Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA PRISON DE TR’PHRRTPR’TTR
LA PRISON DE TR’PHRRTPR’TTR

LA PRISON DE TR’PHRRTPR’TTR

Pièce n°2313
Écrite par Harry Queaut
Explorée par Lulel
En compagnie de Lulel & Phaene

Je me suis réveillée il y a quelques instants, mon bras mécanique s’est démené pour attraper et ouvrir mon carnet. Où… suis-je ? Un futon confortable étendu sur le sol, la lumière de la lune, pleine, diffractée et multicolore en passant parmi les carreaux chamarrés. Je cligne plusieurs fois des yeux, désorienté. A côté de moi, un petit meuble, qui arrive à mes côtes une fois que je suis assis ; sur le meuble, quelques feuilles, que j’attrape, curieux. Je reconnais l’écriture de mon bras. 

Ma chute s’arrête brusquement et je suis surpris de me trouver toujours deb-

Qu’il est étrange, je pense, m’interrompant quasi-immédiatement dans ma lecture, de voir mon bras copier mes propres mots, comme il le fait pour ce qui est nouveau. 

Ma chute s’arrête brusquement et je suis surpris de me trouver toujours debout. Autour de moi, tout est blanc, pas comme de la neige, comme de la lumière, qui proviendrait de partout à la fois. Je ne reconnais le sol que parce que mes pieds y reposent, je n’ai pas d’ombre, rien. 

Un pop se fait sentir dans mes oreilles. Je me retourne brusquement. 

“Qui es-tu ?” 

La voix est… tout et rien, dès que je l’ai entendue, c’est comme si je l’avais déjà oublié. Je frissonne d’inconfort. 

Et vous, qui-êtes vous ? 

Je crois parler, mais je sens qu’aucun son ne quitte mes lèvres, qu’elles n’ont même pas bougées. 

“Hm… Vaste question…”

C’est comme si elle était rauque et enfantine à la fois, plus rien du tout, tout juste hors de portée dans mes souvenirs. 

Ami-e, ou ennemi-e ? 

“Bah ! Ni l’un, ni l’autre.”

Le rire est plus étrange encore, et j’ai l’impression qu’on passe des ongles sur un tableau noir, que le tableau noir est mes entrailles. 

“Certaines m’ont appelée Urthu’us, Mère-de-ville, Tr’phrrtpr’ttr ; certains ont préféré Brouillard, Peste, Alzheimer, Toucher. Courant, Passage, Ethril, Corruption, Ruche. J’ai été, pour d’autres, nymphes, divinité mineure, majeure, force cosmique, privilège, cauchemar, prière, nécessité-”

Pourquoi êtes-vous ici ? Comment-

“NE M’INTERROMPS PLUS.”

Terreur, partout, comme si la présence s’était placée entre chaque particule qui constitue mon être. 

“Tu poses les mauvaises questions, mais ça n’est pas de ta faute. Ce qui est de ta faute, c’est que tu as touché ma prison, alors maintenant, tu es coincé, avec moi.”

La terreur n’est pas partie, je la sens contre chacun chose qui me constitue. 

Comment- Je ne voulais pas- Je suis désolée. 

“Ah ! C’est un peu mieux.”

Je suis à genoux, je pleure. C’est la seule réaction qui soit appropriée. 

Le rire, encore. 

“Bien… Maintenant… Je vais te prendre deux souvenirs.”

Deux… souvenirs ? 

Mille questions. Qu’est-ce que ça constitue “un souvenir” ? Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce que ça signifie pour moi ? Je pleure toujours ? 

Ça n’est pas que je vois, son sourire, c’est que je le sens. Il n’est pas humain, ou humanoïde. La meilleure approximation, c’est qu’il continue jusqu’à des yeux, et au-delà, derrière des yeux, sur un front, au-delà d’un crâne, dents protruant tout le long du périmètre du “sourire”. 

“Deux !, choses.”

De mon torse sort un bras, qui arrache et n’arrache pas mes organes internes sur le chemin, un bras bleuté et translucide, décharné et à peine humain, trois, mille doigts, ongles trop long, griffes, vraiment.Deux doigts sont relevés, pour ponctuer les paroles de l’être. Je ne peux pas hurler, ça ne sert à rien. 

“Je vais m’en nourrir. Et je vais les utiliser pour te renvoyer.”

Ses mots me soulagent tellement que mes pleurs connaissent un sursaut avant de redoubler. 

Le sourire grandit presque encore. 

“Tu m’amuses ! Oh que tu m’amuses ! Pour te remercier, je vais te prendre les souvenirs de ce moment. Pour l’autre en revanche…” 

Je me souviens avoir suivi mon père dans les archives du Conseil, mille fois et l’avoir regardé ouvrir un tiroir, chercher un dossier, un document, quelque chose, utiliser ses doigts pour les faire jouer, yeux les parcourant rapidement jusqu’à ce qu’il mette la main sur ce qu’il cherchait à ce moment là (“Ahah !”). C’est ce que je sens, quand Tr’phrrtpr’ttr passe tous mes souvenirs en revue pour choisir celui qu’elle m’arrachera. Son “Ahah !”, c’est le retour de son rire, toujours aussi terrible. 

“Je veux celui-là !” 

Deux doigts lui servent de ciseaux et c’est comme si elle préparait des morceaux de tissus, découpait des morceaux de tissus, déchirait des morceaux de tissus. 

D’un coup, elle tire et alors qu’elle l’extrait, c’est comme si je le vivais à nouveau phaene ? oui, lu’ ? elle relève les yeux et je sens que je rougis, joues en feu, je serais probablement aussi rouge qu’elle si elle n’était pas si tout à fait encline à changer de couleur. elle est belle. j’imagine pour la millième fois passer le dos de ma main le long de la peau fraîche de son bras, couverte de tâches de rousseur. je me retiens, encore. hm?, elle demande, tête penchée sur le côté comme une chouette. la lumière du soleil, filtrée par le saule, joue sur ses cheveux flamboyant au détour d’un coup de vent. elle sait très bien ce que je veux dire. est-ce qu’elle trouve que mes lèvres ont un goût particulier ? je lui demanderais, quand j’aurais tout le temps du monde. depuis la première fois que je l’ai embrassée, nous ne nous touchons presque plus, comme si, l’une et l’autre, nous avions peur que ce soit trop, que l’on implose et tout autour de nous avec nous si nous sommes trop insouciant-es. je déglutis difficilement. j’ouvre la bouche, la referme. je sais qu’elle regarde mes lèvres, je passe mes mains sur mon visage en me détournant. heureusement, je savais parfaitement que je n’y arriverais pas. de ma poche, je tire un morceau de papier. je ne sais plus ce que j’y ai écris, pas mot pour mot, mais je sais qu’il y a les mots importants. je suis amoureux de toi depuis longtemps, j’aimerais partir avec toi pour nos explorations, je voudrais qu’on s’aime. je lui tends, n’osant presque pas la regarder mais n’étant pas capable de grand chose d’autre. je n’ai presque jamais été aussi terrifiée, j’oublie de respirer, je la regarde lire en silence – pas dans le vrai silence, je remarque au bout d’un moment, on entend toujours la vie du hameau, le vent dans les feuilles, le sang dans mes tempes. son silence dure. son regard reprend au début de ma lettre. qu’est-ce… je sais que mon écriture est lisible, alors, pourquoi… je m’appuie contre le tronc de l’arbre, prétendant une détente que je ne ressens pas. j’essaye de ne pas la regarder. elle déglutit difficilement. regarde au loin, son dos vers le hameau, l’arbre et moi sur son côté. elle replie le papier avec précaution, le presse contre son front. oh… lulel, je… 

Le rire est terrible, semblable au rire d’un enfant émerveillé, dénaturé. 

“Oh, c’est délicieux ! Ça c’est un vrai souvenir le plus embarrassant, merci, merci merci merci merci !” 

Je ne sais pas de quoi elle parle. Je veux revenir, dans ma mémoire immédiate, à mon souvenir le plus récent. Rien dans mon esprit, mais la tension dans mon corps, à tous les pires endroits – nuque, dos, gorge, estomac – sont des signes indéniables de ce qui vient de se passer, dont je ne me souviens pas. 

“Tu devrais me remercier, vraiment.” 

Elle n’a pas cessé de rire. Soudain, comme l’inverse d’une chute—

Les feuilles s’arrêtent ici. Mes joues sont en feu, plus pour la même raison que dans le souvenir arraché. J’avais oublié, complètement oublié ma… le moment où… Phaene. Ce n’est pas comme si je me souvenais, comme si je mettais le doigt sur quelque chose que j’avais oublié mais… Je sais que ce que le bras écrit est le fil de mes pensées. Je le sais. Je me jette avec force contre le futon, tête tombant contre mon oreiller, couché sur le côté, un bras jeté en travers de mes yeux. Je pourrais mourir de honte, comme si je venais de le vivre. Là où le souvenir devrait être, plus rien. Plus récemment dans ma mémoire, la marque impossible à ignorer du rejet… Presque inconsciemment je me recroqueville, comme si j’avais la moindre chance de disparaître en moi-même.

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Un commentaire

  1. Aaaaah mais pourquoi ? C’est horrible de lui retirer ce souvenir. Peu importe la réponse de Phaene d’ailleurs (que j’espère quand même positive, même si j’ai mes doutes). C’est un point crucial de leur relation, terrible de le voir ainsi disparaitre.

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