Tout au bout du bord de l’extrême, derrière les dernières montagnes du Monde, s’élève le Château des 100 000 pièces Les murailles, et les tours et les étages de ce palais s’élèvent, à ce qu’il vous paraît, bien au-delà des nuages, au-dessus des cimes.
LA CUISINE ABANDONNÉE
LA CUISINE ABANDONNÉE

LA CUISINE ABANDONNÉE

Pièce n°2397
Écrite par Quokka Cola
Explorée par Balthazar
Fait partie de la saga << < Nougalthazar > >>

J’ai beaucoup de mots vulgaires qui me sont venus en tête et beaucoup sont sortis malgré moi à voix haute quand le cercle magique nous a télé-transportés. WTF. Mais qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? Déjà je pense que le plus gros problème dans cette histoire, c’est la magie. Je n’ai jamais fumé parce que je suis un bon garçon et que je voulais être en pleine capacité de mes moyens pour pouvoir m’occuper de Nougat, mais là il est en train de se passer un truc pas possible.

De la magie, un château avec tellement de pièces qu’on ne peut pas les compter, un type relié au château par on ne sait pas quoi mais j’imagine une sorte de contrat magique. Ils ont des juristes magiques aussi ici ? Il faut qu’on sorte d’ici au plus vite, mais je sais que Lim a dit qu’on ne pouvait pas sortir. Est-ce que j’arriverais à retrouver le chemin de toute façon ? Pas après ce putain de cercle magique en tout cas.

Et moi, au milieu de tout ça, je ne peux pas lutter. A part ma beauté (j’ai des yeux, je sais que je suis beau), je n’ai aucun atout sur lequel capitaliser. Je voudrais désespérer, et si la situation le permettait, peut-être que je resterais caché sous les draps une petite semaine en mangeant des biscuits au chocolat, mais je n’ai pas ce luxe.

Nougat a besoin de moi. J’ai déjà perdu Chocolatine (paix à son âme de petite tortue), je ne peux pas me permettre de perdre mon chat. Il dépend de moi. J’ai besoin de lui comme il a besoin de moi. Et si je n’ai pas les cartes en main pour jouer, alors il faut que je constitue ma ligne de défense. Je sais que je donne l’impression de retomber très vite sur mes pattes, mais c’est une compétence dont je suis plutôt fier. Je ne suis pas du genre à laisser tomber et à m’apitoyer sur mon sort. J’agis et ensuite je m’apitoie sur mon sort. Je n’ai pas le luxe de paniquer en vain. C’est ce mindset qui me permet entre autres de tenir dans mon 9-to-5.

J’ai besoin d’un réseau. De forces sur lesquelles compter. La Résistance, peut-être ?

Même si honnêtement, ça ne paye pas de mine.

Lim discute avec quelqu’un d’assis sur un plan de travail penché en avant pour éviter de se cogner dans une hotte aspirante tellement crasseuse que même la poussière a l’air grasse. Lorsque je m’avance vers eux, il se lève et son empreinte reste derrière lui, vestige de sa présence. La poussière est toujours là, elle est juste un peu plus tassée. Sa joue est brûlée. Il a un regard fatigué. Il me dévisage avec insistance mais c’est comme si je n’étais pas vraiment là. Il tend sa main. Je la serre, Elle est ferme, même trop ferme. Il écrase mes doigts entre les siens.

– Lo, il dit.

– Balthazar, je réponds.

– Il va te falloir un nom de code si tu veux nous rejoindre, mon gars.

Ça me soulage de ne pas avoir à leur expliquer mes intentions. Comme si c’était écrit dans mes yeux.

– Il y a des critères ? je demande.

– Pas de caractères spéciaux si tu bosses avec nous. Je sais que d’autres procèdent autrement, mais notre système ne supporte pas les caractères spéciaux. Et la lettre B.

Je hoche la tête. Lim joue avec le robinet. L’eau qui en coule est grise.

– Mes amis m’appellent Zazar.

– Nan, ça ressemble trop à ton blaze. Les gars de l’Ordre sont certes très cons, mais pas à ce point-là. Trouve autre chose, répond Lo.

Je ferme les yeux. La poussière me fait pleurer. J’essaie de réfléchir à un nom de code qui aurait du sens pour moi et pas pour mes ennemis. Je pense à mes centres d’intérêt. Je pense à mon chat. Je pense à ma tortue disparue. Chat-chat du 75 ? Super Tortue ? C’est nul.

Cool cat, je propose en repensant à cette chanson de Queen.

Lo et Lim approuvent.

– Qu’est-ce que tu sais faire ? demande Lim.

– Qu’est-ce qu’il faut faire ? je demande.

De l’espionnage. Du sabotage. Du recrutement. Faire passer des messages top secrets. En intercepter d’autres. Monter un réseau solide et fédérer l’ensemble des petits mouvements de résistance partout dans le château. Enfin, cette partie-là c’est en théorie, puisque Lim et Lo font partie du groupe des Terres de Sable. Ils sont trop isolés et trop peu nombreux pour porter la responsabilité d’être la tête de la Résistance. J’ai l’impression de me retrouver dans ce bouquin sur la résistance durant la seconde guerre mondiale qu’on m’avait forcé à lire quand j’étais au collège.

Et il ne finissait pas très bien le bouquin.

Et le problème dans l’histoire, c’est que je ne sais rien faire. J’effleure à peine l’ampleur de la tâche et je m’inquiète.

– Tu faisais quoi avant d’entrer ici ? demande Lo.

– J’étais manager intermédiaire dans une boîte de conseils, je bredouille.

Autrement dit, je ne sais rien faire. Mais ça a l’air d’intéresser Lo et Lim.

– Donc tu connais le monde corporate ?

– Oui, un peu… Je travaillais à la Défense.

– Au département de la guerre ? Mais c’est génial ! s’enthousiasme Lo.

– Non, la Défense, le quartier des affaires. Vous savez, à l’Ouest de Paris ? A Nanterre ?

Lo et Lim sont moins enthousiastes. Mais ils restent intéressés.

– L’Ordre recrute beaucoup en ce moment, commence Lo.

– Ils cherchent des profils comme le tien, continue Lim.

– Tu pourrais poursuivre ton aventure à la recherche de ton chat… dit Lo.

– Croiser un recruteur un jour et te faire embaucher… dit Lim.

– Espionner et nous informer de ce qu’il s’y passe, dit Lo.

– Saboter au besoin le travail de tes collègues, dit Lim.

– Saboter comment ? je demande. Je ne sais pas faire sauter des ponts ou poignarder des gens à l’angle d’une salle de réunion.

Lo et Lim se regardent. Ils ont l’air très inspirés. Comme si la nuit, avant de dormir, ils imaginaient toutes les petites choses qu’ils pouvaient faire pour faire suer l’Ordre au quotidien. Moi aussi je fais ça, quand je n’arrive pas à dormir. Mais je ne pense pas à l’Ordre, je pense à Macron.

– Tu pourrais bourrer l’imprimante, dit Lo.

– Annuler les commandes d’agrafes, dit Lim.

– Débrancher les téléphones pour leur faire manquer des appels importants, dit Lo.

– Soulever les dalles de moquette pour faire trébucher les gens, dit Lim. Bam, accident du travail, ITT huit jours.

– Saler le café, dit Lo. Un ingénieur sans café, c’est un ingénieur qui travaille mal.

– Mouiller les craies pour qu’elles se cassent quand on essaie de les utiliser, dit Lim.

– Démagnétiser les badges de tes collègues quand ils les oublient sur leur bureau, dit Lo.

– Oh ! Et bloquer leurs ordinateurs quand ils vont aux toilettes ! dit Lim.

– En parlant de toilettes, tu devrais boucher les toilettes, dit Lo très sérieusement.

– Et vider le savon, dit Lim.

– Tu devrais remonter les températures de consignes des clim pour qu’il fasse trop chaud dans leurs bureaux, dit Lo.

– Quand les salles de réunion sont vides, tu devrais laisser les fenêtres ouvertes dedans quand il pleut, dit Lim.

– Et évidemment, tu devrais pirater leurs clés USB, dit Lo.

– Il n’y a pas d’acte de sabotage trop petit, dit Lim. L’environnement de travail est l’un des facteurs les plus importants pour la productivité. Et une organisation qui n’est pas assez productive ne peut plus justifier sa rentabilité. Tout est une question de thunes, au final.

Je hoche la tête.

– Et pour l’espionnage ? Comment je vous communique ce que je trouve ? je demande.

– D’habitude on utilise les plaques, dit Lo comme si c’était évident. Mais tu te ferais cramer tout de suite s’ils la voyaient. Ce qu’on va faire, c’est qu’on va te donner ça.

Il me tend un bracelet doré. Sur la chaîne, un petit morceau de verre poli. Lorsqu’il entre en contact avec ma main, il prend une teinte verte foncée, un peu comme les morceaux de verre qui viennent de bouteilles de bière cassées.

– C’est un truc magique, dit Lo. Me demande pas comment ça marche, je sais pas. Mais tu vois le petit défaut que la pierre a, là ? Quand tu tapotes dessus avec ce rythme, ça fait comme une photo à 360° qui nous parvient directement. D’assez bonne qualité je dois dire. Ce n’est pas une photo, le mage qui m’a donné ça a bien insisté sur le fait que “ce n’était pas une photo”. C’est un truc magique comme une photo, mais ce n’est pas une photo. Tu suis ?

– D’accord, je dis. Une pierre magique qui prend des photos qui ne sont pas des photos. Et je photographie quoi ?

– Tout ce que tu vois. Les rapports, la com interne, les mails, les visages des gens importants et même ceux qui ne te semblent pas être importants. On a besoin de tout savoir. L’agent d’entretien peut nous être tout aussi utile que le lieutenant. On manque de tout, mais on manque encore plus d’informations.

– Et je le recharge comment ?

– Très bonne question ! dit Lim. Avec beaucoup d’amour.

– Avec beaucoup d’amour ? je demande interloqué.

– Avec beaucoup d’amour, confirme Lim.

– Mais ça veut dire quoi ?

– Je ne sais pas, avoue Lim. Le mage n’a pas trop expliqué. Il m’a dit ça vite fait avant de partir en vacances.

– Donc vous m’envoyez en mission avec un bracelet magique, on ne sait pas combien de temps il va tenir, on ne sait pas comment il se recharge, et je n’ai aucun moyen de communiquer avec vous, donc si je me fais prendre, c’est tant pis pour ma gueule ? je demande.

Lo et Lim sont très embarrassés. Lo essaie d’ouvrir la fenêtre mais la poignée lui reste dans la main.

– C’est à peu près ça, oui, dit Lim.

– OK, je dis.

– OK ? demande Lo, surpris. C’est tout ce que ça te fait ?

– J’ai bossé avec des finance bros et des RHs déconnectés de la réalité du monde du travail, j’ai porté des projets et managé une équipe sans aucun moyen et avec un N+3 qui avait des attentes irréalisables. Honnêtement, ce que vous me demandez de faire, c’est du pipi de chat.

En parlant de chat…

– Il faut que je retrouve Nougat avant. Ils me laisseront le garder au sein de l’Ordre ?

– J’espère. Ils avaient bien un bring your pet to work day l’année dernière. Si pour toi c’est un impératif et qu’ils veulent vraiment te recruter, ça devrait le faire. Il est mignon ton chat ? demande Lo.

– Très, je dis en ignorant son tempérament “compliqué”.

– Alors ça devrait le faire, répète Lo.

– Lo, faut y aller. On est ici depuis trop longtemps.

– Enclenche la procédure Kaboom, dit Lo.

Kaboom ? Je n’ai pas le temps de m’inquiéter. Lo me serre la main une nouvelle fois, et me montre la porte pendant que Lim place un petit truc qui clignote en rouge dans l’évier.

– Bonne chance, Cool cat. Et bienvenue dans la Résistance.

Il me pousse dehors et je les vois se diriger vers l’autre porte. Lorsque je referme derrière moi, je sens une vibration de l’autre côté de la porte. Il y a trop d’explosions dans ce château.

Nougat.

<< < Balthazar > >>
<< < Nougalthazar > >>

Partager...

3 commentaires

  1. Lev

    J’aime trop cette idée de petits sabotages !! L’Ordre étant avant tout une organisation de fonctionnaires et de bureaucrates, c’est vrai que ça fait sens de leur mettre des *petits* bâtons dans les roues…
    Pièce très drôle dont j’ai beaucoup apprécié la lecture !

  2. Oh mais ce fou rire à la lecture de la liste de sabotages possibles ! Elle est absolument géniale. Visiblement il n’y a pas de petits projets pour renverser l’Ordre…
    L’artefact récupéré par Balthazar et le magicien évoqué me laissent assez curieuse…
    Encore une fois une pièce que je n’ai pas envie de quitter tant elle est amusante et intrigante 🙂

  3. Trop intéressant d’en découvrir plus sur Baltha… Cool cat !
    Et c’est génial de voir une branche de la Résistance avec un minimum d’organisation. J’avoue que je ne m’attendais pas à une telle liste de sabotage mais elle était juste magique XD
    Les idées sont plus drôles les unes que les autres, j’ai cru que ce serait que les premières mais nope. Elles sont TOUTES loufoques (et géniales).
    J’espère qu’on aura l’occasion de voir Cool cat les mettre en application.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *