Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LE SALON DE RÉCEPTION AUX PETITS-FOURS CONGELÉS
LE SALON DE RÉCEPTION AUX PETITS-FOURS CONGELÉS

LE SALON DE RÉCEPTION AUX PETITS-FOURS CONGELÉS

Pièce n°2518
Écrite par Lev
Explorée par Alden
Fait partie de la saga << < Cercles Concentriques

— Viens par là, mon mignon.

Ma cage thoracique se comprime violemment et une expiration brusque se déchire de ma poitrine. J’ai l’impression de manquer d’air, mes poumons brûlent, mon cœur bat la chamade. 

l’odeur de l’encre les mains froides contre mon visage les chiens les chiens les chiens

Je n’entends plus leurs hurlements. 

L’air est glacial. Il sent le benjoin et la rose, la fumée de tabac et la cire de parquet. Je frissonne. 

Pourquoi il fait aussi froid ?

C’est à moi qu’elle parle, la vieille bique ? 

Personne juste derrière moi, ni dans mes environs immédiats, à qui elle aurait pu s’adresser. À ma droite, un miroir ovale dans un cadre finement doré me renvoie mon image vêtue d’un veston noir et d’une chemise blanche. Je tiens, en équilibre sur ma paume droite, un plateau chargé de flûtes de verre. Le liquide clair qu’elles contiennent est à moitié congelé. 

Devant moi, la vieille qui vient de parler est coquettement vautrée sur un divan moelleux. Elle me regarde fixement de ses yeux jaunes — le « blanc » jaune, les iris pourpres. L’une de ses six mains agite devant son visage, par à-coups brusques et impatients, un éventail en soie. 

Je regarde tour à tour l’épaisse fourrure drapée autour de ses épaules, puis l’éventail. La fourrure, l’éventail. N’a-t-elle pas froid ? Je suis frigorifié. 

Elle semble s’impatienter alors j’approche mon plateau. Je m’apprête à m’excuser pour l’état des boissons mais elle ne m’en laisse pas le temps. D’une main, elle saisit une flûte dans un geste vif et sec. D’une autre, elle glisse ses doigts sur ma joue. Ses ongles longs et vernis me griffent la peau. Un frisson me traverse — il n’a rien à voir avec le froid. 

— Tu es adorable, dit-elle, mielleuse. Mais qu’est-ce que tu es lent. C’est ton premier jour ?

Je m’efforce d’esquisser un sourire poli. Je suis tenté de simplement m’éloigner avec mon plateau, mais quelque chose me dit qu’elle n’est pas le genre de femme à qui on peut se permettre de ne pas répondre.

— Oui, Madame, je souffle sans réfléchir. Je baisse les yeux vers le sol, courbe l’échine. 

Elle glousse et sirote une gorgée de sa boisson — qui, soudain, ne me semble plus du tout gelée — en me fixant par-dessus le bord de son verre comme on jaugerait un lapin de garenne par-dessus un fusil. Puis, d’un claquement de langue, elle désigne les convives qui peuplent la pièce.

— Va servir les autres, mon chou. Il fait chaud : tu ne voudrais pas qu’ils se dessèchent, n’est-ce pas ?

Elle doit voir que mes dents s’entrechoquent, voir les frissons qui secouent mes épaules. Elle doit trouver cela amusant de rire de moi. J’incline poliment la tête et m’éloigne. Lourd et instable, mon plateau vacille entre mes doigts engourdis tandis que je traverse le vaste hall de réception. Les flûtes se couvrent de givre. Personne ne semble y prêter attention.

Les heures s’égrènent sans discontinuer. Je ne sens plus le bout de mes orteils. Je titube de convive en convive avec mon plateau, distribuant boissons congelées et petits fours durs comme des blocs de glace. Épuisé, désorienté, raide de froid, j’enchaîne les maladresses. Un de mes collègues lève les yeux au ciel alors que je bouscule un invité qui m’invective : 

— Faites attention, nom de Dieu ! Et vous vous étonnez que l’on vous remplace par des zombies !

Je bredouille une excuse, mais il a déjà disparu, englouti par la foule de costumes et de robes. 

Cette foule m’en évoque une autre mais je n’ai pas le temps d’identifier le souvenir : une silhouette me barre à nouveau le passage — la vieille de tout à l’heure. Complètement ivre, elle chancelle et s’agrippe à moi, ses doigts crochus saisissant le col de ma chemise. Elle me tire vers elle et je pousse une exclamation alors que le mouvement brusque fait vaciller mon plateau Par miracle, je parviens à le stabiliser.

Son souffle chaud et aigre me frappe le visage. L’odeur poudrée de son rouge à lèvres se mêle au musc entêtant de son parfum, et mon estomac se tord. Si près de son visage, je distingue chaque détail de son maquillage : la poudre qui s’amasse dans les rides, ses cils englués, ses sourcils arqués figés sous une pommade brillante. Elle me fixe d’un regard trouble.

— Tu sais que je t’ai connu tout petit ? marmonne-t-elle tout près de mon oreille.

— Madame, je proteste. 

Elle éclate d’un rire étranglé. Sa poigne est d’acier autour du col de ma chemise et ses ongles éraflent la peau de ma gorge alors que je tente de me dégager. 

— Tu étais déjà timide, à l’époque… « Madame »… Ton père doit avoir honte. 

Elle me relâche d’un geste brusque, comme si le simple fait de me toucher la répugnait. Son regard glisse sur moi avec dégoût et une chaleur monte à mes joues engourdies.

Au loin, une de mes collègues m’interpelle.  

— Hé ! J’ai besoin d’aide pour aller chercher la prochaine fournée de petits-fours. Tu viens ?

Je balbutie une excuse et tourne les talons. Ma collègue m’emmène de l’autre côté d’un rideau, le soulevant devant moi pour ne pas que j’y cogne mon plateau. 

— Merci, je souffle.

— Premier jour de service ? 

Encore bouleversé par l’interaction avec la vieille, j’ai les genoux qui flanchent. Je prends une inspiration saccadée et hoche la tête.

Ses lèvres se tordent en un sourire qui tient plus de la grimace. Elle est agacée, nerveuse, pressée. Elle n’a pas le temps de m’aider et mon incompétence lui pèse. Elle se dit que je suis un bon à rien, se demande ce que je fais là. 

— Bon, prends trente secondes pour souffler. Mais dépêche-toi de revenir nous aider : Hari a largement sous-estimé l’équipe nécessaire pour ce shift et il nous manque au moins cinq runners. Les amuses-bouches sont en train de s’accumuler, en bas, et la cuisine nous hurle dessus. 

Elle s’apprête à dévaler les escaliers vers la cuisine mais j’esquisse un faible geste de la main pour la retenir. 

— Est-ce que… Tu n’as pas froid ? 

J’articule mal car chaque mot est douloureux : mes lèvres sont gercées et à vif. Je ne sens plus mes joues, le bout de mon nez ni mes oreilles. 

Elle me regarde comme si j’étais fou et fait quelques pas en arrière.

— Froid ? Tu es malade ? Je meurs de chaud. Mais c’est vrai que tu es pâle comme la mort. Ne t’approche pas trop de moi avec tes miasmes. Je ne peux pas me permettre de manquer des jours.

La condensation issue de mon souffle commence à former des cristaux de glace sur mes cils. Ne les voit-elle pas ? 

J’acquiesce et elle s’en va, dévalant les escaliers vers la cuisine, son plateau tenu au-dessus de sa tête, en équilibre sur ses doigts arqués. Des odeurs de nourriture proviennent d’en bas, mêlées au fracas des ustensiles les uns contre les autres et à des voix brusques d’hommes. 

Mes doigts exsangues ne supportent plus le poids de mon plateau : il se fracasse au sol. Les quelques flûtes vides qu’il contenait explosent à mes pieds.

Je m’effondre sur moi-même, bras tendus contre mes cuisses, tête rentrée entre mes épaules. J’ai tellement froid. Mon corps tout entier est engourdi : je sais que je ne pourrais faire un pas de plus sans m’effondrer parmi les fragments de verre. 

J’ai arrêté de frissonner. 

Je crois que mes genoux flanchent et que je chute, mais je ne suis pas sûr. Je ne sens plus rien. Je suis secoué par une inspiration longue, laborieuse, qui ne remplit pas mes poumons. Un temps. Une lente expiration. Je ne sais plus si j’ai trop chaud ou trop froid — j’ai trop quelque chose. Fiévreux, j’essaie de refermer mes doigts autour des boutons de ma veste pour l’enlever mais ils ne m’obéissent plus. Rouge, rouge écarlate. Je saigne. Mes doigts saignent. Je les agite bêtement devant mon visage. 

Je ne sais pas si je respire toujours. J’ai tellement sommeil : je ferme les yeux. Mes doigts poisseux se battent avec le col de ma chemise pour l’écarter de mon cou brûlant mais je n’ai plus la force de bouger quoi que ce soit alors je laisse mes bras retomber à mes côtés. Il fait bon. Je me sens bien. J’ai sommeil. 

Un repas de famille qui exigeait encore plus de discrétion que d’habitude : se faufiler autour de la table avec les assiettes, rapides comme des ombres ; ne rien voir, ne pas être vu. L’atmosphère lourde, oppressante. Le fracas des couverts contre les assiettes en porcelaine. Les beaux-parents pressants, la fille gênée et cette enfant, muette, avec ses yeux tellement noirs. 

Les tableaux étranges au mur. 

Le gendre, silencieux, livide.

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Un commentaire

  1. Bruh. D’accord avec Alden, la soirée où il se trouve n’est pas sans rappeler un certain mariage. J’aime bien la façon dont tu utilises la vague de froid du Château, c’est une chouette idée. Pauvre Alden par contre. Je pensais vraiment que tous les serveurs ressentaient ce froid, que c’étaient juste les personnes à six mains qui avaient chaud. Mais non, il y a que lui TT_TT
    C’est rude ce qui lui arrive, il m’a fait beaucoup de peine au moment de laisser tomber son plateau et de vaciller lui-même.
    Faut que je relise les pièces précédentes, on a déjà entendu parler de l’enfant aux yeux entièrement noirs ?

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