Pièce n°2404
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Ifa
En compagnie de Ama'
Je me sens étrangement heureuse et ce bonheur m’attrape à la gorge et m’étouffe autant que la culpabilité d’être heureuse. Tous les jours, il se passe des petits évènements anodins, des regards en coin qui jaugent si je suis aussi dangereuse que les avis de recherche le disaient, des rumeurs sur les lèvres qui se taisent à peine quand je passe, mon responsable qui semble ne jamais me voir mais dont je sens le regard sec longtemps dans mon dos. J’y suis tellement habituée que c’en est presque réconfortant. L’inconnu m’étreint avec une bouffée d’angoisse. Mes proches (Dieu, ce sont mes proches maintenant) sont si gentils avec moi ou à défaut m’apprécient suffisamment pour me donner l’illusion que tout va bien, et les jours s’écoulent avec cette lenteur que je savoure, coupable.
Ce n’est pas normal d’être heureux ici. Ce n’est pas normal de laisser les jours s’étirer et couler et d’être heureux d’être emprisonné entre ces murs. Mais la routine est si grisante que je m’y perds et je la laisse m’entraîner. La certitude de ce que sera demain, exactement la même chose qu’aujourd’hui et qu’hier est un baume sur mon âme et gomme mes blessures.
Ce n’est pas normal d’être heureux, et je souffre de tout ce bonheur parce que je ne l’ai jamais connu avant, qu’il n’est pas juste et que je crains qu’il ne disparaisse. Est-ce acceptable d’être heureux quand il y a tant d’injustice et de cruauté ici-bas ? Chaque jour, je vois ce dont l’Ordre est capable jusque dans les gestes mécaniques du quotidien et jusqu’en bas de la chaîne. Je ne parle pas des décisions des grands qui impactent les vies de tant d’autres. Je ne parle pas de Lui, mais de ce qu’ils font en son nom.
Ce sont des monstres, mais moi aussi je suis le monstre. Parce que je suis heureuse ici, et que ce n’est pas normal d’être heureux ici. Et ce bonheur, et la culpabilité qui l’accompagne, m’attaquent et me rendent moins heureuse.
Si je fermais les yeux, si je m’empêchais de voir ce qu’il y a sous la peinture, je serais si heureuse. Mais Ama’ et moi sommes d’accord là dessus. Après tant de souffrance, il est difficile de l’ignorer chez les autres. Et pourtant, je suis heureuse, je suis ici et je participe à la machine qu’est l’Ordre, je les laisse faire quand il se passe quelque chose que je ne comprends pas ou que je trouve injuste. C’est devenu tellement facile de courber l’échine.
Achilde approuve. Il dit que c’est mieux de baisser la tête que de les laisser voir mon regard. Même sans la couleur jaune, il dit qu’il y a tellement de violence en lui que je me ferais tuer pour avoir osé regarder un supérieur comme ça.
Je suis tellement heureuse, et je suis tellement en colère. J’essaie de la garder à l’intérieur, tout au fond. Ama’ essaie de la contenir, de m’aider, de l’enrober d’impressions positives, de poussières de certitude. Demain sera pareil qu’aujourd’hui et qu’hier, mais ça ne suffit plus à m’apaiser. Demain sera aussi injuste qu’aujourd’hui et qu’hier. Peut-être que ça ne me concernera pas, mais ça m’enrage quand même.
J’ai peur de toute cette colère. J’en ai bien plus peur que de la perte de bonheur qu’elle entraîne. J’ai peur de ce qu’elle fait de moi. J’ai peur du monstre qu’elle dévoile. Et j’ai peur d’avoir toujours été ce monstre, même si je l’ai oublié. Je prends religieusement les comprimés qu’on m’a donnés, et j’espère qu’en effaçant les yeux jaunes ils effacent aussi ce que je suis.
Je voudrais qu’il ne reste qu’Ama’ et sa pureté.
Je voudrais disparaître.
Je suis si malheureuse. J’ai tellement de bonheur qu’il me tue. Je ne pense pas de manière très correcte. Je pense trop. Je voudrais ne plus penser. Je voudrais me lever, hésiter entre deux hauts, aller manger, travailler, et ne penser qu’à inspirer et expirer. Si j’avais à penser à ma respiration, je pense que j’arrêterais de penser au reste. Je voudrais vivre de manière mécanique. Et si vivre c’est penser et être heureuse, alors je ne voudrais plus vivre du tout.
Ce serait plus facile si Ama’ prenait le dessus, mais je ne veux pas l’exposer à l’Ordre. Et nous sommes tellement ancrées l’une dans l’autre que je ne suis même plus sûre de pouvoir disparaître sans l’éteindre aussi.
Et je ne dis rien de tout ça.
Je garde tout au fond, j’essaie de contrôler tout ce bonheur, toute cette colère et toute cette culpabilité. J’essaie de ne pas remuer ce qui se trouve au fond du bocal. J’essaie de ne pas réveiller le monstre. J’hésite à prendre deux comprimés au lieu d’un. Mais je ne le fais pas. Je pleure sous la douche, je mords ma main pour empêcher les sanglots de prendre le dessus. Une fois j’ai réveillé le voisin.
Je ne sais pas pourquoi je suis aussi malheureuse. Mon humeur est si changeante que je passe du rire aux larmes. J’essaie toujours de sourire quand je pleure. Je dis que c’est le bonheur. Je courbe davantage l’échine quand je croise des hauts gradés. Mon regard trahirait la haine. J’ai tellement de bonheur et j’en ai tellement peur.
Lanéa s’inquiète. Je ne veux pas qu’elle s’inquiète. Pour elle, je peux mentir avec mes yeux. Il n’y a qu’avec ceux qui incarnent l’Ordre que je ne peux taire la colère. Je suis une brillante menteuse. Mais la rage gronde et avec elle la peur et l’anxiété. Je fais taire l’émotion qui me prend à la gorge en m’occupant l’esprit. Chaque semaine, je remplis mes objectifs avec brio et personne ne trouve rien à redire à mon travail. Jérôme me cite toujours en exemple.
Je pourrais l’étrangler.
Il y a beaucoup de monde que je pourrais étrangler. Les gardes dans les couloirs. M. Alphicius, mon responsable. Le professeur de castellain. Tous ceux qui me regardent mal, et tous ceux qui n’osent même pas me regarder. Même Lanéa. Parfois, juste un regard ou une respiration un peu trop forte me fait vriller.
Lanéa a dit à Achilde qu’elle était inquiète. Ce devait être le signal qu’il attendait parce qu’il m’envoie faire un examen. Peut-être un manque de fer. C’est fou ce qu’une carence peut faire à quelqu’un, apparemment.
Je pense que c’est fou ce que l’Ordre peut faire à quelqu’un, mais je me suis gardée de le dire à Achilde. Je n’ai juste pas pu étouffer la larme et quand il m’a prise dans ses bras, j’ai sangloté comme une enfant.
Je suis venue au centre d’analyses médicales de l’étage. Notre service le partage avec pléthore de soldats. Ils y vont plus souvent que nous. Les risques du métier. Je tends à l’infirmier le mot qu’Achilde a réussi à arracher à M. Alphicius. Ce dernier ne voyait pas de problème. Mes performances sont exceptionnelles. Je trie les papiers comme personne. Mais il a quand même gracieusement accepté d’écrire “test pour carence fer” sur un post-it avec son sceau.
L’infirmier a regardé le papier d’un air sceptique, mais on ne peut pas contredire le sceau. Il m’indique de patienter.
Il n’y a pas de chaises. Je m’adosse contre le mur. J’ai les jambes qui tremblent. Peut-être la carence en fer. Une plante en plastique me pique le bras. Il fait chaud. Cinq soldats entrent dans la pièce. Il semblerait que ce soit une procédure courante pour eux. Ils sont comme chez eux. L’un d’eux s’appuie contre le comptoir de l’infirmier de l’accueil et badine avec lui. Parmi eux, un de mes camarades de cours de castellain. J’incline la tête pour le saluer. Il se détourne.
Il fait sombre ici. Un deuxième infirmier sort de ce qui ressemble à un cagibi et me fait tendre le bras. Il désinfecte le creux de mon coude avec un liquide qui me brûle la peau et enfonce l’aiguille sans ménagement. La rudesse du geste me surprend et je détourne la tête pour ne pas regarder. L’air sent la poussière et le citron vert. Nous restons debout dans cette pièce pleine de monde où chacun se bouscule pour essayer de trouver une place dans un coin pour attendre son tour. Le soldat continue de parler très fort. J’ai envie de l’étriper.
J’ai l’impression que l’infirmier triture mon bras avec l’aiguille. Il s’est raté. Il stresse. Son regard croise le mien. Il a l’air de mourir sur place. Il repart avec son échantillon et me dit d’attendre encore un peu.
J’ai beaucoup trop de bonheur d’habitude mais j’en manque tellement maintenant. Je ne sais pas ce que je fais ici. Je voudrais être ailleurs. Je voudrais disparaître. Le type du cours de castellain passe sa main dans mon dos pour passer derrière moi. Le contact me rend anxieuse. Je voudrais étouffer l’odeur du citron vert et de l’antiseptique.
Apparemment les soldats sont là pour un don du sang. Ils restent debout, imperturbables. L’un d’eux semble sur le point de tomber mais deux de ses collègues le retiennent. Ils repartent avec une barre de céréales dont l’odeur de banane me donne envie de vomir.
Il fait trop chaud ici.
Il y a une coupure de courant. Il y a souvent des coupures de courant ici, apparemment. C’est ce que dit la dame à côté de moi. Elle vient toutes les semaines. Pour des contrôles. Une histoire de sel. Elle dit qu’elle a trop pleuré et que maintenant elle n’en a plus assez. J’essaie de ne pas l’écouter.
L’un des soldats joue avec son briquet et la flamme éclaire son visage par intermittence. Il a un œil dangereux. Trop calme. Cruel. L’infirmier revient avec une lampe torche et ouvre le placard du tableau électrique derrière moi. Il peine à l’ouvrir. La clé en rectangle tremble dans ses mains. Elle tombe au sol et soulève avec sa chute un petit nuage de poussière. Je me baisse pour l’attraper. Lorsque je lui tends la clé, il l’attrape si vite qu’il manque de la faire tomber de nouveau.
Finalement le courant revient. Il faut reprogrammer l’imprimante. La coupure ne lui a pas plu. L’infirmier appelle les services techniques. Mais d’abord, il faut se placer là où le téléphone capte. Il se penche à côté du gros cactus. Au bout d’une demi-heure, un homme en gilet orange arrive. Il débranche et rebranche l’imprimante. Il repart. Il faut semble-t-il une autorisation spéciale pour manipuler le matériel d’impression.
Il fait trop chaud ici.
Il y a tellement de monde maintenant que les gens doivent attendre dans le couloir.
On me donne mon dossier. A donner en main propre à mon supérieur. Je ne suis pas censée l’ouvrir, mais je le fais quand même.
Je n’ai pas de carence en fer.
Ça valait bien la peine de s’inquiéter.
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Bruh, terrible cette pièce. D’un côté, je suis content qu’Ifa sorte un peu de sa torpeur et qu’elle commence à voir l’Ordre tel qu’il est réellement. Mais je ne pensais pas que ça ce ferait de façon si dure. Ça fait mal de la voir ainsi et j’avoue qu’elle fait aussi un peu peur. Les examens n’ont pas révélé de carence en fer mais est-ce qu’il y avait autre chose ? C’était vraiment une inquiétude ou un prétexte pour lui prélever son sang ?
J’ai trop aimé cette pièce ! La routine, l’attente, les soldats, la chaleur, l’odeur de la pièce, la coupure de courant et l’imprimante… Tout est hyper réaliste, on dirait vraiment qu’on est dans la tête d’Ifa, on ressent grave ses émotions et sensations… Et cette pièce est très intéressante pour comprendre un peu plus son personnage.
Cette pièce est d’une finesse impressionnante, je suis fascinée par la façon dont la narration glisse de « je suis si heureuse » à « je suis si malheureuse » presque sans qu’on s’en rende compte. Tu transmets à la perfection le caractère routinier, confortable et insupportable à la fois, du quotidien d’Ifa.