Pièce n°2172
Écrite par Shwaan Fehish
Explorée par Rus
« DING DONG » une sonnette d’appartement tinte violemment à mes oreilles comme si tout mon corps était en cuivre. Je suis debout, sur un paillasson « c’est là qu’on est le mieux », à quelques centimètres seulement de la porte d’un appartement, le numéro 197. On m’ouvre. Quelle n’est pas ma surprise de me retrouver nez-à-nez avec deux de Hipsters tout sourire, me fixant l’air béat et les bras écartés. C’est une famille typique du XVe arrondissement: lui, probablement cadre supérieur, a une veste de costume avec un tee-shirt noir en dessous (pour avoir l’air à la fois sérieux, mais décontracte) un jean serré, une barbe Franc Provost et une bouteille de Ninkasi IPA à la main. Elle, elle a le look stéréotypique de la prof de yoga fan de Bertrand Belin: un sarouel violet aux motifs psychédéliques, un débardeur rouge et des bijoux d’inspiration orientales, dont une main de Fatma et une croix du Sud, qui ornent son cou et ses poignets.
« Heyyyyyyyy Rus, mon po-o-o-ote, t’es pile à l’heure pour l’apéro! Allez viens ma gueule» L’homme s’approche et me tire vers lui dans une étreinte virile. La femme ferme la porte, et celle ci disparait. Je suis terrifié. Pétrifié. J’essaie de retrouver mon souffle alors que l’homme me serre et m’étouffe dans ses bras musclés. Il me relâche et me donne une violente tape entre les omoplates. À cause de son rire, il me fait penser à Bill dans OSS 117 Rio ne répond plus , c’est bien un homme. Il n’y a pas de doutes.
Je me ressaisis, fais mine de comprendre la situation et suis le l’homme à travers l’appartement. La femme s’engouffre dans une autre pièce. La déco est assez épurée mine de rien, avec çà et là quelques fantaisies banales: un masque africain, quelques étagères pleines de livres probablement jamais lus, une ou deux plantes… Un air de piano parvient péniblement à nos oreilles depuis une porte dans le fond du salon, tantôt sourd tantôt tintamardesque. Probablement un apprenant qui ne maîtrise pas la force de ses doigts. « Ah! Olympe a enfin lâché son phone-tel, j’te jure, qu’est-ce que ce sera à l’adolescence! » Me dit l’homme en débouchant la bouteille de Ninkasi. « Olympe? » Lui demande-je innocemment? « Ouais, elle a commencé le piano il y a quelques mois. Faut qu’elle pratique un peu tous les jours, mais elle rechigne un peu à s’y mettre à chaque fois. C’est Julie qu’a voulu qu’elle fasse du piano, elle veut qu’elle intègre le conservatoire, tu comprends. Ça serait la classe, non? » Ok, donc Julie c’est la meuf et Olympe c’est sûrement leur fille. Il me manque plus que son nom à lui. « Ouais, ouais, ça… ça serait classe. » Julie nous rejoint avec une grande assiette sur laquelle sont disposées des tranches de radis noir légèrement badigeonnés d’huile et saupoudrés de gros sel dans chacun desquels est planté un cure-dent. Putain… le gars t’accueil avec une IPA (ce qui est déjà craignos) et elle elle te sort ça?? Y a vraiment que des bobos d’con pour aimer manger cette merde. L’homme nous sert 3 verres, et Julie me demande. « Bon, dis moi Ruszlán, ça en est où de tes projets? » « Mes projets…? » « Oui là, le truc avec les américains. » Oh bordel ça va être long.. « Eh bien, ça progresse! Et toi Julie, t’es sur quelque chose en ce moment? » Je n’écoute même pas sa réponse, étourdi par le son du piano qui semble se faire de plus en plus fort. La porte de la pièce est pourtant toujours fermée. Le couple ne semble rien remarquer. Soudain la musique s’arrête. « Rus? Rus? Ça va? T’as l’air un peu ailleurs. » me lance Julie en se penchant vers moi, l’air légèrement agacé. Un frisson me prend tout le corps d’un coup. « Heu, oui oui, c’est sûrement la bière qui tape un peu. » « Ça m’étonnerait » s’esclaffe l’homme en rigolant. « Je t’ai déjà vu t’enquiller plusieurs bouteilles comme celle-ci avant d’en sentir les effets! » Je souris, gêné. « C’est juste que j’ai perdu l’habitude… J’ai beaucoup ralenti ces derniers temps. » Je sens que j’ai jeté un froid là, parce que les deux ne répondent plus.
La porte du fond s’ouvre et un bruit d’aspirateur vient briser le silence. Ah mon grand étonnement, ce n’est pas une fillette qui en sort, mais une quincagénère aux traits fatigués et au dos courbé. Elle est en plein ménage. Derrière elle, la salle est vide et il n’y a plus aucun bruit. Le piano est visible, pas de trace d’enfants. Les yeux de la femme et les miens se croisent. Son regard est vide mais persistant et nos yeux ne se lâchent pas au fur et à mesure qu’elle traverse la pièce son aspirateur à la main.
Le temps semble s’être arrêté, mais brusquement, des voix indistinctes me ramènent au présent. Julie et l’homme sont à présent en pleine dispute et ne prêtent plus aucun attention à ma présence. Je ne comprends pas un traitre mot de ce qu’ils racontent. Les sons qui sortent de leur bouche sont désarticulés, à se demander comment un appareil phonatoire humain arrive à les produire. Un sifflement discret attire mon attention vers le couloir. La femme de ménage se tient là derrière un mur, et me fait signe de m’approcher d’elle. Une fois à sa portée, elle m’attrape par la main et m’entraîne soudain dans une course folle à travers un dédale de couloirs et de pièces insensé. D’un simple appartement parisien, me voilà embarqué dans un marathon multidimensionnel où le rêve côtoie ma réalité, déjà fort peu palpable.
Nous arrivons enfin là où s’arrête notre course: c’est un salle de bain sombre, étroite, faiblement éclairée de lumière pâle par une petite fenêtre opaque. C’est bien là la fin de notre parcours, car l’endroit ne mène nulle part ailleurs. La femme ferme la porte et barre la sortie de son corps. Elle me fixe. Ses yeux vides se tintent d’une lueur acerbe et son visage soudain se met à fondre jusqu’à tomber comme une bouse à ses pieds. Je suis pétrifié. Son corps semble vieillir à vue d’oeil et se décomposer, mais elle se meut encore comme si de rien était. La femme me caresse les cheveux et lâche un petit rire. L’odeur de sa peau me répugne. Une nausée monte rapidement de mon intestin à mon oeusophage et vient me serrer la gorge. Ma respiration voudrait s’accélérer, mais je retiens mon souffle de dégoût. La femme profite de ma tétanie pour me glisser quelque chose dans la poche, puis sort de la sienne un linge blanc et un petit flacon transparent plein d’un liquide inconnu. Elle imbibe le linge avec le liquide et l’approche lentement de mon visage. Ohlala, ohlala, c’est juste un rêve, c’est juste un rêve, c’est juste un rêve. Mes poings se serrent à tel point que mes ongles déchirent la chaire de mes paumes. La main de la femme presse le linge contre mon visage et je me sens peu à peu partir…je..partir..
Waouh, sacrée ambiance. Tu arrives bien à faire monter l’angoisse (ou en tout cas le malaise, le sentiment d’inconfort) dès la partie normale/quotidienne de la pièce. Le personnage qui attire Rus est super bien décrit et maxi flippant. C’est intéressant que son endormissement soit contraint, ça va donner un ton particulier au début de ta pièce 2000 !
Merciii Nan pour ce retour tout mimi <333
*NAJ fouttu correcteur. TU N’ES PAS UN PAIN AU FROMAGE!
En vrai il n’est pas très indulgent Rus XD
Je ne m’attendais pas à ce que ça se termine comme ça. On est d’accord que c’est pas un rêve hein ? Ça serait trop beau ^^
ahahah oui c sûr que c’est pas le personnage le plus chaleureux x)
Non non, ce n’est pas un rêve! Mais ça n’en est pas moins cauchemardesque pour mon cher Ruszlán Pecék (oui je leak son vrai nom)