Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE BUREAU DE M. ALPHICIUS
LE BUREAU DE M. ALPHICIUS

LE BUREAU DE M. ALPHICIUS

Pièce n°2425
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa

– Ifa, tu peux venir un instant ?

Je lève les yeux et quitte la pile de papiers à trier qui m’attendait, juste après avoir déposé une carte dans le bon bac. M. Alphicius, mon responsable, m’attend à la porte de son bureau. Nous nous sommes rarement parlés. Souvent, c’est Achilde qui fait l’intermédiaire. Ça fait presque deux mois que je suis ici, et on peut compter nos échanges sur les doigts d’une main. Il me tient la porte et me laisse entrer dans son bureau.

C’est petit. Ou alors peut-être que ce n’est pas petit mais juste encombré. Un petit bureau est enseveli sous des montagnes de papiers. Je reconnais la pochette avec mes résultats d’analyses médicales au milieu d’une pile sur la droite. Une photo d’enfant en haut d’un toboggan est posée à côté de son ordinateur. Ça me soulève le cœur. Je l’ai toujours imaginé seul. Dur et seul. Il n’est pas cruel avec moi, mais il l’est avec Ordinan et Philodas, et je suspecte leur statut d’esclave d’en être la cause. Quelqu’un qui s’en prenait à plus faible que soi ne pouvait pas à mon sens être père de famille.

Je pense qu’il a peur de moi, et que c’est pour ça qu’il prend ses précautions. Il referme la porte derrière nous, et m’indique de m’asseoir. Lorsqu’il fait de même, son fauteuil couine. La pièce est sombre. Un détecteur de présence contrôle l’éclairage, mais une fois assis, la pièce retombe très vite dans le noir. Le mur est vitré et lui permet de jeter un coup d’œil de temps à autres sur la salle de tri, mais nous permet aussi de le voir faire de grands gestes avec les bras pour tenter de rallumer la lumière.

– Sauf erreur de ma part, tu ne m’as jamais transmis ton formulaire A2-G75#3, commence-t-il.

J’essaie de contrôler mes expressions, mais je crois que mes yeux me trahissent parce que je le vois sursauter. Il n’est même pas encore 9h et il m’irrite déjà. Ça ne m’aurait même pas perturbée avant. Est-ce que ce formulaire est important ? Ou est-ce une broutille ? Ce ne serait pas la première fois qu’on m’inviterait à des réunions d’informations ou de formation épuisantes parce qu’inutiles. Il précise :

– C’est le formulaire avec tes informations. Pour la mutuelle. La D-Mut a bien reçu tes empreintes, et je leur ai transmis ton groupe sanguin à partir de tes derniers résultats, mais il leur manque encore ta signature et il y a un problème avec le scan oculaire.

Je hoche la tête. J’ai l’impression qu’il m’a envoyé faire une prise de sang juste pour faire plaisir à la D-Mut, et en même temps, j’espère que c’est juste pour ça et pas pour autre chose. Il me tend une feuille et me demande de signer, pour qu’il puisse avoir un exemplaire de ma signature.

– Je n’ai pas de signature.

– Mets juste ton nom, il suggère.

Il fait chaud ici. Je lui emprunte un stylo et je gribouille quelque chose dans l’encadré. J’y laisse aussi une trace rosée. C’est à cause de la poudre pour traquer les résultats des trieurs de papiers. Curieusement, ça ressemble plus à ma marque personnelle que la signature que je viens d’inventer. Je prends le temps de lire ce qu’il y a d’écrit sur le formulaire, mais la plupart du texte est recouvert de feutre noir. Notamment l’âme, l’historique dans l’Ordre d’avant cette année, les ascendants, les annotations du Général…

J’y découvre quand même ma date d’anniversaire. Le 16 janvier. Ça veut dire que j’ai 25 ans. Je rends la feuille à M. Alphicius. Il prend un stylo rouge et me demande :

– Et pour les yeux, il y a un problème. Le système a flagué plusieurs couleurs différentes, selon que l’on prenne ton dossier d’avant ton retour au sein de l’Ordre, le rapport de la DGEA-S-Que… Pour moi tes yeux sont bleus, tu confirmes ?

Je ne veux pas lui avouer qu’ils sont jaunes, et je me dis que je ne peux pas rater cette occasion de cacher cet aspect de moi. Si Lord Glaciem n’a pas ressenti le besoin de rendre ce détail public, c’est soit qu’il s’en moque, soit que ça l’arrange. Ce mensonge ne devrait pas me coûter trop cher.

– Oui, ils sont bleus, je dis.

– Très bien, je te laisse retourner au travail, dit-il. Tu devrais recevoir une lettre confirmant ton adhésion à la mutuelle dans un mois ou deux. C’est un peu lent dans leurs services, des fois.

J’incline la tête et je me dépêche de sortir. Il fait trop chaud dans son bureau. Quand je reviens à mon poste, une deuxième pile de papiers à l’équilibre précaire m’attend à côté de la première.

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