Pièce n°2323
Écrite par Jad de Salicande
Fait partie de la saga << < Chutes prophéties et assimilées
« Jad ! Ouh-ouh, réveille-toi ! »
J’ouvre mes yeux subitement et je vois ceux de Devhinn qui me fixent et ses doigts qui s’agitent devant mon visage. Instinctivement, je recule ma tête et mon crâne se cogne sur une surface en céramique.
« Ah désolé, je ne voulais pas te faire mal, reprend-il, essoufflé, mais je voulais vous réveiller délicatement ; vous aviez l’air si paisibles dans votre sommeil. »
Je n’ose pas lui répondre que son opération est totalement ratée.
Il continue et répète ses gestes sur Analyann. Son réveil est beaucoup plus fluide que le mien – si on peut qualifier de “fluide” mon réveil – elle ouvre les yeux, les fait rouler dans leurs orbites et cligne rapidement des paupières. Des larmes se mettent aussitôt à couler sur ses joues – est-ce la déception d’avoir une nouvelle fois perdu la vue ? J’ai envie de la réconforter d’une manière ou d’une autre, d’essayer de faire revenir peut-être une esquisse de sourire sur sa bouche, mais un bruit sourd se fait entendre.
« À l’aide ! »
La voix d’Ombre provient d’une sorte d’énorme casque suspendu par un appareillage complexe, faisant un bruit d’enfer. Je vois les jambes d’Ombre se faire aspirer par cette chose et je me précipite pour attraper ses pieds, alors que Devhinn se précipite vers le tas de fils derrière l’appareil et qu’Analayann pousse un cri de panique.
Je tire aussi fort que possible pour lea faire sortir du tuyau dans lequel iel est coincé.e avec un succès mitigé au début, avant que j’entende Devhinn appuyer sur un interrupteur – le silence revient, Ombre chute sur moi, et son contact physique me provoque un spasme douloureux.
« Au moins tu vas avoir les cheveux bien secs maintenant, rigole Devhinn.
— J’aurais pu très bien m’en sortit seul.e, répond Ombre, manifestement frustré.e par la situation. Et Jad, t’aurais pu éviter de tirer aussi fort, ça fait mal !
— Pardon ? je réponds, alors qu’une colère sourde monte en moi. Je ne devrais pas réagir aussi intensément, mais je ne m’attendais pas à une telle agressivité de sa part, spécialement après avoir été aussi gentil.le lors du bal. Tout d’abord, “merci” c’est pour les chiens ? Ensuite…
— Est-ce que quelqu’un pourrait me décrire un peu là où on est s’il vous plaît ? demande Analayann d’une voix stridente, toujours assise dans son siège en cuir devant le bac de lavage. »
La panique qui se manifeste dans sa voix me fait me retourner instantanément et je remarque que ses larmes ont séché sur son visage. Ombre, hyper réactif.ve, a déjà filé à ses côtés, et commence à chuchoter dans ses oreilles. Je demande à Devhinn, qui est debout à côté de moi et visiblement dans ses pensées :
« Quel est cet endroit ? Je n’ai jamais vu de machine de ce type.
— Oh ça, c’est un casque pour sécher les cheveux. Et là où vous étiez en vousréveillant ce sont des bacs à shampoings pour se les laver. C’est manifestement un salon de coiffure, s’il n’y a pas de monstres dans les placards nous devrions pouvoir nous reposer un moment ici. »
Un salon de coiffure… Ma puanteur me fait frémir les narines et, contrairement à ce que je me souviens de la vision, mes cheveux sont gras, lourds et sales. Ce serait l’endroit parfait pour les laver et me les faire couper – habituellement c’étaient ma mère ou ma sœur qui le faisaient mais depuis que je suis dans le Château, je n’ai jamais eu l’occasion de le faire. Je jette un coup d’œil à Analayann qui s’est mise à fouiller avec Ombre dans la réserve du salon – sûrement pour trouver de quoi se nourrir. Résigné, je me tourne vers Devhinn :
« Est-ce que tu accepterais de me couper les cheveux ?
— Euh oui, dit-il un peu hésitant. Tu sais, je n’ai jamais coupé de cheveux auparavant, ajoute-t-il.
— Ne t’inquiète pas, j’ai juste envie d’avoir les cheveux courts, comme… »
lors de ma danse avec Analayann. J’arrête de parler et je m’assois sur le siège du bac à shampoing. Devhinn commence à me laver les cheveux. Je repense à la vision et à ce qui s’est passé : pourquoi avons-nous tous.tes vu la même chose ? Quel sort nous a amené.es dans la vision – car c’était forcément un sort qui était en jeu. Plein de questions se bousculent dans ma tête, jusqu’à ce que je finisse par penser à voix haute :
« Pourquoi es-tu parti en courant dans la vision ? On aurait dit que tu poursuivais quelqu’un.
— Je… j’ai vu le Château, répond Devhinn en faisant une pause dans le shampoing.
— Le Château ? Qu’est-ce qu’il pouvait bien faire là ? Déjà qu’il y avait Émérence qui dansait avec cette autre magicienne…
— Je pense que cette vision était une vision du passé. Du premier mariage d’Émérence. C’est le Château d’ailleurs qui a fait ce discours totalement éméché pendant la cérémonie, mais je n’arrive pas à déterminer si c’était le Château du passé ou le Château actuel. Qui était vraiment dans cette pièce ? répond Devhinn en me massant vigoureusement le cuir chevelu.
— J’ai vu la Guérisseuse, je réponds. Et une intuition me dit que ce n’était pas une personne appartenant au passé.
— La Guérisseuse ?
— La personne qui m’a guérie après… après mon séjour dans le cachot, je dis, alors que mon ventre se tord et que mes yeux s’emplissent de larmes.
— Ça va Jad ? Je t’ai fait mal ? me demande Devhinn presqu’immédiatement.
— Non, ce n’est rien, juste du savon dans les yeux je pense, je reprends en essayant de refouler la terreur qui s’empare de moi.
— Ah désolé je ne voulais pas te faire mal, répond-il.
— Toujours est-il que dans cette pièce il y avait des personnes du présent – nous, la Guérisseuse, le Château peut-être – et des images du passé, je reprends en espérant qu’il n’ait pas remarqué ma frayeur. Mais quel était le but de cette opération magique ? Pourquoi quelqu’un se serait fatigué à lancer un sort aussi complexe pour nous faire voir un mariage raté ?
— Je n’en ai strictement aucune idée, répond Devhinn en s’emparant d’une paire de ciseaux. Bon, tes cheveux sont propres, tu es sûr de vouloir me confier cette tâche ?
— Oui, c’est pas comme si nous allions croiser un coiffeur professionnel dans les couloirs du Château de si tôt. Pense à la coiffure que j’avais dans la vision et essaie de refaire la même chose s’il te plaît. »
Je n’ose pas continuer à parler à Devhinn pour ne pas le déconcentrer lors de la coupe. Analayann et Ombre reviennent avec des biscuits et des sachets de fruits secs. Analayan a l’air un peu plus apaisée, je suppose qu’Ombre a dû trouver les bons mots pour la réconforter – ielle est très énervant.e mais je suis content de voir qu’ielle a une bonne influence sur elle. Le stock de nourriture trouvé est suffisant pour nous faire un repas sur le champ et en garder dans nos affaires. La perle que j’ai ramassé dans la vision – ou la pièce ? – précédente me revient à l’esprit et je la sors de ma poche, aucunement étonné de la retrouver à cet endroit.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? me demande Ombre.
— De quoi parles-tu ? interroge Analayann.
— Jad a sorti une perle de sa poche. Où est-ce que tu l’as trouvée ?
— C’est dans la vision, après le raté du rituel. Il y a eu une sorte d’explosion et une pluie de perles s’est répandue sur le sol. J’en ai ramassé une, je réponds, évitant de préciser que j’étais au sol à cause de l’explosion aussi.
— Arrête de bouger ta tête Jad, me gronde Devhinn.
— Oui, oui, pardon.
— Je peux la sentir ? me demande Analayann. »
Je regarde Analayann dans les yeux au moment où la perle touche sa peau et elle réagit comme si elle était chaude – mais pas au point de la lâcher. Son expression redevient calme immédiatement après. Elle me la redonne et je la range dans ma poche.
« On se demandait avec Devhinn quel était le but de cette vision. Pourquoi nous aurions tous.tes été convié.es à revoir un mariage passé. Et pourquoi le Château était là ?
— Il y avait Émérence aussi, ajoute Analayann.
— Oui, mais que sa version du passé. Alors que le Château… il était vraiment là, comme nous nous étions vraiment là aussi, précise Devhinn.
— Est-ce que ce ne serait pas lié à l’invitation du magicien ? Celui qui voulait qu’on fasse une consultation ? demande Devhinn.
— Personne ne fait de consultation lors d’un bal masqué, intervient Ombre sèchement.
— Il y a bien eu une invitation magique à un moment non ? Jad, qu’en penses-tu ? me questionne Analayann.
— Je n’en ai strictement aucune idée, je réponds, mais Analayann a raison : quelqu’un ou quelque chose nous a permis d’être relié.es à ce sortilège. En plus, tu n’as pas eu de larmes de sang en te réveillant : c’est bien différent des visions que tu peux avoir habituellement.
— Les coquillages. Les coquillages qui nous sont tombés dessus dans la pièce où Eno était en train de crever ! s’exclame Ombre, alors que j’essaie de me souvenir s’ il y a eu une récente pièce où Eno n’était pas en train de crever. »
Les coups de ciseaux de Devhinn deviennent plus frénétiques et fréquents et j’ai maintenant très peur du résultat final – et de ce qu’il peut ressentir en cet instant. Je préfère ne pas y penser et je constate que malgré notre conversation, nous n’en avons pas appris beaucoup plus sur ce qu’il s’était passé dans la vision précédente. Devhinn finit rapidement la coupe de cheveux et part s’isoler dans la réserve. J’hésite à le suivre mais j’aperçois un miroir et j’en profite pour vérifier la qualité de ma coupe de cheveux, et honnêtement le résultat est plutôt satisfaisant. Je me dirige vers la réserve pour le remercier mais j’entends le bruit d’un coup sourd sur le mur à l’intérieur. Je jette un coup d’œil et je vois Devhinn qui frotte son poing droit. Je recule immédiatement, de peur de lire ce qu’il peut y avoir sur son visage, et me dirige vers Analayann mais Ombre me jette un regard noir et je m’assois sur le siège avec le casque – je suis sûr de ne pas me faire aspirer et je sais qu’Ombre ne viendra pas m’embêter si je reste là.
La fatigue se ressent et nous prenons le temps de manger, de nous faire une toilette sommaire avec le lavabo et de laver nos vêtements. En silence. Tout le monde est dans ses pensées, sûrement en train de réfléchir aux tenants et aboutissants de ce qui s’est passé dans la vision, mais je ne parviens qu’à me souvenir d’Émérence et du Château. Et de ce qui s’est passé la dernière fois que les deux étaient dans la même pièce. Et, surtout, de ce qu’il s’est passé après.
À un moment, Analayann lance un « bonne nuit ». Ça me fait sourire car il n’y a pas de fenêtre dans cette pièce. Et mon esprit repense à la vision – mais uniquement à la danse que nous avons partagée.
J’ouvre les yeux et je me rends compte que j’ai dormi longtemps. Analayann et Ombre sont en position foetale, toujours en train de dormir et Devhinn est déjà debout, prêt à partir.
« Tu vas où ?
— Je vais chercher le Château, dit-il.
— Seul ?
— Oui. Pendant que vous dormiez sous le casque, hier, j’étais à deux doigts de le retrouver ! Et je suis sûr qu’il est très proche de nous, mais que je n’ai pas beaucoup de temps.
— À quoi bon ? Tu penses qu’il est proche de nous, mais dans quelle direction il faut partir pour le retrouver ? Tu le sais, ça ? »
J’enchaîne les questions sans lui laisser le temps de répondre.
« Tu ne penses pas qu’on aura plus de chance de le retrouver ensemble ? Je suis peut-être un peu rouillé, mais ma magie peut forcément t’aider. Et puis Analayann, elle ne voit pas dans notre réalité mais si on arrive à apprivoiser ses visions je suis sûr qu’on pourra en tirer quelque chose. Quant à Ombre…
— Bon ça va j’ai compris, je reste avec vous… pour le moment.
— Et puis qui va me couper les cheveux quand j’en aurai besoin ? j’ajoute en blaguant. »
Ça ne fait pas rire Devhinn qui me jauge du regard, troublé. Il détourne son regard alors qu’Analayann et Ombre s’agitent et se réveillent.
Dans un silence complet, nous finissions de nous préparer et nous sortons de la pièce. Je touche la perle dans ma poche comme par superstition quand nous franchissons la porte.
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Whow. Il y a un tel contraste entre les relations de chacun. On sent que Jad veut se rapprocher d’Analayann mais c’est bien la seule chose de mignon TT_TT
Derrière Ombre est toujours aussi tranchant.e tandis que Devhinn est à deux doigts d’abandonner le groupe et de choisir sa culpabilité pour seule compagne…
Ah si, la scène de la coupe de cheveux est rigolote aussi. Dommage que ça n’ait pas vraiment suffi à les rapprocher.