce à l’oreille. Ça, et le hurlement d’un des électriciens. Apparemment les serpents des sables adorent la flotte. Encore un truc que je ne mentionnerai pas dans mon rapport à l’écologue.
Je ne sais pas quand on pourra rétablir l’eau potable. Ça m’emmerde de faire bosser les gars dans ces conditions, à la dernière réunion chantier les prestas ont encore menacé d’arrêter le chantier. Heureusement que dans le contrat on avait écrit que « les perturbations des réseaux ne constituent pas un motif suffisant d’arrêt de travail » et que les pénalités sont suffisamment salées pour qu’ils y réfléchissent à deux fois avant de foutre la merde.
Avec la visite de l’ingénieur de classe exceptionnelle de la DIV-R&D dans moins d’une semaine, c’est vraiment pas le moment pour ce genre de conneries.
– Kev, t’es là ? me demande Méor de l’autre côté de la porte.
Je me retrouve brusquement et appuie par inadvertance sur l’interrupteur. Je me retrouve dans le noir, et tâtonne pour le retrouver. Encore un coup de jus. J’étouffe un juron.
– Ouais, il se passe quoi ?
– Faut que tu viennes, dit Méor. Nos visiteurs nocturnes nous ont laissé une autre surprise.
L’urgence dans sa voix ne me dit rien de bon. J’attrape deux packs d’eau avec difficulté, ignore leur date de péremption au mois dernier et me prépare à sortir avec mon butin.
– Tous les ADVs sont bloqués en position voie déviée. Et il va falloir recommander des clés d’ADVs et toutes les remplacer parce que impossible de les retrouver. Ils sont partis avec.
Avec ce problème-là, je peux dire adieu à ma prime, voire adieu à ma vie. Entre les coûts et les délais, on est bien mal. Et impossible de passer sous silence l’intrusion sur le chantier. Je commence déjà à calculer dans ma tête. S’il est impossible de remettre les appareils de voie en voie directe, on ne va pas pouvoir faire passer les pelles-rail-route sur les voies, et on va prendre du retard. La SIG et la CAT vont nous accuser de perturber leur planning, et ils auront raison. Rien que la perspective de me farcir une nouvelle réunion urgente avec l’OPC me donne envie de me pendre.
Je pousse la porte du pied et sors dans la lumière affronter mon destin.
J’adore avoir le point de vue des gars du chantier. C’est bien plus difficile de choisir un camp entre la Résistance et l’Ordre quand on voit qu’au final, ce sont eux qui subissent toutes les conséquences…